Les dispositions de l’homme à la crédulité, au surnaturel, au
merveilleux n’ont pas varié depuis le commencement des siècles et un
journaliste, à propos de vulgaires phénomènes d’hystérie, nous confiait
l’autre jour, en de moins bons termes que Racine, mais avec autant
d’ingénuité: «Quel temps fut jamais plus fertile en miracles?» Il n’y a
jamais eu et il n’y aura jamais de miracles que ceux créés par notre
ignorance. Percevoir un miracle, il n’y a pas de quoi se vanter. C’est
le moment de rougir, voilà tout. Cela prouve qu’on est doué d’une
intelligence pareille à celle des enfants ou à celle des sauvages. Quand
donc enseignera-t-on dans les écoles la méthode préservatrice de la
crédulité? Cela remplacerait avec avantage les notions inutiles et même
un peu sottes dont on charge les jeunes esprits. Des journaux
populaires, cependant, se font les moniteurs du miracle. L’autre jour on
découvre un enfant atteint de la maladie appelée «écriture en miroir»,
c’est-à-dire qu’il voit et qu’il reproduit les objets renversés.
Miracle, n’est-ce pas? Hier c’était une jeune hystérique atteinte de
dermographisme. Miracle, miracle! Ah! oui, je veux bien qu’il y ait des
miracles, mais ce ne sont pas les choses extraordinaires qui sont
miraculeuses, mais celles de tous les jours: le soleil qui se lève, la
feuille qui s’ouvre, le grain de blé qui lève et nous-mêmes, qui vivons,
qui pensons, qui sentons le chaud et le froid, dont l’émotion constricte
le cœur et tout le reste. Rien de plus ordonné, de plus quotidien que le
miracle. Nous marchons dans le miracle, nous respirons dans le miracle.
Le miracle, c’est l’ordre. La bêtise humaine, si admirablement constante
et semblable à elle-même, voilà le miracle. Mais le désordre, je le
reconnais, est aussi un miracle. Il y a les planètes et il y a les
comètes. Le désordre n’est qu’une apparence.