Il paraît qu’il y a une jurisprudence touchant le secret des lettres
entre mari et femme. Le mari a le droit de lire et même d’intercepter
les lettres que reçoit ou qu’écrit sa femme, mais la femme n’a aucun
droit de ce genre. Elle en est réduite à regarder avec mélancolie ou
colère les lettres que le mari écrit à sa maîtresse et, pour celles
qu’il reçoit, à les chiper en secret ou à forcer le meuble où il les
cache. Mais quand elle se livre à ces actes repréhensibles, elle viole
le droit conjugal. Quel rapport cette jurisprudence a-t-elle avec les
mœurs? Je pense qu’elle n’en a quasi aucun et que les cas de ce genre
soumis aux tribunaux furent excessivement rares. Quand, d’ailleurs, un
couple en est arrivé là, il ferait mieux de se séparer que de mettre les
juges au courant de ses petites affaires. Dans la pratique, ou bien la
lecture réciproque des lettres est une habitude, ou bien chacun garde
pour soi sa correspondance. Quelle femme bien née voudrait se plier à
une telle tyrannie? On fait des choses de bonne volonté auxquelles on
résisterait jusqu’à la mort si elles étaient exigées au nom d’un droit,
fût-il conjugal. L’honnête homme contemporain a bien le respect de la
correspondance, et jusqu’au scrupule, jusqu’à la peur. Mais il arrive
que le même honnête homme, quand il se réveille marié, se réveille
Othello. Il se sent propriétaire et propriétaire d’une femme, ce qui ne
lui cause pas peu de fierté et quelquefois lui brouille les idées. Tout
dans cette femme lui appartient; corps et pensée sont à lui. La femme,
qui a perdu plusieurs choses dans l’opération, entre autres son nom, a
parfaitement conscience de cet état et, devenue possession, en éprouve
également de la fierté. C’est à ce moment-là que se prennent les bonnes
et les mauvaises habitudes. Si les maris ont acquis le droit de
surveiller la correspondance de leur femme, c’est peut-être que les
femmes n’ont pas su défendre leur liberté.