LES JEUX

On vient de découvrir que les enfants ne savaient pas jouer comme il

faut. Il y a donc maintenant, dans les écoles qui se respectent, une

classe de jeu comme il y a une classe d’arithmétique, des cours de

_thèque_, comme des cours de géographie. Bien plus, on a fondé une école

normale des jeux et il y aura des professeurs agrégés de jeux. Enfin les

jeux serviront à quelque chose et, en jouant au cheval-fondu, un enfant

sage pourra avoir conscience de ne pas perdre son temps et même de

préparer son avenir. En revanche, on verra des cancres du jeu punis pour

avoir raté leur composition en saute-mouton ou des paresseux pour avoir

négligé les billes, les barres ou la balle. L’école, partout l’école,

partout le professeur, le régisseur, le maître des règles, celui qui a

le droit de vous donner sur les doigts et de vous faire recommencer le

mouvement, sans compter les professeurs d’énergie et les professeurs

d’élégance. Ah! comme nous aurions envoyé promener le pion qui nous eût

dit: «Ce n’est pas comme cela qu’il faut jouer!» Mais on prépare

maintenant des générations dociles et sans initiative, des générations à

mot d’ordre, qui ne sauraient bouger sans en avoir reçu la permission

des autorités. Heureusement que les maîtres n’ont pas non plus beaucoup

d’initiative ni beaucoup d’imagination. Ils enseignent mécaniquement ce

qu’ils ont appris mécaniquement. Et je ne parle pas seulement des

maîtres dans l’école et dans la classe, je parle des maîtres dans la

vie. Nous devenons un peuple si docile qu’ils pourraient manier à leur

gré la pâte humaine. Ils ne savent comment s’y prendre. La moindre

nouveauté les effare. Pourvu qu’ils enseignent quelque chose, ils sont

contents et n’en demandent pas plus. Soyez certain que le professeur de

billes est pleinement satisfait de son importance. Il convoite peut-être

les palmes, mais c’est tout.

Dissociations · 第 48 / 99 题