Comme c’est la saison des congrès, des hygiénistes réunis à Londres
s’avisèrent de s’offrir un banquet, et ce banquet aurait ressemblé à
tous les autres, s’il n’avait comporté un menu qui donnait une notice
alimentaire sur chacun des mets. Celui-ci, disait la notice, et bien
entendu en jargon scientifique, est lourd et celui-ci léger. Celui-ci
favorise la salivation, donc il inaugure favorablement un repas, et
celui-là a une vigoureuse influence sur la production du suc gastrique:
rien donc ne saurait le clore plus raisonnablement. On croirait donc que
ces docteurs en digestion ont apporté, outre de notables changements
dans la composition de leur menu scientifique, quelques modifications
dans l’ordre adopté par le commun des mortels et celui des cuisiniers en
particulier. Nullement. Il s’est trouvé, comme par hasard, que le menu
scientifique coïncidait assez bien avec le menu vulgaire, quoique assez
distingué, qu’aurait pu commander un ignorant. Alors qu’est-ce donc que
l’hygiène alimentaire, si l’explication des vieilles coutumes constitue
toute sa science?
Voyez cette notice sur la langouste: «Crustacé contenant 18 % de
protéine. Un peu lourd. Opportun de le servir avec une mayonnaise qui
favorise le processus de la digestion». Et cette justification du
sorbet: «Sorbet au Champagne. Intermède estimable. Éclaircit le palais,
ouvre le pylore, vide l’estomac, suspend la sécrétion gastrique et
repose les glandes». Il me semble qu’on n’avait pas attendu ce banquet
hygiéniste pour manger les crustacés avec de la mayonnaise ou pour
couper un repas un peu abondant par un sorbet. Les paysans normands le
remplacent par un verre d’eau-de-vie de cidre et s’en trouvent bien.
Reste aux hygiénistes à justifier cette coutume, sans laquelle il n’est
pas de bon repas de noce, au pays des herbages. Je suis sûr qu’ils en
sont très capables.