TU ET TOI

Je lisais l’autre jour dans un journal une nouvelle signée d’un nom qui

n’est pas inconnu, mais dont je n’avais jamais rien lu encore. J’aime à

me renseigner, surtout à peu de frais. Je n’aurais certes pas entrepris

la lecture d’un roman signé de ce nom-là, mais une nouvelle de cinq ou

six minutes! Tout d’abord cela va bien. Ce sont des mœurs anglaises et

je n’ai rien à y reprendre. Rien ne me choque. Un tuteur épouse sa

pupille et, quoique un peu inquiet de la disproportion des âges, se

trouve parfaitement heureux, sa jeune femme ne lui donnant aucune

occasion de jalousie. Cependant il y a un neveu, mais en jeune Anglais

froid et raisonnable, il ne porte sur sa jeune tante nul regard

concupiscent. Jusqu’ici c’est donc assez banal mais bien conforme aux

mœurs nationales. Je poursuis et voilà que l’oncle a l’occasion

d’entendre à travers une cloison ou un rideau les deux jeunes gens

discourir familièrement. Il écoute, s’aperçoit qu’ils se tutoient,

comprend tout, et meurt soudain d’une vieille maladie de cœur. Or, étant

donné le milieu anglais, le dénouement est purement idéal, les Anglais,

quels que soient le degré et la nature de leur intimité, ne se tutoyant

jamais, comme tout le monde le sait, excepté l’auteur étourdi de ladite

nouvelle. Ce n’est pas un crime d’ignorer cela, sans doute, mais c’en

est peut-être un de vouloir peindre des mœurs anglaises, lorsqu’on n’y

connaît rien. Et peu à peu cela me fit réfléchir à tous ces romans ou

contes historiques ou exotiques, que l’on nous donne à foison et sur

lesquels s’appuie la connaissance populaire de l’histoire et des mœurs

étrangères. Tout est vrai en psychologie et je veux bien me moquer de la

vérité psychologique, mais l’inexactitude m’exaspère. L’ignorance n’est

peut-être que de la bêtise cultivée.

Dissociations · 第 16 / 99 题