IV

Robledo se leva très tard; il put cependant admirer la suave splendeur

d’un jour de printemps en plein hiver. Un léger brouillard, saturé de

soleil, étendait son dais d’or sur Paris.

--Il fait bon vivre, pensa-t-il en quittant l’hôtel où il avait

rapidement déjeuné dans une salle à manger où ne restaient que les

serviteurs.

Toute l’après-midi, il se promena dans le bois de Boulogne, puis, vers

le soir, il regagna les boulevards. Il se proposait de dîner dans un

restaurant puis d’aller chercher les Torrebianca pour passer avec eux

une partie de la soirée dans un quelconque lieu de distraction.

A la terrasse d’un café il acheta un journal et, avant même de l’ouvrir,

il eut le pressentiment que la feuille fraîchement imprimée lui

réservait une surprise. Un instinct confus l’avertit qu’il allait

trouver la clef d’un mystère jusqu’alors impénétrable!... Au même

instant ses yeux tombèrent sur un titre de la première page: «Suicide

d’un banquier».

Avant d’avoir lu le nom du désespéré il eut la certitude de le

connaître. Ce ne pouvait être que Fontenoy. Aussi n’éprouva-t-il aucune

surprise en lisant la suite. Les détails du suicide lui semblèrent des

faits naturels et banals, comme si quelqu’un lui eût déjà conté toute

l’histoire.

On avait trouvé Fontenoy dans son luxueux appartement, étendu sur le

lit, la main droite serrant encore le revolver avec lequel il s’était

donné la mort.

Depuis la veille la nouvelle de sa faillite circulait dans les milieux

financiers. Cette banqueroute se présentait de telle sorte que

l’intervention de la justice était inévitable. Ses actionnaires

l’accusaient d’escroquerie; le juge se proposait de vérifier le

lendemain sa comptabilité; beaucoup de gens s’attendaient donc à

l’arrestation immédiate du banquier.

Le colonisateur relut deux fois la fin de l’article:

«La mort de cet homme découvre le piège où se sont laissés prendre ceux

qui lui ont confié leur argent. Ses entreprises minières et

industrielles d’Asie et d’Afrique sont presque illusoires. Leur possible

développement est à peine commencé, alors qu’il les avait présentées au

public comme des affaires en pleine prospérité. Cet homme, affirment

certains, a commis plus d’erreurs que de crimes, mais il a tout de même

ruiné bien des gens. Il semble en outre qu’une grande partie de l’argent

des actionnaires lui ait servi à couvrir des dépenses personnelles. La

terrible responsabilité qui lui incombe s’étendra sans aucun doute à

ceux qui collaborèrent avec lui à la direction de ces malhonnêtes

entreprises.»

En dernière heure on considérait comme probable l’arrestation de

quelques personnalités connues qui travaillaient aux ordres du banquier.

Oubliant le mort, Robledo ne pensa plus qu’à son ami: «Pauvre Frédéric,

que va-t-il devenir?...» Il prit immédiatement un taxi et se fit

conduire avenue Henri-Martin.

Le valet de chambre de Torrebianca le reçut avec un visage funèbre,

comme si la mort eût frappé la maison. Le marquis était sorti à midi,

aussitôt après avoir appris par téléphone la nouvelle du suicide, et il

n’était pas rentré.

--Madame la marquise est malade, ajouta le domestique, et ne veut

recevoir personne.

Robledo en l’écoutant put se rendre compte de l’impression que le

suicide du banquier avait produite dans la maison.

La discipline glaciale et solennelle des valets avait disparu. Ils

avaient l’air effaré d’un équipage qui pressent une tempête capable

d’engloutir le navire. Robledo entendit des pas discrets, des murmures

derrière les rideaux qui s’entr’ouvraient pour découvrir des yeux

curieux.

On avait sans doute parlé aux environs de la cuisine de certaines

visites possibles, et lorsque quelqu’un entrait dans la maison on se

demandait si ce n’était pas la police. Le chauffeur s’adressait à ses

camarades avec une colère contenue:

--Le capitaine est tué, la barque va couler. Qui nous paiera maintenant

notre dû?

L’ingénieur revint au centre de la ville pour dîner dans un restaurant

et trois fois il demanda au téléphone le logement de Torrebianca. Il

était près de minuit lorsqu’on lui répondit que monsieur venait de

rentrer; Robledo revint en toute hâte avenue Henri-Martin.

Il trouva Frédéric dans sa bibliothèque; les heures qui venaient de

s’écouler semblaient avoir vieilli le marquis plus que des années

entières. En voyant entrer Robledo il l’embrassa; il cherchait

instinctivement un appui sur quoi reposer son corps sans courage.

Il s’étonnait de pouvoir supporter tant de douleurs accumulées en si peu

de temps. Le matin, il avait comme Robledo éprouvé devant la beauté de

ce jour une impression de confiance et de bonheur. Il faisait bon

vivre!... Et soudain, l’appel du téléphone, la terrible nouvelle, le

départ précipité pour la maison de Fontenoy, et puis, étendu sur le lit,

le cadavre du banquier, accaparé bientôt par les médecins chargés de

l’autopsie; il avait ressenti une émotion plus douloureuse encore à

l’aspect des bureaux de Fontenoy. Le juge y était seul maître; il

examinait des papiers, apposait des sceaux, scrutait sans pitié,

examinait toutes choses d’un regard froid, méfiant, implacable. Le

secrétaire du banquier qui par téléphone avait appelé Torrebianca

s’efforçait de cacher son trouble et le reçut avec un visage sombre.

--Je crois que cette aventure va mal tourner pour nous. Le patron aurait

dû nous prévenir.

Pendant tout le reste du jour, Torrebianca voulut voir tous les autres

collaborateurs de Fontenoy, qui touchaient des émoluments considérables

pour figurer comme des automates dans les conseils d’administration de

ses entreprises. Tous se montraient également pessimistes, tous,

possédés d’une terreur féroce, étaient capables des pires mensonges et

des pires bassesses pour assurer leur propre salut aux dépens de celui

des autres.

Ils accusaient Fontenoy, qu’ils flattaient quelques heures auparavant

pour lui arracher de nouvelles gratifications. Certains l’appelaient

déjà «bandit»; d’autres, qui pour se justifier sentaient la nécessité de

s’attaquer à quelqu’un, eurent des insinuations agressives à l’égard de

Torrebianca.

--Vous avez dit dans vos comptes rendus d’enquête que les affaires

étaient magnifiques. Sans doute vous avez vu de vos propres yeux ce qui

existe réellement dans ces pays lointains; vous n’auriez pas sans cela

apposé votre signature au bas des documents techniques qui nous ont

inspiré confiance dans les entreprises de cet homme.

Et Torrebianca commença de comprendre que tous avaient besoin d’une

victime vivante pour la charger de toutes les terribles responsabilités

que le banquier avait éludées en se réfugiant chez les morts.

--J’ai peur, Manuel, dit-il à son camarade. Je ne comprends plus

moi-même comment j’ai signé ces papiers sans me rendre compte de leur

importance... Qui a bien pu me communiquer cette confiance aveugle dans

les entreprises de Fontenoy?

Robledo eut un triste sourire. Il lui était facile de nommer la personne

qui l’avait ainsi conseillé; mais pourquoi augmenter encore par une dure

révélation le chagrin de son ami?

Au milieu de ces soucis angoissants, Torrebianca pensait toujours à sa

femme.

--Pauvre Hélène! Je lui ai parlé tout à l’heure... J’ai cru qu’elle

allait s’évanouir quand je lui ai appris que je venais de voir le

cadavre de Fontenoy. Cet événement a si violemment éprouvé son système

nerveux, que sa santé m’inspire des inquiétudes.

Ces lamentations agacèrent à tel point Robledo qu’il dit brutalement:

--Pense à ta situation et ne t’occupe pas de ta femme. Ce qui te menace

est beaucoup plus grave qu’une crise de nerfs.

Les deux hommes, après avoir longuement parlé de la catastrophe,

finirent, comme tous ceux qui se familiarisent avec le malheur, par

retrouver un certain optimisme. Nul ne pourrait connaître l’exacte

vérité tant que le juge n’aurait pas éclairci les affaires du

banquier... Fontenoy avait commis plus d’erreurs que de crimes, ses

ennemis les plus acharnés le reconnaissaient eux-mêmes. Parmi les

entreprises qu’il avait imaginées, plusieurs pouvaient encore devenir

excellentes; il avait eu le tort de les lancer trop à la hâte en

trompant le public sur leur véritable degré d’avancement? Peut-être des

administrateurs prudents sauraient-ils les rendre productives; ils

reconnaîtraient que les rapports de Fontenoy étaient exacts et

déclareraient que Torrebianca n’avait, en les approuvant, commis aucun

délit.

--C’est bien possible, dit Robledo qui avait besoin lui aussi de se

montrer optimiste.

Le découragement de son ami l’avait beaucoup inquiété tout d’abord et il

préférait l’aider à reprendre confiance en l’avenir; il passerait ainsi

une meilleure nuit.

--Tu verras, Frédéric, tout s’arrangera. N’attache pas trop d’importance

à ce que disent les anciens parasites de Fontenoy. C’est la peur qui les

fait parler.

En se levant, le jour suivant, l’Espagnol demanda avant tout les

journaux. Tous se montraient pessimistes et menaçants dans leurs

commentaires sur ce suicide qui prenait l’importance d’un grand scandale

parisien, et ils auguraient que la justice allait faire incarcérer dans

les quarante-huit heures plusieurs personnalités bien connues. Robledo

crut même deviner dans un de ces journaux des allusions vagues aux

rapports de certain ingénieur protégé de Fontenoy.

Lorsqu’il revit Frédéric dans sa bibliothèque il le trouva plus vieilli

et plus découragé encore que la veille. Sur une table il aperçut les

journaux que lui-même avait déjà lus.

--On veut me mettre en prison, dit Torrebianca d’une voix plaintive,

moi, qui n’ai jamais fait de mal à personne. Je ne puis comprendre

pourquoi on s’acharne ainsi contre moi.

Robledo tenta en vain de le consoler.

--Quelle honte! continua-t-il. Jamais personne ne m’a fait peur et

pourtant je ne peux soutenir le regard de ceux qui m’entourent. Quand

mon valet de chambre me parle, je baisse les yeux pour ne pas rencontrer

les siens. Que doit-on dire de moi dans ma propre maison?

Humble et abattu comme s’il fût revenu aux années de son enfance, il

ajouta:

--J’ai peur de sortir. Je tremble à la pensée que je rencontrerai

peut-être les mêmes personnes que j’ai si souvent vues dans les salons

et qu’il me faudra leur expliquer ma conduite, supporter leurs regards

ironiques et leurs paroles de fausse commisération.

Il se tut un instant puis reprit, avec un accent admiratif:

--Hélène est plus courageuse. Ce matin, après avoir lu les journaux,

elle a fait avancer l’automobile et s’en est allée je ne sais où. Elle

doit faire des visites. Elle m’a dit qu’il fallait se défendre... Mais,

comment me défendre? Il faut bien reconnaître que j’ai approuvé et signé

ces rapports sur des affaires qui m’étaient inconnues!... Je ne sais pas

mentir.

Robledo essaya en vain de lui rendre confiance comme la veille; son

optimisme fragile n’avait plus la force de renaître.

--Comme toi, ma femme croit que tout peut s’arranger. Elle est si

assurée de son influence qu’elle ne désespère jamais. Elle a beaucoup

d’amis à Paris, elle y entretient encore des relations de famille. Elle

est partie ce matin en jurant qu’elle déjouerait les complots de mes

ennemis... car elle suppose que nous avons beaucoup d’ennemis et qu’ils

cherchent dans cette faillite de Fontenoy un prétexte à me perdre...

Hélène est beaucoup plus avisée que moi; je ne serais pas étonné qu’elle

fît changer d’avis les journaux et le juge lui-même et disparaître ces

menaces voilées de procès et de prison.

Il frissonna en prononçant ce dernier mot.

--La prison!... Manuel, vois-tu un Torrebianca en prison?... Plutôt que

de subir une pareille honte j’aurai recours au plus sûr moyen d’éviter

le déshonneur.

Et, comme si dans son âme tous ses ancêtres se fussent dressés sous

l’insulte de cette menace, son énergie vibrante et nerveuse d’autrefois

semblait ressusciter.

Robledo eut peur en voyant la flamme bleuâtre qui, semblable à l’éclair

fugace d’une épée, passait dans les pupilles de son ami.

--Tu ne commettras pas cette sottise, dit-il; avant tout il faut vivre.

Tant qu’on est vivant tout s’arrange, bien ou mal. La mort au contraire

n’arrange rien... D’ailleurs, qui sait?... Peut-être as-tu raison de

penser que ta femme est capable d’aider au rétablissement de ta

situation. On a vu réussir des choses plus difficiles.

En sortant de la bibliothèque, Robledo trouva dans l’antichambre

plusieurs personnes assises qui attendaient patiemment. Le valet de

chambre lui dit avec une familiarité inopportune et désagréable:

--Ils attendent madame la marquise... Je leur ai dit que monsieur était

sorti.

Le domestique n’en dit pas davantage; mais il comprit à l’expression

malicieuse de ses yeux que les gens qui attendaient étaient des

créanciers.

Le suicide du banquier avait mis fin au crédit relatif dont les

Torrebianca jouissaient encore. Toutes ces personnes savaient sans doute

que Fontenoy était l’amant de la marquise. D’autre part, la faillite de

sa banque privait le mari de l’emploi qui en apparence lui permettait de

mener une existence luxueuse.

Il comprit alors que son ami éprouvât de la honte et de la répugnance à

rencontrer les gens de sa propre maison et s’isolât dans sa

bibliothèque.

Au milieu de l’après-midi il l’appela au téléphone. Hélène venait de

rentrer après cent courses à travers Paris et semblait satisfaite de ses

nombreuses visites.

--Elle m’affirme que pour le moment elle a paré le coup, et que tout

finira par s’arranger, dit Torrebianca, qui ne voulait pas donner

d’autres détails par téléphone.

Quand la nuit fut tombée, Robledo revint avenue Henri-Martin. Il avait

demandé dans un café les journaux du soir et n’y avait rien lu qui pût

justifier la tranquillité relative de son ami. Les nouvelles étaient

toujours alarmantes et on parlait toujours de l’arrestation probable des

personnes compromises dans cette scandaleuse faillite.

Il revit encore, sur une table de la bibliothèque, les journaux que

lui-même venait de lire, et il s’expliqua le découragement de son ami,

sans ressort devant l’incertitude des événements, et qui passait en

quelques heures de la confiance à l’abattement. Sa voix calme et froide

contrastait violemment avec son visage douloureusement crispé. Sans

aucun doute il avait pris sa résolution et il s’y tenait sans autre

raison d’attendre que l’espoir vague d’un miracle. Si le miracle ne se

produisait pas...

Robledo regarda de tous côtés, examina la table et les autres meubles de

la bibliothèque. Oh! ne pouvoir deviner où son ami avait placé son

dernier remède, le revolver!

--Y a-t-il des gens là dehors? demanda Torrebianca.

Comme il semblait ne pas ignorer que des visiteurs désagréables avaient

défilé tout le jour dans l’antichambre, Robledo ne lui fit pas préciser

sa question et répondit d’un simple signe négatif. Le marquis se mit

alors à parler de cette invasion de créanciers qui accouraient de tous

les coins de Paris.

--Ils flairent déjà la mort, dit-il, et ils s’abattent sur cette maison

comme une bande de corbeaux... Quand Hélène est rentrée cet après-midi

l’antichambre était pleine... mais elle possède un charme auquel ne

résiste homme ni femme, et il lui a suffi de parler pour convaincre tout

le monde. Je crois qu’ils lui auraient consenti de nouvelles avances si

elle les leur avait demandées.

Il était fier de faire ressortir le pouvoir séducteur de sa femme; mais

la réalité lui laissait peu de loisir d’admirer.

--Ils reviendront, dit-il tristement. Ils sont partis, mais ils

reviendront demain... Hélène a vu aussi quelques amis assez puissants

pour dicter l’opinion des journaux et influencer les juges. Tous ont

juré de l’aider; mais hélas, quand elle est partie, quand ils ne la

voient plus, son pouvoir n’est plus le même. On lui a promis d’arranger

les choses, et peut-être cela durera-t-il quelques temps; mais que peut

une femme contre tant d’ennemis? D’ailleurs je ne dois plus permettre à

Hélène de courir de tous côtés pour me défendre tandis que je reste ici

enfermé. Je sais à quoi s’expose une femme qui va chercher du secours

auprès des hommes. Non... Cela serait pire que la prison.

Et dans les yeux de Torrebianca, qui après s’être montré craintif comme

un enfant faisait preuve parfois d’une grande énergie, il passa comme un

éclair de colère, à la pensée des périls où pourrait être exposée la

fidélité d’Hélène pendant les démarches qu’elle faisait pour le sauver.

--Je lui ai défendu de continuer ses visites, même auprès des amis les

plus anciens de sa famille. Un homme d’honneur ne permet pas que sa

femme fasse certaines démarches... Fions-nous au sort et à la grâce de

Dieu! Les lâches seuls ne trouvent pas de solution quand le moment

décisif arrive.

Robledo, qui avait écouté sans donner aucun signe d’impatience, dit

d’une voix grave:

--J’ai trouvé une solution meilleure que la tienne puisqu’elle te

permettra de vivre... Viens avec moi.

Et posément, avec un sang-froid méthodique, comme il aurait exposé une

affaire commerciale ou un projet industriel, il lui expliqua son plan.

Il était absurde d’espérer un règlement favorable des affaires

bouleversées par le suicide de Fontenoy, et il devenait dangereux de

rester à Paris.

--Je devine ce que tu comptes faire demain ou peut-être ce soir si tu

juges ta situation désespérée. Tu sortiras ton revolver de sa cachette,

tu prendras une plume et tu rédigeras deux lettres; sur une enveloppe tu

écriras: «Pour ma femme», sur l’autre: «Pour ma mère», ta pauvre mère

qui t’aime tant, qui s’est toujours sacrifiée pour toi, et que tu

récompenseras de ses sacrifices en quittant la terre avant qu’elle-même

en soit partie!

Le ton accusateur de ces paroles troubla Torrebianca. Ses yeux se

mouillèrent et il courba le front comme écrasé par le remords d’une

action basse. Ses lèvres tremblèrent et Robledo crut apercevoir qu’elles

murmuraient: «Maman! ma pauvre maman!»

Maîtrisant son émotion, Frédéric releva la tête.

--Crois-tu, dit-il, qu’elle sera plus heureuse de me voir en prison?

L’Espagnol haussa les épaules.

--Tu n’as pas besoin d’aller en prison pour continuer à vivre. Je te

demande seulement de te laisser conduire par moi et de m’obéir sans me

faire perdre de temps.

Après un coup d’œil sur les journaux qui se trouvaient sur la table, il

ajouta:

--Comme je crois ton salut à peu près impossible, demain nous partirons

pour l’Amérique du Sud. Tu es ingénieur; là-bas en Patagonie tu pourras

travailler à mon côté... Acceptes-tu?

Torrebianca demeura impassible comme s’il n’eût pas compris cette

proposition ou l’eût jugée absurde et indigne d’une réponse. Robledo

parut s’irriter du silence de son ami.

--Pense donc aux documents que tu as signés pour servir Fontenoy et qui

affirment l’excellence d’affaires que tu n’avais même pas étudiées.

--Je ne pense qu’à cela, répondit Frédéric; c’est pourquoi je trouve que

ma mort est nécessaire.

L’Espagnol ne put retenir son indignation et se levant de sa chaise, il

se mit à crier:

--Mais je ne veux pas que tu meures, triple sot. Je t’ordonne de vivre

et tu dois m’obéir... Imagine-toi que je suis ton père... non pas ton

père, puisqu’il est mort quand tu étais tout enfant... figure-toi que je

suis ta mère, ta vieille maman qui t’aime tant, et qu’elle te dise:

«Obéir à ton ami c’est m’obéir à moi.»

Il parlait avec véhémence et Torrebianca fut si troublé qu’il dut porter

la main à ses yeux. Robledo profita de ce moment d’émotion pour lancer

ce qu’il avait de plus important et de plus difficile à dire.

--Je t’emmènerai d’ici. Tu viendras en Amérique où tu pourras trouver

une existence nouvelle. Tu travailleras durement, mais le travail est

là-bas plus noble et plus profitable que dans le vieux monde; tu

subiras bien des souffrances et peut-être à la fin deviendras-tu riche;

mais pour cela il faut venir... seul avec moi.

Le marquis se dressa et découvrit son visage. Puis il regarda son ami

avec un étonnement douloureux. Seul! Comment osait-il lui proposer

d’abandonner Hélène? Il aimait mieux mourir et ne plus subir le tourment

de penser anxieusement à toute heure au sort de sa femme.

La colère s’emparait de Robledo et comme il se montrait vif lorsqu’on

tentait de s’opposer à sa volonté, il s’écria d’un ton ironique:

--Ton Hélène!... Ton Hélène!... est...

Il se repentit en voyant le visage de Frédéric et pour essayer de

justifier son accent agressif il continua:

--Ton Hélène est en grande partie responsable de la situation où tu te

trouves aujourd’hui. C’est pour elle que tu as signé ces documents qui

te déshonorent dans ta profession.

Frédéric courba la tête, mais l’autre continua d’attaquer.

--Comment ta femme a-t-elle connu Fontenoy? Tu m’as dit qu’il était un

vieil ami de sa famille... et c’est là tout ce que tu sais.

Il se contint un instant, mais la colère l’emporta sur la prudence qui

lui conseillait de se taire.

--Les femmes connaissent toujours notre histoire mais nous ne savons

d’elles que ce qu’elles veulent bien nous raconter.

Le marquis parut s’efforcer de comprendre le sens de ces paroles.

--J’ignore ce que tu veux dire, dit-il d’une voix sombre; mais songe que

tu parles de ma femme. N’oublie pas qu’elle porte mon nom. Et je l’aime

tant!

Tous deux demeurèrent silencieux. Les minutes qui s’écoulaient

semblaient les éloigner de plus en plus l’un de l’autre. Robledo crut

devoir prendre la parole pour renouer leur ancienne amitié.

--La vie est bien dure là-bas, et c’est quand on est bien loin qu’on

apprécie les commodités de la civilisation. Mais dans le désert on prend

comme un bain d’énergie qui purifie et transfigure les fugitifs du vieux

monde et les prépare à une existence nouvelle. Tu rencontreras dans ce

pays des survivants de toutes les catastrophes; ils y sont arrivés comme

ces naufragés qui se sauvent à la nage et prennent pied sur une île

fortunée. Toutes les distinctions de nationalité, de caste et de

naissance disparaissent; il n’y a plus là-bas que des hommes. La terre

où je demeure est... la terre de tous.

Comme Torrebianca demeurait impassible, il jugea bon de lui rappeler à

nouveau sa situation.

--Ici t’attendent la prison et le déshonneur ou, ce qui est pire, la

solution que tu as trouvée, la mort. Là-bas tu retrouveras l’espérance,

le bien le plus précieux dans la vie... Viens-tu?

Le marquis sortit de son abattement et esquissa enfin un mouvement

affirmatif; mais Robledo, du geste, lui ordonna d’attendre et il ajouta

avec énergie:

--Tu connais mes conditions. Il faut partir là-bas comme pour la guerre,

avec peu de bagages; et la femme est une lourde gêne dans les

expéditions de ce genre... Ta femme ne mourra pas de chagrin si tu la

laisses en Europe; vous vous écrirez comme des fiancés; une longue

absence stimule l’amour. En outre, tu pourras lui envoyer de l’argent

pour lui permettre de vivre à l’aise. De toutes façons tu feras beaucoup

plus pour elle que si tu meurs ou si tu te laisses mettre en prison...

Veux-tu venir?

Torrebianca demeura longtemps pensif. Il se leva enfin, puis faisant

signe à Robledo d’attendre, il sortit de la bibliothèque.

L’Espagnol ne resta pas longtemps seul. Il crut entendre très loin des

voix, presque des cris que les tentures et les cloisons étouffaient. Des

pas plus rapprochés résonnèrent, un rideau se souleva violemment et

Hélène, suivie de son mari, entra dans la bibliothèque.

C’était une Hélène transformée par les événements. Robledo pensa que

pour elle aussi les heures avaient été longues comme des années. Elle

paraissait plus vieille sans pour cela cesser d’être belle. Sa beauté

fanée était plus sincère que celle des jours riants. Elle avait cet

attrait mélancolique des bouquets de fleurs qui commencent à se flétrir.

Vingt-quatre heures avaient passé sans qu’elle eût pu prendre soin de

son corps et de plus elle était sans cesse sous l’empire d’émotions

nouvelles, les unes douloureuses, les autres blessantes pour son

amour-propre.

Bien plus qu’au sort de son mari elle pensait à ce que pouvaient dire en

ce moment ses nombreuses amies de Paris.

Elle rejeta violemment la tenture derrière elle et s’avança à travers la

bibliothèque comme un flot invincible. Ses yeux semblèrent défier

Robledo.

--Que vient de me dire Frédéric? dit-elle d’une voix âpre. Vous voulez

l’emmener, vous voulez qu’il abandonne sa femme au milieu de tant

d’ennemis?

Torrebianca qui, entré derrière elle, se sentait à nouveau dominé, crut

devoir protester pour l’assurer de sa fidélité.

--Je ne t’abandonnerai jamais... Je l’ai déjà dit à Manuel.

Mais Hélène, qui ne l’écoutait pas, avança jusqu’auprès de Robledo.

--Et moi qui vous prenais pour un ami sûr! Misérable! Vous voulez

priver une femme de son seul soutien, lui dérober son mari?

Tout en parlant elle regardait fixement les yeux de l’Espagnol, comme si

elle eût voulu y retrouver sa propre image. Mais elle lut de telles

choses dans ces pupilles que sa voix devint plus douce et qu’elle finit

par menacer l’Espagnol du doigt avec une moue d’enfant prêt à pleurer.

Le colonisateur demeura impassible; il jugeait sans doute inopportunes

ces grâces puériles et Hélène dut reprendre un ton grave.

--Voyons, expliquez-vous. Dites-moi quel plan vous avez formé pour

emmener mon mari jusqu’à ces terres lointaines où vous vivez en seigneur

féodal.

Insensible à la voix et aux yeux d’Hélène, Robledo répondit froidement,

du même ton qu’il eût pris pour exposer les devis d’une entreprise

industrielle.

Il avait imaginé, tout en causant avec Frédéric le moyen de quitter

Paris. Il retiendrait pour lui le jour suivant une automobile comme s’il

avait brusquement décidé de partir pour l’Espagne. Il fallait prendre

des précautions. Torrebianca était toujours libre mais la police le

surveillait peut-être pendant que le juge cherchait à établir sa

culpabilité. La frontière espagnole était loin, mais ils la passeraient

avant que la justice ait pu lancer un mandat d’arrêt.

D’ailleurs il avait à la frontière même des amis qui les aideraient en

cas de danger et leur permettraient d’atteindre tous deux Barcelone. Une

fois rendus à ce port ils trouveraient facilement le moyen de gagner

l’Amérique du Sud.

Hélène l’écoutait en hochant la tête, le sourcil froncé.

--Tout cela est fort bien imaginé, dit-elle, mais pourquoi ce plan ne

prévoit-il que le départ de mon mari, pourquoi ne partirais-je pas avec

vous moi aussi?

Cette proposition étonna Torrebianca. Quelques heures auparavant, Hélène

en rentrant à la maison avait exprimé une grande confiance en l’avenir

pour encourager son mari et peut-être pour se faire illusion à

elle-même.

Elle venait de rendre visite à des hommes qu’elle connaissait de longue

date; ils lui avaient fait de grandes promesses avec cette galanterie

protectrice et mélancolique qu’impose le souvenir de lointaines amours.

Il fallait bien croire à ces phrases qui peut-être contenaient leur

seule chance de salut; mais maintenant, après avoir entendu Robledo

exposer son plan, elle sentait s’écrouler son optimisme.

Les promesses de ses amis n’étaient que de doux mensonges; personne ne

ferait rien pour eux en les voyant dans le malheur; la justice suivrait

son cours. Son mari irait en prison et elle devrait recommencer sa

vie... Recommencer! et cela dans un monde trop vieux, où elle aurait

peine à trouver un endroit qu’elle n’eût pas déjà connu... et contre

tant d’amies avides de vengeance!

Robledo vit passer dans ses yeux une expression toute nouvelle. Elle

avait peur; peur, comme une bête traquée. Pour la première fois il

surprit dans la voix d’Hélène un accent de sincérité.

--Vous êtes le seul, Manuel, à voir clairement notre situation; vous

seul pouvez nous sauver... mais emmenez-moi aussi. Je n’ai pas la force

de rester... J’aimerais mieux mendier dans un monde qui ne sera pas

celui-ci.

Il y avait dans cette prière tant de tristesse et de douceur que

l’Espagnol eut pitié et qu’il oublia ses pensées hostiles.

Torrebianca dut se rendre compte de la faiblesse subite de son ami; il

en profita pour affirmer avec énergie:

--Je te suis avec elle ou je reste avec elle, quoi qu’il arrive.

Robledo eut encore un mouvement d’hésitation; puis il accepta d’un geste

de la tête. Immédiatement il eut un regret; il lui sembla qu’il venait

d’approuver une chose absurde.

Hélène, qui oubliait avec une étonnante facilité les angoisses de

l’heure, se mit à rire:

--J’ai toujours adoré les voyages, dit-elle avec enthousiasme; je

monterai à cheval, je chasserai les bêtes féroces, j’affronterai de

grands dangers. Je vivrai une existence plus savoureuse que celle d’ici,

une vie d’héroïne de roman.

L’Espagnol la regardait, étonné de cette inconscience. Elle ne pensait

plus à Fontenoy. Elle semblait même avoir oublié qu’elle était encore à

Paris et que la police pouvait d’un moment à l’autre entrer dans la

maison pour emmener son mari.

Il était inquiet, car il y avait loin de la vie réelle des colons du

désert américain aux fictions romanesques que cette femme accueillait.

Torrebianca les interrompit avec découragement; le plan de son ami lui

semblait d’exécution difficile.

--Avant de partir il faut payer nos dettes. Où prendrons-nous de

l’argent?

Sa femme se mit à rire d’un air étonné.

--Payer! qui parle de payer? Les créanciers attendront. Je trouve

toujours le mot qu’il faut leur dire... Nous leur enverrons de l’argent

d’Amérique, quand tu seras riche.

Mais le marquis ne pouvait se débarrasser aussi promptement de ses

scrupules.

--Je ne partirai pas d’ici avant d’avoir payé tous les domestiques. Et

d’ailleurs il nous faut de l’argent pour le voyage.

Il y eut un long silence; puis le mari s’écria comme s’il venait de

trouver une solution:

--Heureusement, nous avons tes bijoux. Nous pouvons les vendre avant de

nous embarquer.

Hélène regarda avec ironie le collier et les bagues qu’elle portait à ce

moment.

--On ne nous donnera pas deux mille francs de ceux-là ni de tous les

autres, tous sont faux, complètement faux.

--Mais, et les vrais? demanda Torrebianca stupéfait. Et ceux que tu as

achetés avec l’argent qu’on t’envoyait de tes propriétés de Russie?

Robledo crut devoir intervenir pour couper court à ce dialogue

dangereux.

--Ne cherche pas à savoir tant de choses; parlons du présent... Je

paierai les domestiques; et je me charge des frais de votre voyage.

Hélène lui prit les deux mains et murmura des mots de remerciements.

Torrebianca, touché de cette générosité, se refusait cependant à

l’accepter, mais l’Espagnol mit fin à ses protestations.

--Je suis venu à Paris avec de l’argent pour six mois; je m’en irai au

bout de quatre semaines, voilà tout.

Puis il ajouta d’un air de désespoir comique:

--Je m’en irai sans connaître plusieurs restaurants nouveaux, et sans

avoir goûté deux ou trois vins de marque... Tu vois si mon sacrifice est

extraordinaire.

Frédéric lui serra les mains silencieusement cependant qu’Hélène le

prenait dans ses bras et l’embrassait avec l’impudeur de l’enthousiasme.

Elle ne parlait plus que de ce pays inconnu auquel elle ne pensait guère

un instant auparavant et qu’elle admirait déjà à l’égard d’un paradis.

--Il me tarde de me voir dans ce pays neuf, qui, comme vous le dites,

est la terre de tous!

Et pendant que les deux époux se concertaient sur les préparatifs de

leur voyage, ou bien plutôt de leur fuite, Robledo, les yeux fixés sur

Hélène, se disait:

«Quelle sottise je viens de commettre! Quel terrible cadeau j’apporte à

ceux qui vivent là-bas d’une vie rude... mais en paix.»

V

Des travailleurs aragonais, émigrés en Argentine en emportant

précieusement dans leurs bagages une guitare pour accompagner leurs

couplets improvisés, la virent passer et consacrèrent une chanson à la

«Fleur du Rio Negro».

Ce surnom printanier eut un sort dans le pays, et tout le monde appela

ainsi la fille du propriétaire de _l’estancia_[4] de Rojas; son

véritable nom était Celinda.

Elle avait dix-sept ans; d’une taille au-dessous de son âge, elle

étonnait cependant par l’agilité de ses membres et l’énergie de ses

gestes.

Dans le pays, beaucoup d’hommes qui admiraient comme les Orientaux les

femmes grasses et considéraient que sans des chairs opulentes il n’est

point de beauté, avaient une moue d’indifférence lorsqu’on chantait en

leur présence les louanges de la fille de Rojas. Certes elle avait un

visage aimable et fripon, un nez retroussé, une bouche d’un rouge

sanglant, des dents aiguës et très blanches, des yeux énormes, à peine

un peu trop arrondis. Mais, sa mignonne figure mise à part... rien d’une

femme!

--Elle est aussi plate par devant que par derrière, disaient-ils, on

dirait un garçon.

Effectivement, de loin on la prenait pour un petit homme car elle

portait toujours un costume masculin et montait à califourchon des

chevaux fougueux. Parfois, elle faisait tournoyer un lasso au-dessus de

sa tête, comme faisaient les _péons_[5], et elle poursuivait quelque

cavale ou quelque jeune taureau de l’_estancia_ de don Carlos Rojas, son

père.

Ce dernier, disait-on dans le pays, appartenait à une vieille famille de

Buenos-Ayres. Il avait mené dans sa jeunesse une vie fort joyeuse dans

les principales villes d’Europe. Il s’était ensuite marié; mais la vie

de son ménage dans la capitale de l’Argentine avait été aussi coûteuse

que ses voyages de célibataire dans l’ancien continent; peu à peu il

gaspillait en dépenses somptuaires et en mauvaises affaires la fortune

qu’il tenait de ses parents.

Sa femme était morte au moment où il venait de se rendre compte qu’il

était ruiné.

C’était une dame maladive et mélancolique qui publiait des vers

sentimentaux, sous un pseudonyme, dans les journaux de modes et qui

légua à sa fille le nom de Celinda, poétique souvenir.

Le señor Rojas dut abandonner l’_estancia_ de ses parents située près de

Buenos-Ayres et qui valait plusieurs millions. Trois hypothèques

pesaient sur elle, et quand les créanciers eurent partagé le produit de

sa vente il ne resta à don Carlos d’autre ressource que de quitter la

partie la plus civilisée de l’Argentine pour s’installer à Rio Negro; il

y possédait quatre lieues de terres qu’il avait acquises au temps de sa

richesse, par caprice, et sans savoir au juste ce qu’il achetait.

Beaucoup de gens ruinés croient trouver dans l’agriculture un moyen de

refaire leur fortune, alors même qu’ils ignorent les principes

élémentaires du travail de la terre. Ce _criollo_[6], habitué à mener à

Paris et à Buenos-Ayres une existence dissipée, crut pouvoir lui aussi

réaliser un tel miracle. Il n’avait jamais voulu s’occuper de

l’administration d’une _estancia_ toute proche de la capitale où

d’inépuisables prairies naturelles nourrissaient des milliers de jeunes

taureaux, et il dut se résoudre à la vie dure et sobre du fruste

cavalier qui paît son troupeau sur des terres incultes.

La tâche que ses prédécesseurs avaient entreprise dans la campagne riche

voisine de Buenos-Ayres, Rojas dut la reprendre sous le ciel de bronze

de la Patagonie qui laisse à peine tomber chaque année quelques gouttes

d’eau sur le sol poussiéreux.

L’ancien millionnaire portait son malheur avec dignité. C’était un homme

de cinquante ans, plutôt petit que grand, au nez aquilin, à la barbe

blanchissante. Malgré la vie sauvage qu’il menait il avait conservé sa

politesse primitive. Ses manières décelaient l’homme sorti d’un milieu

social plus élevé que celui où il devait vivre maintenant. Comme on

disait à la Presa, le village le plus proche, cet homme-là, bien ou mal

vêtu, avait l’air d’un monsieur. Il portait presque toujours des bottes

entières, un large feutre et un _poncho_. A sa main droite se balançait

le court fouet de cuir appelé là-bas _rebenque_.

Les bâtiments de son _estancia_ avaient peu d’apparence. Il les avait

construits hâtivement avec l’espoir de les améliorer quand sa fortune

aurait augmenté. Mais, comme il arrive toujours quand on construit à la

campagne, cette installation provisoire allait durer plus longtemps

peut-être que les bâtiments considérés ailleurs comme définitifs.

Sur les murs de briques cuites, sans revêtement extérieur, ou de simple

argile séchée, s’élevait une toiture faite de plaques de zinc ondulé. A

l’intérieur de la maison de maître les cloisons s’arrêtaient à une

certaine hauteur et laissaient l’air circuler librement dans la partie

supérieure du bâtiment. Les meubles étaient rares dans les pièces. La

salle où don Carlos recevait ses visites servait de salon, de bureau et

de salle à manger; elle était ornée de quelques fusils et de peaux de

pumas abattus dans les environs. L’_estanciero_[7] passait hors de la

maison une grande partie du jour à inspecter les parcs à bestiaux les

plus voisins.

Il mettait brusquement au galop sa monture, un cheval de piètre mine

mais infatigable pour surprendre les _péons_ qui travaillaient à l’autre

extrémité de sa propriété.

Un matin, il s’impatientait de voir l’heure du repas se passer sans que

Celinda regagnât l’_estancia_. Il n’était pas inquiet. Depuis qu’âgée de

huit ans, elle était arrivée à Rio Negro, elle avait vécu à cheval et

considéré la plaine déserte comme sa demeure.

--Et il ne ferait pas bon la fâcher, disait le père avec orgueil. Elle

manie le revolver mieux que moi, et lorsqu’elle a un lasso entre les

mains il n’y a pas d’homme ou d’animal capable de lui échapper. Ma

fille, c’est un homme à poigne.

Soudain il la vit galoper sur la ligne où la plaine rejoignait le ciel.

Elle semblait un petit cavalier de plomb échappé d’une boîte de jouets.

En avant de son petit cheval courait un taureau en miniature. Le groupe

lancé au galop grossit avec une étonnante rapidité. Dans cette immense

étendue les objets mouvants changeaient de dimensions sans suivre une

progression régulière, et les yeux mal habitués aux caprices optiques du

désert étaient sans cesse surpris et désorientés.

La jeune fille s’approchait en criant et en agitant son lasso pour

presser la marche de la bête qu’elle poursuivait et la forcer à se

réfugier dans un enclos de madriers.

Puis elle mit pied à terre et vint au-devant de son père; don Carlos,

après avoir reçu son baiser, la repoussa à bout de bras et regarda

sévèrement le costume d’homme qu’elle portait.

--Je t’ai dit bien souvent que je ne voulais pas te voir ainsi. Les

pantalons sont faits pour les hommes, je crois, et les jupons pour les

femmes. Je ne supporterai pas que ma fille s’en aille attifée comme ces

actrices qu’on voit sur la toile du cinématographe.

Celinda reçut la réprimande les yeux baissés hypocritement. Elle promit

gentiment d’obéir à son père, mais en même temps elle se retenait de

rire. Justement elle rêvait toujours de ces amazones en culottes qui

passent dans les films nord-américains et souvent elle avait fait de

longues galopades pour arriver jusqu’à Fort Sarmiento, l’endroit le plus

voisin où des opérateurs errants projetaient sur un drap, dans le café

de l’unique hôtel, des histoires intéressantes qui lui permettaient

d’étudier les modes nouvelles.

Pendant le repas don Carlos lui demanda si elle avait été dans le

voisinage de la Presa et si les travaux du fleuve étaient en bonne

voie.

L’espoir, chaque jour plus justifié, de devenir riche à nouveau rendait

depuis quelques mois son sourire à Rojas, autrefois si mélancolique et

si découragé. Si les ingénieurs de l’Etat parvenaient à lancer une digue

en travers du Rio Negro, les canaux qu’un Espagnol nommé Robledo et son

associé étaient en train d’ouvrir féconderaient les terres qu’ils

avaient achetées tout près de son _estancia_, et lui-même profiterait de

cette irrigation qui allait augmenter dans des proportions inouïes la

valeur de ses champs.

Celinda l’écouta avec l’indifférence que la jeunesse manifeste à l’égard

des questions d’argent. Don Carlos dut d’ailleurs se priver du plaisir

de contempler en espérance sa richesse future, à l’entrée d’une métisse

joufflue aux formes débordantes, aux yeux bridés, et dont les cheveux

noirs et rigides descendaient en une tresse épaisse le long de son dos

énorme et proéminent.

En entrant dans la salle à manger elle abandonna près de la porte un sac

plein de hardes. Puis elle se précipita sur Celinda, l’embrassa et lui

inonda le visage d’un flot de larmes.

--Ma jolie petite patronne! Ma petite, que j’ai toujours aimée comme ma

fille!

Elle connaissait Celinda depuis le jour où elle était arrivée dans le

pays et où elle-même était entrée comme domestique à l’_estancia_. Il

lui était pénible de quitter mademoiselle mais elle ne pouvait plus

supporter le caractère de son père.

Don Carlos commandait un peu brutalement et il n’admettait aucune

objection de la part des femmes, surtout lorsque celles-ci n’étaient

plus très jeunes.

--Le patron est vert encore, disait Sébastienne à ses amies, et dès

qu’on se fait vieille les sourires et les jolies paroles vont aux plus

fraîches; pour moi on me houspille et on me menace du _rebenque_.

Après avoir embrassé la jeune fille, Sébastienne regarda don Carlos avec

une indignation un peu comique et ajouta:

--Puisque nous ne pouvons plus nous entendre, le patron et moi, je m’en

vais à la Presa servir chez l’entrepreneur italien.

Rojas haussa les épaules pour indiquer qu’elle pouvait très bien s’en

aller où bon lui semblait, et Celinda accompagna sa vieille servante

jusqu’à la porte du bâtiment.

Au milieu de l’après-midi, ayant fait la sieste dans un hamac de toile

et lu quelques journaux de Buenos-Ayres que le chemin de fer apportait

trois fois par semaine dans ce désert, don Carlos sortit de la maison.

Un cheval sellé était attaché à un des poteaux qui supportaient l’auvent

de la porte. L’_estanciero_ eut un sourire satisfait en voyant que la

selle était d’amazone. Celinda parut à ce moment en jupe à l’écuyère. Du

bout de son _rebenque_ elle envoya un baiser à son père et sans prendre

appui sur l’étrier ni demander l’aide de personne elle se mit en selle

d’un bond et lança son cheval au galop dans la direction du fleuve.

Elle n’alla pas bien loin. Derrière un bouquet de saules elle trouva, à

l’attache, un autre cheval portant une selle d’homme; celui qu’elle

avait monté le matin. Celinda mit pied à terre, se dépouilla de son

costume féminin et apparut en culotte et en bottes avec une chemise et

une cravate d’homme. Elle souriait de désobéir au «vieux», car suivant

l’usage du pays, c’était ainsi qu’elle appelait son père.

Elle tenait à ne pas surprendre malencontreusement celui qui l’avait

toujours connue vêtue comme un garçon et qui la traitait de ce fait

avec une confiante camaraderie. Qui sait si, en la voyant en jupes,

comme une demoiselle, il ne se sentirait pas intimidé, s’il ne

deviendrait pas plus cérémonieux et n’éviterait pas désormais de la

rencontrer?

Elle abandonna sa robe sur le dos du cheval qui l’avait amenée et monta

joyeusement sur l’autre. Elle lui serra les flancs dans ses jambes

nerveuses et, lançant en l’air le lasso qu’elle portait attaché à sa

selle, elle fit monter la corde en spirale au-dessus de sa tête.

Elle galopa le long de la berge, au ras des vieux saules qui penchaient

leur chevelure sur la course rapide du fleuve. Ce chemin liquide,

toujours désert, qui descendait des glaciers des Andes, tout proches du

Pacifique, pour aller se jeter dans l’Atlantique, devait son nom,

affirmaient certains, aux plantes sombres qui tapissent son lit et

donnent aux eaux, filles des neiges, une teinte vert foncé.

L’effort de son cours millénaire avait peu à peu taillé dans le plateau

une profonde vallée, large d’une lieue ou deux. Le fleuve courait dans

cette gorge entre deux talus constitués par des alluvions qu’il avait

déposées pendant les grandes inondations. Ces deux rives inégales

étaient formées de terre fertile et molle, cultivable aussi loin que les

pénétrait l’humidité des eaux voisines.

Plus loin, le sol s’élevait et, face à face, deux murailles escarpées,

sinueuses et jaunâtres, se regardaient. Celle de gauche limitait la

Pampa. Sur la rive opposée commençait le plateau patagon, région de

froids glacials, de chaleurs suffocantes, d’ouragans terribles; la flore

pauvre ne permettait aux troupeaux d’y trouver leur pâture que s’ils

avaient devant eux d’énormes étendues.

Toute la vie du pays se trouvait concentrée dans la large coupure que

les eaux avaient ouverte et qui formait frontière entre la Pampa et la

Patagonie. Les deux bandes de terre qui longeaient les rives offraient

plusieurs milliers de kilomètres de sol fertile, apport du fleuve au

cours de son voyage des Andes à la mer.

C’était dans une section de ce ravin immense que des hommes

travaillaient à élever de quelques mètres le niveau des eaux pour

fertiliser les champs d’alentour. Celinda excitait à grands cris son

cheval comme pour lui communiquer sa joie. Elle courait à ce qui

l’intéressait le plus dans le pays. Elle suivit un des méandres du

fleuve et soudain les eaux s’étalèrent devant elle comme un lac

tranquille et désert. Plus loin, à l’endroit où les rives se

resserraient et emprisonnaient un courant tumultueux, elle aperçut les

silhouettes de fer de plusieurs machines élévatrices et les toits de

zinc ou de chaume d’un village. C’était l’ancien campement de la Presa

qui devenait rapidement une agglomération.

Tous les bâtiments semblaient écrasés contre le sol; aucune tourelle,

aucun étage élevé n’en rompait la plate monotonie.

Comme la jeune fille n’avait pas besoin d’aller jusqu’au village pour

trouver ce qu’elle cherchait, elle modéra l’allure de son cheval et se

dirigea au pas vers des groupes d’hommes qui travaillaient en un point

assez éloigné du fleuve, presque à l’endroit où la plaine commençait à

se relever pour former la pente du plateau où s’étendait la Pampa.

Ces ouvriers, européens ou métis, retournaient et amoncelaient la terre

pour ouvrir de petits canaux destinés à l’irrigation. Deux machines,

dont les moteurs mugissants accompagnaient le travail, creusaient aussi

le sol pour alléger le labeur de l’homme.

Celinda regarda autour d’elle avec des yeux scrutateurs et tournant le

dos au groupe d’ouvriers elle se dirigea vers un homme qui se tenait

seul sur une hauteur. Cet homme était assis sur un siège de toile

devant une table pliante. Il portait un costume de travail et des

bottes. Un grand chapeau reposait sur le sol à ses pieds, et, le front

dans ses mains, il étudiait les papiers étalés sur la table.

C’était un jeune homme, blond, aux yeux clairs. Sa tête faisait penser à

celle des athlètes que la sculpture grecque a éternisée; type que l’on

retrouve fréquemment, sans qu’on sache pourquoi, chez les races de

l’Europe du Nord: un nez droit, des cheveux courts et bouclés qui

envahissaient le front bas et large, un cou vigoureux. Il était à ce

point absorbé par l’étude de ses papiers qu’il ne vit pas arriver la

«fleur du Rio Negro».

Elle avait mis pied à terre sans abandonner son lasso. Avec la souplesse

et la ruse d’un Indien, elle avança à quatre pattes sur la pente douce

sans que le moindre bruit dénonçât son approche. A quelques mètres de

l’homme, elle se redressa, et riant à part soi de son espièglerie, elle

imprima à son lasso une rotation énergique, puis le lâcha dans l’espace.

La boucle s’abattit sur le jeune homme, se resserra, lui immobilisa les

bras par le milieu, et une légère traction le fit chanceler sur son

siège. Furieux, il regarda autour de lui et fit mine de se mettre en

défense; mais sa colère fit place à un joyeux étonnement. Un éclat de

rire insolent et frais parvint à ses oreilles, et il aperçut Celinda

qui, heureuse du succès de sa ruse, tira plus fort sur le lasso. Pour ne

pas être renversé il dut marcher dans la direction de l’amazone. Quand

il fut près d’elle, elle dit comme pour s’excuser:

--Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus! Je suis venue vous

capturer; ainsi vous ne m’échapperez plus.

Le jeune homme prit un air surpris et répondit d’une voix lente et

maladroite, en écorchant les mots avec sa prononciation étrangère:

--Si longtemps? Ne nous sommes-nous pas vus ce matin?

Elle imita son accent pour répéter:

--Si longtemps?... Et quand cela serait, «_gringo_[8]» plein

d’ingratitude. C’est donc peu de chose que de ne s’être pas vus depuis

ce matin!

Tous deux se mirent à rire avec une gaieté d’enfants. Ils étaient

revenus à l’endroit où le cheval attendait, et Celinda se hâta de se

mettre en selle comme si elle eût craint en restant à pied de se trouver

humiliée et désarmée.

Maintenant le «_gringo_», malgré sa haute taille, atteignait à peine de

la tête sa ceinture et la «fleur du Rio Negro» acquérait en le regardant

de haut en bas une hautaine supériorité. Comme l’étranger avait encore

autour du buste la boucle de la corde, Celinda voulut l’en débarrasser.

--Dites donc, don Ricardo, j’en ai assez d’avoir un esclave. Je vais

vous rendre la liberté et vous laisser travailler un peu.

Elle fit glisser le lasso par-dessus les épaules du jeune homme; mais

voyant qu’il restait immobile comme si sa présence lui eût enlevé toute

initiative, elle lui présenta sa main droite avec une majesté comique.

--Baisez ma main, mister Watson; soyez poli. Vous êtes en train de

perdre dans ce désert les belles manières que vous avez apprises à

l’Université de Californie.

Le ton solennel de la jeune fille fit rire l’ingénieur qui se décida à

lui baiser la main. Mais il la regardait avec l’indulgence protectrice

des grandes personnes qui s’amusent des espiègleries d’une enfant

malicieuse, et la fille de Rojas en parut contrariée.

--Nous finirons par nous fâcher. Vous vous obstinez à me traiter comme

une gamine alors que je suis la plus grande dame du pays, la princesse

«doña Flor du Rio Negro».

Watson continuait à rire et Celinda renonça à sa gravité affectée. Elle

joignit ses éclats de rire à ceux de Watson; mais aussitôt mademoiselle

Rojas, avec un intérêt maternel, s’informa minutieusement de la vie que

menait son ami.

--Vous travaillez trop; je ne veux plus que vous vous fatiguiez, vous

savez, _gringuito_[9]?... C’est bien du souci pour un homme seul. Quand

revient votre ami Robledo? Il est certainement en train de s’amuser à

Paris.

Watson redevint sérieux en entendant prononcer le nom de son associé. Il

était déjà de retour et arriverait d’un moment à l’autre. Mais son

travail n’était pas bien épuisant en somme. Il avait fait des choses

plus difficiles et plus dures dans d’autres pays. Les ingénieurs du

gouvernement n’avaient pas encore achevé la digue et ils n’étaient à

l’œuvre, Robledo et lui, que pour gagner du temps.

Sans l’eau du fleuve les canaux seraient inutiles. Ils s’étaient mis en

marche et insensiblement ils prirent le chemin du campement. Richard

allait à pied, une main appuyée sur le cou du cheval, les yeux levés sur

Celinda qui lui parlait. Les ouvriers, leur travail terminé,

rassemblaient leurs outils. Tous deux voulaient éviter de rencontrer les

groupes qui revenaient au village; ils avancèrent donc, en s’écartant du

fleuve, vers la région où le terrain commençait à s’élever pour former

le penchant du plateau des pampas.

Ils gravirent un des contreforts de cette muraille qui s’étendait à

perte de vue et contemplèrent à leurs pieds l’ensemble de l’ancien

campement devenu village et le vaste lac que formait le fleuve devant

l’étranglement où la digue allait être lancée.

Le campement était une agglomération d’habitations construites sans

ordre aucun: cabanes d’argile recouvertes de chaume, maisons de briques

aux toits faits de branchages et de zinc, tentes de toile. Les

constructions les plus confortables étaient des baraques démontables en

bois où logeaient les ingénieurs, les contremaîtres, les employés.

Au-dessus de tous les bâtiments s’élevait une maison de bois montée sur

pilotis et entourée sur ses quatre côtés d’une galerie extérieure:

c’était le _bungalow_ que l’Italien Pirovani, entrepreneur des travaux

de la digue, avait commandé et s’était fait livrer au port de

Bahia-Blanca quelques semaines auparavant.

Dès que tombait la nuit, les rues de ce village improvisé, désertes

pendant la journée, s’emplissaient instantanément de la foule disparate

des ouvriers. Les groupes qui revenaient de leurs divers chantiers se

rencontraient, se confondaient et prenaient tous la même direction.

Une maison de bois, la seule qui par ses dimensions pouvait soutenir la

comparaison avec la villa de l’entrepreneur, attirait tous les oisifs.

Sur la porte, une pancarte portait ces mots en lettres calligraphiées:

«Magasin du _Gallego_». Ce _Gallego_ (Galicien) était en réalité un

Andalou, mais tous les Espagnols qui viennent en Argentine deviennent

obligatoirement des Galiciens[10].

C’était un débit de boissons en même temps qu’une boutique où l’on

trouvait les comestibles et les articles de luxe les plus divers. Le

propriétaire se fâchait quand on appelait boutique ce qu’il appelait

fièrement magasin, mais tout le monde au village continuait à désigner

l’établissement par le nom modeste qu’on lui avait décerné le jour de sa

fondation.

Un groupe de clients fidèles occupait de droit les abords du comptoir.

Les uns étaient des émigrants européens qui avaient roulé par les trois

Amériques, du Canada à la Terre de Feu. Les autres étaient des blancs ou

des métis retournés à l’état primitif après de longues années de vie au

désert: hommes au profil aquilin, à la grande barbe, aux cheveux longs,

coiffés de larges feutres; ils portaient des ceinturons de cuir ornés de

pièces d’argent où ils ne cachaient qu’à demi leur revolver et leur

couteau.

Dehors, devant le cabaret baptisé «magasin», on pouvait voir les beautés

les plus remarquables de la Presa, des métisses à la peau couleur de

cannelle, aux yeux de braise, aux cheveux raides, noirs comme l’encre,

aux dents d’une blancheur éclatante.

Certaines étaient énormes; les autres, extraordinairement maigres,

semblaient sortir d’une ville assiégée, ou dévorées intérieurement par

une flamme.

Elles attendaient leurs maris pour les empêcher de boire trop

abondamment ou guettaient un compagnon pour la nuit.

Des lumières qui commençaient à briller dans les maisons piquaient de

leurs points rouges la gaze violette du crépuscule.

Celinda et son compagnon contemplaient le village et le fleuve en

silence comme dans la crainte que leur voix ne troublât le calme

mélancolique du couchant.

--Partez, mademoiselle Rojas, dit brusquement Richard, pour rompre le

charme de l’heure, la nuit s’avance et votre _estancia_ est loin.

Celinda ne croyait pas au danger. Ni les hommes ni la nuit ne lui

faisaient peur; cependant, elle prit congé de Watson et mit son cheval

au galop. Richard suivit, pour entrer dans la Presa, un espace découvert

que les habitants considéraient comme la rue principale; dans cette

agglomération récente, du reste, toutes les rues étaient principales par

leurs vastes dimensions.

Avec prévoyance, le gouvernement de Buenos-Ayres avait décrété que dans

les villages nouveaux surgis au désert les rues seraient larges d’au

moins vingt mètres.

Qui pouvait savoir s’ils ne deviendraient pas un jour de grandes

villes!... En attendant, les demeures basses, à un seul étage, restaient

séparées de celles qui leur faisaient face par une étendue énorme que

les ouragans glacials balayaient sans rencontrer d’obstacles ou que les

colonnes de poussière recouvraient d’un épais nuage. Parfois le soleil

brûlait la terre et faisait lever sous les pieds du passant des nuées

bourdonnantes de mouches; d’autres fois les flaques laissées par les

rares pluies obligeaient les habitants à marcher dans l’eau jusqu’au

genou pour aller voir le voisin d’en face.

En avançant entre les deux rangées de maisons, Watson rencontra les

principaux personnages de l’endroit. Il aperçut d’abord M. de Canterac,

un Français, ancien capitaine d’artillerie, qui, à en croire certaines

gens qui se disaient ses amis, avait dû abandonner sa patrie à la suite

d’affaires d’ordre privé. Il était ingénieur au service du gouvernement

argentin qui le chargeait de travaux lointains et pénibles que ses

collègues du pays répugnaient à entreprendre. C’était un homme de

quarante ans, maigre, les cheveux et la moustache grisonnants, l’aspect

assez jeune cependant.

Il marchait d’un air martial, comme s’il portait encore l’uniforme, et

ne négligeait pas, en plein désert, l’élégance de sa mise.

Canterac était entré à cheval dans la rue dite principale, vêtu d’un

élégant costume d’écuyer, la tête couverte d’un casque blanc. Il aperçut

Watson, et mit pied à terre pour marcher à côté de lui en tenant son

cheval par la bride; il examina les plans que rapportait l’Américain.

--Et Robledo, quand revient-il? demanda-t-il.

--Je pense qu’il va arriver d’un moment à l’autre. Peut-être même a-t-il

débarqué aujourd’hui à Buenos-Ayres. Il amène avec lui des amis.

Le Français, tout en marchant, continua à examiner les dessins du jeune

homme, jusqu’au niveau de sa propre demeure, une petite maison de bois.

Il jeta les rênes à son domestique métis avec une brusquerie toute

militaire et dit à Ricardo, avant d’entrer chez lui:

--Je crois que six mois suffiront pour terminer le premier barrage du

fleuve, et vous pourrez, Robledo et vous, irriguer immédiatement une

partie de vos terres.

Watson se dirigea vers sa baraque; mais à peine eut-il marché quelques

pas qu’il dut faire halte pour répondre au salut d’un homme jeune

encore, vêtu d’un costume de ville, et qui avait l’aspect particulier

des employés de bureau. Il portait des lunettes rondes d’écaille et

serrait sous son bras un grand nombre de cahiers et de feuilles

volantes. Il semblait un de ces fonctionnaires laborieux mais routiniers

et incapables d’initiative ou d’ambition, qui vivent satisfaits,

définitivement accrochés à leur médiocre emploi.

Il s’appelait Timothée Moreno et était né en Argentine de parents

espagnols. Le ministre des Travaux publics l’avait envoyé représenter

l’administration à la Presa et c’était lui qui était chargé de payer à

l’entrepreneur Pirovani les sommes que l’Etat lui devait.

Après avoir salué Watson, il se frappa le front et fit mine de revenir

sur ses pas tout en regardant ses papiers.

--J’ai oublié de laisser chez le capitaine Canterac le chèque sur Paris

que je lui remets tous les mois.

Puis il haussa les épaules et continua de marcher près de l’Américain.

--Je le lui donnerai en rentrant chez moi. De toutes façons il n’y a pas

de courrier avant après-demain.

Ils passèrent devant le _bungalow_ habité par l’homme le plus riche du

campement au moment où celui-ci sortait pour s’accouder sur la

balustrade d’une des galeries. Il les reconnut et se hâta de descendre

l’escalier de bois.

L’Italien Enrico Pirovani était arrivé comme simple ouvrier en Argentine

dix ans auparavant et il passait déjà pour un des hommes les plus riches

du territoire patagon, qui s’étend de Bahia-Blanca jusqu’à la frontière

des Andes chiliennes.

Toutes les banques respectaient sa signature. Il n’avait pas plus de

quarante ans. Son visage était rasé; il était grand et musculeux mais

avec cette mollesse commençante des corps que la graisse menace

d’envahir. Il avait l’aspect extérieur du travailleur manuel qui a fait

fortune et ne peut empêcher une certaine rusticité de déceler son

origine. Il portait de nombreuses bagues et une grosse chaîne de montre;

ses costumes étaient toujours resplendissants.

Il serra la main des deux hommes et jeta un regard intéressé sur les

papiers que portait Moreno. L’entrepreneur et l’employé de bureau se

réunissaient chaque semaine pour parler des travaux.

L’Italien voulut absolument inviter Richard à entrer chez lui pour boire

un peu.

--Je suis veuf et je vis seul, mais j’essaie de donner à ma maison du

«confort» comme à Buenos-Ayres. Entrez, vous la verrez. J’ai fait de

nouvelles acquisitions. La dernière fois vous ne l’avez pas visitée

entièrement.

Watson dut le suivre car il savait qu’il fâcherait l’entrepreneur s’il

ne consentait pas à admirer une fois de plus sa maison. Ils gravirent

les degrés de bois et pénétrèrent dans la salle à manger, aux meubles

d’un style à la mode mais trop lourds et trop chargés.

Pirovani les leur montra avec fierté en frappant de petits coups sur le

bois de chêne pour en faire ressortir les qualités, et, les yeux au

plafond, il rappelait le prix qu’ils lui avaient coûté. Il leur fit voir

encore un salon encombré de son mobilier au point qu’on était contraint

à mille détours parmi tant de fauteuils et de petits guéridons. La

chambre à coucher enfin était si décorée qu’on eût dit celle d’une femme

galante.

Dans toutes les pièces, la somptuosité écrasante des meubles contrastait

avec la pauvreté des cloisons tapissées de papier ordinaire.

--Ah! cela m’a coûté quelque chose! dit l’entrepreneur avec un orgueil

enfantin. Mais voyons, don Ricardo, vous qui êtes un jeune homme de

bonne famille et qui avez vu bien des choses, dites-moi si vous ne

trouvez pas cela très chic?

Ils revinrent dans la salle à manger, et une petite servante métisse, sa

longue tresse dans le dos, mit sur la table des bouteilles et des

verres.

--J’ai décidé, continua l’Italien, de prendre une «gouvernante»; ce sera

Sébastienne, celle qui servait à l’_estancia_ de Rojas. Il faut pour

diriger cette maison une femme de tête.

Watson ne voulut pas accepter un second verre. Il devait partir pour

permettre aux deux hommes de parler des travaux entrepris au compte de

l’Etat.

Quand il quitta la maison, il faisait nuit noire, et toute la vie de

l’ancien campement semblait s’être concentrée dans le cabaret dont

l’éclairage, le plus brillant du village, projetait sur le sol, par la

double porte, deux rectangles de lumière rouge.

Les clients les plus respectables buvaient debout, devant le comptoir.

Un Espagnol jouait de l’accordéon; d’autres ouvriers européens dansaient

avec les métisses des valses et des polkas. Beaucoup de Chiliens, qui

avaient dû passer la Cordillère et s’en iraient plus loin encore après

quelques jours de travail, poussés par leur éternelle manie de

mouvement. Ces gens-là tiraient leur couteau avec une facilité

inquiétante, sans pour cela cesser de sourire et de parler d’un ton

mielleux. Un autre groupe, celui des hommes du pays; nul ne savait de

quoi ils vivaient ni où ils étaient nés, ces cavaliers nomades, barbus,

couverts du _poncho_ et de grands éperons à leurs bottes.

A l’instar des anciens _gauchos_ ils portaient un large ceinturon de

cuir, orné de pièces d’argent en arabesques, où ils passaient leurs

armes.

Tous ces Américains toléraient avec un silence méprisant que l’accordéon

jouât ses danses de «_gallegos_» ou de «_gringos_»; mais enfin l’un

d’eux réclamait à grands cris les danses du pays. Comme cette demande

était faite d’un ton de menace les couples enlacés à la mode européenne

s’empressaient de se retirer. Alors les fils de la terre mimaient

parfois les vieilles danses argentines, le _pericon_ ou le _gato_; mais

plus souvent c’était la _cueca_ chilienne avec son accompagnement de

cris et d’applaudissements rythmés qui enflammait d’enthousiasme les

clients du cabaret.

Le patron de l’établissement prêtait deux guitares qu’il gardait

jalousement sous le comptoir. Les guitaristes faisaient mine de

s’asseoir par terre, mais aussitôt une métisse courait leur offrir deux

sièges d’honneur qui étaient deux crânes de chevaux.

C’étaient les meilleurs sièges de la maison. Il y avait en outre une ou

deux chaises, mais disjointes et peu sûres; on les utilisait les jours

de visite du commissaire de police ou de quelque autre représentant de

l’autorité. Les squelettes abandonnés dans la campagne fournissaient des

sièges plus solides et plus durables.

Au son des guitares les couples se formaient pour la danse chilienne.

Les danseuses, tenant dans une main un mouchoir et de l’autre soulevant

légèrement leurs jupes, tournaient avec lenteur tandis que les hommes,

brandissant de la main droite des mouchoirs de couleur comme des

frondes, dansaient à leur entour. C’était la danse des époques

primitives qui reproduisait l’éternelle histoire du mâle poursuivant la

femelle. Les femmes décrivaient de petits cercles pour esquiver l’homme,

et celui-ci les pressait et les enveloppait dans des orbes plus larges.

Les métisses qui ne figuraient pas dans le bal frappaient dans leurs

mains inlassablement pour accompagner le bourdonnement des guitares.

Parfois l’une d’elles lançait un couplet de la _cueca_; alors les hommes

poussaient des clameurs de joie et lançaient en l’air leurs chapeaux.

Un cavalier mit pied à terre devant le cabaret et attacha son cheval à

un des poteaux de l’auvent. Il entra, et quand la lumière rouge des

quinquets suspendus au plafond vint frapper son visage, presque tous le

saluèrent avec respect.

Il portait le _poncho_ et les grands éperons des cavaliers du pays. Son

profil aquilin et son teint foncé le rapprochaient du pur type arabe. Sa

barbe et ses cheveux étaient longs et bouclés. Cet homme, qui ne

semblait pas avoir plus de trente ans, pouvait passer pour beau; mais on

surprenait parfois sur son visage une contraction déplaisante et ses

grands yeux sombres brillaient, impérieux et cruels. Son surnom, «_Manos

Duras_[11]», était célèbre dans le pays. C’était un voisin inquiétant

car il vivait de la vente des bestiaux sans que personne eût jamais pu

savoir où il effectuait ses achats.

Quelques anciens n’ignoraient pas son origine et déclaraient qu’il était

né dans la Pampa centrale. Ses parents, ses grands-parents et toute sa

famille étaient d’excellentes gens, des pâtres légitimes qui vivaient de

l’élevage de leurs propres animaux. Mais _Manos Duras_ était né pour

être un pâtre marron, voleur de bétail et matamore.

Son honnête homme de père lui avait prodigué les bons conseils et les

nobles exemples.

Un vieux client du cabaret constatait avec une gravité philosophique

l’inutilité de ses efforts en citant un proverbe du pays:

«Al que nace barrigon, es en balde que lo fajen.» (Celui qui est né

ventru, c’est en vain qu’on lui ceint la panse.) Le patron, en le voyant

entrer, courut lui offrir un verre de _gin_ tandis que les _gauchos_ à

la mine la plus sinistre portaient une main à leur chapeau pour saluer

celui qui semblait être leur chef. Les ouvriers européens le regardaient

avec curiosité en demandant son nom et les métisses vinrent au-devant de

lui avec des sourires d’esclaves.

_Manos Duras_ reçut avec une certaine hauteur cet accueil flatteur. Une

des femmes se hâta d’aller chercher pour lui un autre siège d’honneur,

un autre crâne de cheval. Le terrible _gaucho_ s’y installa tandis

qu’autour de lui le reste des clients demeuraient assis sur le sol; la

_cueca_, un instant interrompue par son entrée, reprit et ne s’arrêta

pas à l’arrivée d’un autre personnage que le _Gallego_ reçut derrière

son comptoir avec de profondes révérences.

C’était don Roque, le commissaire de police de la Presa, seul

représentant de l’autorité gouvernementale dans le village et ses

environs. Le gouverneur du territoire de Rio Negro habitait au bord de

l’Atlantique une agglomération où l’on ne parvenait qu’après un voyage à

cheval de douze jours, c’est-à-dire six fois plus de temps qu’il n’en

fallait pour aller à Buenos-Ayres en chemin de fer.

Aussi le commissaire jouissait-il de l’indépendance la plus complète,

celle que confère l’oubli. Le gouverneur était bien trop loin pour lui

donner des ordres. Son chef le plus immédiat était le ministre de

l’Intérieur résidant à Buenos-Ayres, mais il était trop haut placé pour

se soucier de son existence. En réalité, don Roque n’abusait pas de son

pouvoir, et d’ailleurs il n’eût pas disposé de moyens suffisants pour le

faire sentir bien lourdement. C’était un gros homme indulgent et d’un

abord aisé; un bourgeois de Buenos-Ayres qui, ayant éprouvé des revers,

avait demandé un emploi pour vivre et s’était résigné à l’exil de

Patagonie.

Il portait avec son costume de ville des bottes et un grand chapeau et

croyait ainsi se donner l’apparence qu’exigeait son emploi. Un revolver

qu’il plaçait bien en vue par-dessus son gilet était le seul insigne de

son autorité.

L’Espagnol se dessaisit de la meilleure chaise de l’établissement, qu’il

gardait derrière son comptoir pour les visites extraordinaires, et le

commissaire alla se placer à côté de _Manos Duras_. Celui-ci ôta son

chapeau pour le saluer, mais n’abandonna pas le crâne qui lui servait de

siège.

Les deux hommes causèrent; le bal continuait. Don Roque se mit à fumer

un cigare que le _gaucho_ lui avait offert avec un geste de grand

seigneur.

--On affirme, dit-il à voix basse, que c’est toi qui a volé la semaine

dernière trois jeunes taureaux à l’_estancia_ du Pozo Verde. L’endroit

n’est pas de mon ressort, c’est dans le Rio Colorado; mais mon collègue,

le commissaire de là-bas, te soupçonne d’être le voleur.

_Manos Duras_ continua de fumer en silence, cracha, et dit enfin:

--Ce sont des calomnies de ceux qui voudraient m’ôter la fourniture de

la viande du campement de la Presa.

--On a dit aussi au gouverneur du territoire que tu étais l’assassin des

deux marchands turcs tués il y a quelques mois.

Le _gaucho_ haussa les épaules et répondit froidement comme pour clore

la conversation:

--On m’a accusé de tant de crimes, sans jamais apporter aucune preuve!

Le bal continua jusqu’à dix heures du soir au «magasin du _Gallego_».

Dans les grandes cités ce sont les premières lueurs du jour qui mettent

fin aux fêtes, mais dans ce pays où tout le monde se levait à l’aube,

cette heure-là était jugée fort tardive.

A cette heure, les plus importants personnages du campement ne dormaient

pas non plus. Ils tenaient une plume à la main et leur pensée était

loin.

L’ingénieur Canterac, le coude sur la table, les yeux mi-clos, croyait

voir le lointain Paris et dans Paris une maison proche du Champ-de-Mars

où habitait au cinquième étage sa femme avec ses enfants; une dame à la

physionomie triste, aux cheveux blanchis, au visage encore frais. A ses

côtés, deux fillettes. Devant elle un jeune garçon de quatorze ans, son

fils aîné, qui l’écoutait parler... Et la mère leur montrait sur le

canapé du modeste salon un portrait de Canterac jeune, en uniforme

militaire.

Les meubles de l’appartement, leurs vêtements à eux tous portaient la

marque d’une existence modeste, mais ordonnée, digne et non exempte de

distinction.

L’ingénieur, troublé par ces visions qu’il avait appelées, fit un effort

pour s’arracher à leur emprise et continua la lettre commencée.

«Oui, bientôt je vous reverrai. Les dettes d’honneur qui m’ont

forcé à quitter Paris seront bientôt payées, grâce à toi ma

courageuse compagne de toute la vie, à toi qui as su si bien

employer les économies que je t’ai envoyées. Comme je voudrais te

serrer dans mes bras et te dire encore une fois tout mon amour et

toute ma reconnaissance! Et comme il me tarde de revoir nos enfants

après une si longue séparation!»

L’ingénieur s’arrêta et demeura la main immobile, la plume levée. Il

n’avait plus sa raideur impassible d’homme autoritaire. L’émotion

faisait monter les larmes à ses yeux qu’il essuyait de la main. Il fit

encore un effort pour concentrer sa volonté et termina sa lettre:

«Adieu, ma femme chérie; adieu, mes enfants. J’écrirai au prochain

courrier.

«ROGER CANTERAC.»

Avant de plier le papier il ajouta un post-scriptum: «Ci-joint le

chèque du mois. Le prochain sera plus important que tous ceux que tu as

reçus car je compte toucher en plus de mon traitement des honoraires en

retard que me doivent des particuliers pour qui j’ai effectué divers

travaux pendant ces dernières années.»

Pirovani lui aussi était dans son bureau, à la même heure, la plume à la

main et ses yeux vagues semblaient contempler intérieurement une vision

idéale.

Sa pensée le conduisait en Italie vers un petit collège où se trouvait

sa fille unique. C’était un collège de religieuses, et la plupart des

élèves portaient un nom aristocratique, ce qui satisfaisait grandement

la vanité puérile de l’entrepreneur.

Le sourire qu’il adressait à cette vision semblait ennoblir son visage.

Il avança les lèvres comme pour envoyer un baiser à sa fille par-dessus

trois mille lieues de terres et de mers. Puis il continua d’écrire:

«Travaille bien, mon Ida; apprends tout ce que doit savoir une dame

du grand monde puisque ton père, après tant de privations et tant

de peines, a pu rassembler une fortune qui lui permet de te faire

une bonne éducation. J’ai été moins heureux que toi car je suis né

pauvre et j’ai dû m’ouvrir un chemin dans le monde, tout seul et

traînant après moi le poids de mon ignorance. Pour ne pas te causer

d’ennuis je n’ai pas voulu me remarier... Que ne ferai-je pas pour

toi mon Ida! L’année prochaine je pense arrêter mes affaires et

quitter l’Amérique pour regagner notre patrie; j’achèterai un

château dont tu seras la reine et peut-être quelque officier de

cavalerie au nom illustre tombera-t-il amoureux de toi... Alors ton

pauvre vieux papa sera jaloux... bien jaloux.»

Un sourire plein de bonté élargissait le visage de Pirovani tandis qu’il

écrivait ces derniers mots.

La pensée de Moreno l’Argentin ne s’élançait pas aussi loin.

Il écrivait à la lueur d’une lampe à pétrole dans la baraque de bois où

son bureau était installé; mais son imagination suivait la voie ferrée

et s’arrêtait à deux journées de marche, dans un village voisin de

Buenos-Ayres.

Il contemplait lui aussi une vision familière quand il levait un moment

la tête pour quitter ses lunettes et les essuyer. Sa femme jeune, au

visage très doux, tenait sur ses genoux un bébé en maillot; autour

d’elle, deux petits garçons et une fillette un peu plus âgée, aucun des

enfants cependant n’avait plus de sept ans. Le modeste logement était

d’un aspect aimable et frais. Cette mère de famille, tout en soignant

ses rejetons, devait se soucier de tenir sa maison en ordre.

«A toute heure je pense à toi et aux enfants. Si j’écoutais mon

cœur je vous ferais venir tous à Rio Negro; mais nos petits

souffriraient trop peut-être dans ce désert. La vie que je mène ici

n’est pas faite pour des enfants, ni pour toi, vaillante compagne

de ma vie.»

Moreno contempla sur la table la photographie de sa femme et de ses

quatre enfants puis il l’embrassa avec attendrissement et se remit à

écrire:

«Heureusement, je suis assez bien noté pour mon application au

ministère et j’espère être nommé à Buenos-Ayres avant un an. Le

mois prochain je demanderai un congé pour venir vous voir. Le

voyage est cher mais je ne puis supporter plus longtemps cette

douloureuse absence.»

Richard Watson n’écrivait aucune lettre mais il rêvait tout éveillé

comme les autres.

Assis devant une planche à dessin sur laquelle il avait fixé une grande

feuille de papier, il ébauchait le tracé d’un canal. Mais peu à peu le

dessin se troubla et céda la place à une image réelle et proche. Les

lignes bleues et rouges devinrent un fleuve bordé de saules, des terres

désertes, des routes poudreuses.

Ce paysage lilliputien reproduisait exactement le pays qui entourait la

Presa, mais l’échelle était si réduite qu’il tenait tout entier dans la

planche. A travers la plaine minuscule il vit soudain galoper un

cavalier gros comme une mouche qui bondissait avec une agilité joyeuse:

c’était la señorita Rojas, habillée en garçon, qui brandissait son lasso

au-dessus de sa tête.

Watson porta une main à ses yeux et se les frotta pour mieux voir.

Mirages de la nuit!

Il passa ses doigts sur le papier comme pour effacer le panorama

trompeur et le tracé des canaux reparut en lignes rouges et bleues.

Le jeune homme se plongea de nouveau dans son monotone travail de dessin

linéaire; mais un moment après il leva les yeux de son papier. Il

croyait cette fois voir Celinda à cheval, au fond de la pièce; mais ce

n’était plus l’amazone pygmée de tout à l’heure; elle avait repris sa

taille naturelle.

La jeune fille lui lança de loin son lasso, et se mit à rire de ce rire

qui découvrait ses dents; machinalement, l’Américain baissa la tête pour

esquiver la corde prête à l’emprisonner.

«Je rêve, pensa-t-il. Ce soir il m’est impossible de travailler. Allons

nous coucher.»

Mais avant de s’endormir il revit le village entier tel qu’il l’avait

contemplé avec Celinda du haut d’une colline, au coucher du soleil.

La terre se noyait maintenant dans la nuit et sur le rideau bleu de

l’horizon criblé de lumières, il crut voir surgir et s’agrandir une

apparition immense, une femme grave et belle, couronnée d’étoiles et

vêtue d’une tunique noire brodée d’astres, qui ouvrait ses bras de

géante et coupait dans les jardins infinis les fleurs des rêves pour les

verser en pluie de pétales phosphorescents sur le monde endormi.

C’était la nuit qui venait, miséricordieuse, évoquer pour chacun des

hommes exilés en ce coin de terre tous les êtres chéris.

Comme Richard Watson était seul au monde, la nuit cueillait pour lui la

fleur la plus printanière... et avant de fermer les yeux, le jeune homme

connut la douce mélancolie qui toujours accompagne le premier amour.

La tentatrice · 第 19 / 36 题