UN APHORISME

M. Jules de Gaultier est aujourd’hui un des philosophes qui comptent. Il

est moins célèbre que M. Bergson ou M. Boutroux, mais ni en art ni en

philosophie on ne mesure la valeur à la popularité. Ses paroles ont donc

de l’importance, surtout lorsqu’elles se résument en de nets aphorismes

comme celui-ci, que je trouve dans un article de la _Revue

philosophique_: «La philosophie n’est pas une science du bonheur, mais

une science du savoir.» Voilà de quoi méditer, voilà de quoi éveiller

les contradictions. Cela voudrait dire, en d’autres termes, puisque la

philosophie est la recherche de la vérité, que la vérité n’est pas

destinée à devenir la trame de notre bonheur. Ainsi expliqué,

l’aphorisme paraîtra contestable aux fanatiques de la vérité. Qu’est-ce

qu’un bonheur qui se déroulerait en opposition au vrai? Mériterait-il

son nom et quelle joie serait compatible avec la conscience de l’erreur?

D’autre part, le sentiment de vivre dans la vérité ne doit-il pas

conférer une allégresse intime et supérieure? Même si la vérité était

horrifique, si elle était conforme à la théorie de Schopenhauer ou à

celle de M. de Gaultier lui-même, qui nous présente la vie comme

l’illusion suprême, le bonheur serait-il incompatible avec des vérités

si âpres? Il est du moins certain que ces philosophies, comme celle de

Spinoza, ne se sont pas proposé la recherche directe du bonheur humain,

mais cherchant la vérité, elles ont par cela même visé à la crédibilité

et promis aux esprits qui peuvent y acquiescer la haute satisfaction de

se sentir conformes à l’harmonie même des choses, même si cette vieille

harmonie est en réalité une désharmonie. Quoi qu’on dise, le sentiment

d’être dans le vrai, d’avoir raison, confère par cela même une sorte de

bonheur. Douter de cela, ce serait douter qu’il y ait une vérité, et

c’est peut-être au fond ce que signifie l’aphorisme de M. Jules de

Gaultier. J’inclinerais assez de ce côté.

Dissociations · 第 36 / 99 题