Les journaux allemands n’avaient pas tout à fait tort de souhaiter une
sérieuse enquête sur le cas de ce bourgmestre qui a tout quitté pour
venir s’engager dans la Légion étrangère, car son cas est bien singulier
et les déclarations du personnage même n’en ont pas entièrement percé le
mystère. Il n’y avait pas de doute que son engagement eût été pleinement
volontaire, mais quelle était la qualité de cette volonté? Elle semble
très saine et très décidée. Cet homme qui est un ancien officier réformé
pour accident s’est trouvé, une fois guéri, repris d’un goût si vif pour
le métier militaire que le voilà à Saïda, se destinant fiévreusement au
caporalat. En attendant le modeste galon, il se déclare très content de
son sort. Il ne regrette rien de sa vie passée qui fut pourtant, en un
certain sens, brillante, mais qui ne lui aurait, dit-il, apporté que des
déboires. En somme, il a l’air d’un esprit faible, qui ne se sent en
parfaite sécurité que sous la tutelle d’une discipline. Des fonctions
qui lui demandaient une certaine initiative ont toujours dû lui paraître
très lourdes et l’on conçoit qu’il soit à l’aise dans une vie où presque
tout lui est commandé, où il n’a à s’inquiéter de rien qu’à pourvoir à
certaines tendances sentimentales. Obéir et faire librement de la
musique, cela comble ce grand enfant. Il a retrouvé à Saïda un
compatriote comme lui dans la Légion, un autre qui s’est fait professeur
de piano et cela lui suffit comme patrie. Avec cela des idées
guerrières, mais sans but déterminé. Il veut se battre, peu lui importe
l’adversaire. Ah! comme il fait comprendre, ce bourgmestre, l’âme de ces
vieux êtres qui prenaient du service pour le plaisir, n’étaient féroces
que par ordre et se trouvaient heureux partout où l’on échangeait des
coups et partout où l’on obéissait. Peut-être, en effet, n’est-il pas si
exceptionnel qu’on pourrait le croire tout d’abord. Il semblerait même
assez représentatif d’une race peu exigeante et qui ne possède que deux
ou trois sentiments élémentaires, d’une race amorphe et qui n’acquiert
quelque valeur que par la qualité de ses maîtres.