Il ne semble pas que les magistrats français soient perfectibles. C’est
peut-être qu’ils sont emprisonnés dans un code trop rigide, mais ils
retombent toujours dans les mêmes préjugés. Il semble que tout ce qu’on
a écrit depuis dix ans sur la fragilité des témoignages n’ait fait
aucune impression sur eux, que les philosophes cherchaient pourtant
particulièrement à instruire, puisque s’il est un lieu où le témoignage
ait une valeur, et parfois une valeur effroyable, c’est l’enceinte même
du tribunal. Je n’ai nulle sympathie pour aucun des individus de la
«bande tragique», et je crois bien que Dieudonné a d’autres méfaits sur
la conscience que l’attentat de la rue Ordener, mais c’est pour celui-là
qu’on l’a condamné, et une seule personne l’a bien reconnu, reconnu avec
véhémence, c’est la victime même, c’est-à-dire le seul être à qui il
était bien permis d’avoir perdu, en un tel moment, tout son sang-froid.
D’autres témoins, et qui avaient plus de raison pour le conserver,
décrivent un tout autre agresseur. Il n’est pas certain que ces derniers
ne se trompent pas, mais il n’est pas certain que la victime ne se
trompe pas non plus. On peut en croire une empreinte, un signe matériel,
mais un témoignage, il n’y a rien de plus douteux. Il est même possible
que, dans l’avenir, on n’attache plus au témoignage humain une grande
importance. Goncourt disait déjà qu’il n’y a pas une personne sur cent
capable de répondre à cette question: «Quelle est la couleur du papier
de votre chambre à coucher?» C’était peut-être la première chose à
demander à la victime. On aurait jugé par là, s’il ne s’était pas
trompé, de ses qualités d’observateur. Encore est-il que dans le moment
où l’on aperçoit un revolver braqué sur soi, on est excusable et de
fermer les yeux et de se cacher la figure sous son bras. Il y a beaucoup
de chances pour que l’on ait mal distingué un visage. Que de fois j’ai
pris mon propre esprit en flagrant délit d’erreur en matière de
témoignage! On se dit: «Est-ce possible? J’aurais bien cru. Pourtant...»
Mais le fait est là qui vous démontre votre fragilité.