LA BARBE

Ce n’est pas de l’argot. Je n’ai pas mis de point d’exclamation. Il ne

s’agit que de la manière dont les hommes portent les poils de leur

visage. Donc, je regardais, hier, dans une revue américaine, les

portraits des nouveaux membres de la municipalité de New York et je

constatais à mon grand étonnement que les deux tiers de ces Américains

éminents portent la moustache. Comment donc se fait-il que les faces

glabres passent à Paris pour spécialement américaines? Devant un visage

rasé de type anglo-saxon, on n’hésite pas, on dit: c’est un Américain!

et c’est presque toujours vrai. Est-ce qu’ils ne se raseraient que pour

l’Europe? Je crois que la mode des faces glabres, pour être un peu plus

ancienne en Amérique qu’en Europe, ne l’est pas beaucoup plus et que

là-bas, comme en deçà des mers, elle est de date récente. Les faces

glabres sont presque toutes plus jeunes que les faces à moustaches. Les

deux types doivent donc coexister. Rien ne dit sa date comme la manière

de porter ou de ne pas porter la barbe. Il est à peine besoin d’écrire

sous un portrait du passé des années précises. Barbe en pointe, barbe à

double pointe, moustaches relevées ou tombantes, moustaches épaisses ou

grêles, favoris, fer à cheval, barbiche, toutes ces manières signalent

leur époque. On ne se représente pas Voltaire avec la moustache de

Richelieu, ni Ronsard avec la figure rasée. Voit-on Socrate avec des

favoris ou Cicéron avec la coupe à l’autrichienne? Ces jeux de la barbe

sont en principe des modes barbares. Elles frappèrent beaucoup les vieux

Romains, lors des invasions. Sidoine Apollinaire n’en revient pas. Les

Anciens ne connurent jamais que deux manières de porter la barbe: ou

entière ou tout à fait rasée. Le dix-huitième siècle considérait la

barbe comme une «ordure» et la traitait en conséquence. Mais chez nous,

en cela comme en bien d’autres choses, c’est l’anarchie.

Dissociations · 第 28 / 99 题