Je disais hier, au cours d’une conversation, que les hommes sont si
bêtes qu’on ne les trompe pas encore assez. C’était à propos des
spirites, dont on vient encore d’en surprendre un en flagrant délit de
fraude. Le plus curieux, c’est qu’il fut pincé par un de ses partisans,
indigné de ce que les guéridons ne se missent pas à courir tout seuls et
qu’il fallût pour cela un système d’ailleurs fort ingénieux, de fils
invisibles et de mouvements subreptices. C’est, paraît-il, celui-là même
qui avait fait voir une matérialisation à M. le professeur Richet,
physiologiste éminent! Après cela, on peut tout se permettre et tout
promettre. Un physiologiste, un homme qui sait ce que c’est qu’un tissu
vivant, croire qu’une jonglerie peut faire naître des corps organisés,
des corps qui respirent! Mais non? Newton faisait bien de la théologie
et raisonnait là-dessus tout comme un imbécile. Pascal croyait aux
amulettes et aux miracles de la Sainte-Epine. Pasteur était enclin à la
piété. L’intelligence ne préserve pas d’une certaine crédulité. Comment
voudrait-on que le commun des hommes en fût exempt? L’humanité,
d’ailleurs, est peut-être mieux ainsi. Si on pouvait rendre les hommes
strictement raisonnables, ils se trouveraient probablement doués d’une
telle sécheresse qu’ils en deviendraient fatigants, peut-être inaptes à
la vie. La vie, en effet, est un acte de confiance, un acte de naïveté
et de crédulité. On arrive à chaque âge avec une expérience parfaite.
Pour aller plus avant, il faut nécessairement croire qu’on va enfin
trouver le bonheur. C’est cela qui rend supportable la conscience
d’être. Nietzsche disait que la bêtise est une condition de vie. Après
un mouvement d’humeur, il faut s’accommoder de cela. Pascal a dit
autrement: Abêtissez-vous. Achetez un chapelet, un guéridon magique ou
un moulin à prières. Est-ce que cela vous répugne? Est-ce que vous ne
voudriez pas être heureux?