Rien ne m’amuse comme de lire dans une revue bêtement scientifique (car
il y a une qualité de science qui augmente la bêtise humaine) une
diatribe contre le baiser. Tous les paradoxes sont déchaînés. Il y a des
gens qui vous enseignent tranquillement que le baiser est un exercice
antihygiénique. Je le croirais assez volontiers, mais cela m’est, et
quasi à tout le monde, je suppose, parfaitement égal. A vrai dire, tout
est antihygiénique, tout est malpropre, et la vie elle-même, mais il y a
des choses qui sont malproprement agréables et d’autres malproprement
désagréables. Pour vivre selon les préceptes de la science des
imbéciles, il faudrait éviter les unes comme les autres. Vraiment, il
vaut mieux s’en tenir à la vieille notion de la propreté vulgaire, celle
qui se confond avec la décence, et pour le reste se livrer bravement à
ses instincts. C’est ce que fait l’humanité civilisée et c’est ce
qu’elle fera toujours, en se moquant des pédagogues scientifiques, qui
ont à peu près la mentalité d’un médecin de Molière. Les amants se
baisent sur les lèvres et le professeur d’hygiène surgit: «Malheureux,
que faites-vous? Vous ignorez donc que la salive contient tels et tels
microbes et quelquefois d’autres plus dangereux encore? Regardez-vous,
mais ne vous touchez pas, surtout avec les lèvres. La science le
défend.» Je ne crois pas que le jour vienne jamais où les amants se
détourneront de leur plaisir, effrayés et obéissants. Pourtant les
hommes sont si bêtes et ils sont si peureux! Non, pas à ce point-là. Les
amants répondront toujours: «Notre amour est plus fort que la peur.
Notre désir est plus fort que la vie.» Et ainsi la sensibilité, qui a
créé la civilisation, la sauvera de la tyrannie du scientisme
dogmatique.