III

Robledo fit, à l’un des thés de la marquise de Torrebianca, la

connaissance de la comtesse Titonius, une dame russe épouse d’un noble

scandinave qui paraissait à ce point éclipsé par sa femme que nul ne lui

prêtait la moindre attention.

C’était une femme de quarante à cinquante ans, qui gardait encore de

vagues vestiges d’une beauté depuis longtemps enfuie. Une petite tête de

poupée sentimentale couronnait son obésité débordante, flasque et

blanchâtre; comme elle aimait écrire des vers d’amour, qu’elle

s’empressait de réciter au cours de la conversation, ses ennemis

l’avaient surnommée «Cent kilos de poésie».

Elle se présentait en plein après-midi avec un décolleté audacieux qui

étalait orgueilleusement ses énormes appas gélatineux et pâles. Elle

portait des bijoux énormes et barbares, en harmonie avec une perruque

blonde où de nouvelles boucles s’ajoutaient chaque mois.

Parmi tant de bijoux scandaleusement faux, le seul digne d’attention

était un collier de perles, qui, lorsque la dame s’asseyait, venait

reposer sur son ventre en ballon. Ces perles, irrégulières, anguleuses

et munies de racines, ressemblaient aux dents d’animaux dont certaines

peuplades sauvages fabriquent des ornements. Les médisants assuraient

que c’étaient des souvenirs des amants de sa jeunesse, à qui la comtesse

ne pouvant plus rien tirer d’eux, avait arraché les dents. Son

sentimentalisme ardent et la liberté de ses propos lorsqu’elle parlait

de l’amour venaient à l’appui de ces bruits.

Elle regardait Robledo, que son amie Hélène lui avait présenté comme un

millionnaire américain, avec un intérêt passionné. Ils causèrent, une

tasse de thé à la main, ou plutôt elle parla tandis que Robledo

cherchait dans son esprit un prétexte pour s’enfuir.

--Vous qui avez tant voyagé, vous qui êtes un héros, éclairez-moi de

votre expérience... que pensez-vous de l’amour?

Mais la poétesse vit alors que malgré ses œillades tendres de myope,

Robledo reculait en murmurant des excuses, effarouché sans doute par une

conversation engagée sur une telle demande.

Quelques semaines après, Hélène le pria d’assister à une fête que

donnait la comtesse.

--Ce sont des réunions très agréables. La maîtresse de maison invite

toute une bohème inquiétante qui doit applaudir ses vers, en même temps

que des gens distingués qu’elle a connus dans les salons. Quelques

étrangers s’y rendent, croyant de bonne foi rencontrer des auteurs

célèbres; ils n’y trouvent que des ratés vieillis et venimeux. Elle est

aussi la protectrice d’un certain nombre de petits jeunes gens; ils font

une entrée solennelle, convaincus de leur propre gloire, que seuls

proclament leurs propres camarades et que célèbrent seules quelques

petites revues sans lecteurs... Il faut aller voir ça. Vous ne trouverez

pas mieux en ce genre à Paris. D’ailleurs j’ai promis à la pauvre

comtesse que vous assisteriez à sa fête, et je me fâcherai si vous ne

m’obéissez pas.

Pour ne pas lui déplaire, Robledo, après avoir dîné avec des

compatriotes dans un restaurant du boulevard, se rendit à dix heures du

soir au domicile de la comtesse, avenue Kléber.

Deux serviteurs, engagés pour la durée de la fête, recevaient les

manteaux des invités. A peine entré dans l’antichambre, l’ingénieur put

se rendre compte du singulier mélange social que lui avait décrit

Hélène. Il entrait des couples d’allures distinguées, accoutumés à la

vie des salons, fort élégamment vêtus, puis, en même temps, des jeunes

gens à la chevelure opulente qui portaient l’habit comme les autres

invités, mais sous des paletots râpés aux doublures déchirées. Il vit

les domestiques sourire ironiquement en suspendant certains pardessus et

certains manteaux de fourrure aux larges plaques de pelade, que des

dames étrangement coiffées venaient de déposer.

Un vieillard, en tous points conforme au type populaire du

poète--longues mèches d’un blanc sale, feutre à larges bords--se

dépouilla d’un mince paletot d’été, puis de deux cache-nez qu’il avait

enroulés autour de son corps pour remplacer le manteau absent. Il retira

sa pipe de sa bouche, la frappa contre une de ses semelles, puis la

glissa dans la poche de son paletot en recommandant aux valets d’en

prendre soin, comme d’un objet de grande valeur.

La pelisse que portait Robledo lui valut le respect des deux serviteurs.

L’un d’eux l’aida à la quitter et la garda sur son bras.

--Vous pouvez l’admirer, je vous y autorise, dit l’ingénieur; je viens

de l’acheter. C’est un bel article, hein!

Mais le domestique lui répondit, sans faire cas de son accent moqueur.

--Je la mettrai à part. J’aurais trop peur que quelqu’un ne se trompe à

la sortie et ne l’emporte en laissant son manteau à monsieur.

Et, clignant de l’œil, il montrait les lamentables vêtements qui

s’accumulaient dans l’antichambre. La noble poétesse fit éclater en

l’apercevant dans ses salons un enthousiasme bruyant. Elle écarta les

autres invités, vint à sa rencontre et lui serra les deux mains à la

fois. Puis, appuyée sur son bras elle fit le tour des groupes pour le

présenter. Elle le couvait des yeux comme si son entrée eut été

l’événement principal de la fête; elle paraissait être fière de le

montrer à ses amies. Hélène avait eu raison la veille de le prévenir

ironiquement: «Prenez garde, Robledo, la comtesse est folle de vous et

je la crois capable de vous enlever.»

L’enthousiasme de la comtesse s’exprimait par une avalanche de paroles à

chaque nouvelle présentation.

--C’est un héros, un surhomme du désert, qui là-bas, dans les pampas de

l’Argentine, a tué des lions, des tigres et des éléphants.

Robledo s’épouvantait d’entendre de pareilles hérésies, mais la comtesse

était exempte de scrupules géographiques.

--Quand vous m’aurez conté tous vos exploits continua-t-elle, j’écrirai

un poème épique dans une note moderne, où je rapporterai les aventures

de votre vie. Les hommes ne m’intéressent que lorsqu’ils sont des héros.

Et Robledo de nouveau fut pris de terreur. La comtesse ne trouvant plus

à sa portée d’invités à qui présenter son héros, le conduisit dans un

cabinet resté vide sans doute à cause des odeurs qui y parvenaient, à

travers un rideau, de la cuisine toute proche. Elle occupa un fauteuil

vaste comme un trône et pria Robledo de s’asseoir. Il chercha une chaise

mais elle lui montra un tabouret à ses pieds.

--Notre intimité sera plus grande ainsi. Vous serez comme un page

d’autrefois prosterné devant sa dame.

Robledo ne pouvait cacher la stupéfaction que lui causaient ces paroles,

mais il finit par se placer comme elle voulait, bien que sa corpulence

lui rendît ce siège fort désagréable.

La Titonius copiait les gestes puérils et le zézaiement de son amie;

mais ces imitations de l’enfance n’étaient plus chez elle que

grotesques.

--Maintenant que nous sommes seuls--dit-elle--j’espère que vous parlerez

en toute liberté; je vous répète ma question de l’autre jour:

--Que pensez-vous de l’amour?

Robledo, surpris, finit par balbutier:

--Oh, l’amour!... c’est une maladie... oui, c’est bien cela, une

maladie, que les gens subissent depuis des milliers d’années sans trop

savoir en quoi elle consiste.

La comtesse, à cause de sa myopie, s’était rapprochée beaucoup de lui;

elle dédaignait de faire usage du face à main d’écaille qu’elle tenait

entre ses doigts.

Se penchant au-dessus de l’hémisphère comprimé de son ventre elle toucha

presque le visage de l’homme assis à ses pieds.

--Mais pensez-vous qu’une âme supérieure, incomprise, comme la mienne,

pourra trouver un jour le complément d’une âme sœur?

Robledo qui avait repris tout son sang-froid lui dit gravement:

--J’en suis sûr... Vous êtes jeune encore, vous avez tout le temps de

l’attendre.

Elle fut si ravie de cette réponse qu’elle caressa le visage de son

interlocuteur avec son face à main.

--Oh! la galanterie espagnole!... Mais, quittons-nous; ne livrons pas

notre secret à ce monde qui ne peut nous comprendre. Je lis dans vos

yeux le désir ardent... de grâce contenez-vous! Je ferai en sorte que

nos âmes puissent se joindre avec plus d’intimité. En ce moment, c’est

impossible... mes devoirs sociaux... mes obligations de maîtresse de

maison...

Elle se détacha avec peine de son fauteuil-trône et s’éloigna en imitant

la démarche légère d’une petite fille, non sans avoir envoyé, du bout de

son face à main, un baiser muet à Robledo.

Cette passion agressive déconcerta et ennuya fort l’ingénieur qui, se

jugeant dans une situation ridicule, sortit de son côté du cabinet

solitaire.

En rentrant dans le salon, encore tout abasourdi, il faillit renverser

un monsieur de petite taille qui lui répondit par une révérence et un

murmure d’excuses. Il le vit ensuite errer de côté et d’autre, humble et

timide, surveiller les domestiques avec des yeux suppliants, s’occuper

de remettre en place les meubles bousculés par les invités. Si quelqu’un

lui adressait la parole, il se hâtait de répondre avec de grandes

démonstrations de respect, puis disparaissait immédiatement.

La Titonius avait autour d’elle un cercle d’hommes où dominaient les

jeunes gens d’allure «artiste» que Robledo avait remarqués dans

l’antichambre.

Beaucoup de dames se moquaient ouvertement de la comtesse et lui

lançaient des regards chargés d’ironie. Le vieux qui avait laissé au

vestiaire sa pipe et ses cache-nez frappa dans ses mains, lança

quelques «chut!» pour obtenir le silence et dit avec solennité:

--L’assistance demande que notre belle muse récite quelques-uns de ses

vers incomparables.

Des applaudissements éclatèrent, et des cris d’enthousiasme appuyèrent

cette exigence. Mais la muse n’était pas disposée; elle commença de

s’agiter sur sa chaise avec des gestes de refus. En même temps elle dit

d’une voix plaintive, comme prise d’une faiblesse subite:

--Je ne puis, mes amis... ce soir, c’est impossible... un autre jour,

peut-être...

Le groupe de ses admirateurs revint à la charge, et la comtesse

renouvela son refus avec un découragement douloureux d’agonisante.

Les invités n’insistèrent plus et retournèrent à des occupations plus

agréables. Les groupes tournèrent le dos à la poétesse et l’oublièrent.

Un musicien, jeune, rasé, et chevelu, qui s’efforçait de copier la

laideur géniale de certains compositeurs célèbres, s’assit au piano et

laissa courir ses doigts sur les touches. Deux jeunes filles

accoururent, l’air suppliant, et posèrent leurs mains sur celles du

pianiste. Elles seraient heureuses d’entendre tout à l’heure ses œuvres

sublimes, mais pour l’instant on le priait de descendre, par bonté

d’âme, au niveau du vulgaire et de jouer un air de danse. On se

contenterait d’une valse, si ses convictions musicales lui interdisaient

de s’abaisser jusqu’à jouer des danses américaines.

Des couples de plus en plus nombreux se mirent à tournoyer au centre du

salon; nul ne pensait plus à la comtesse quand celle-ci, regardant avec

étonnement de côté et d’autre, se leva:

--Puisque vous me demandez des vers avec tant d’insistance, je cède à ce

désir unanime. Je vais dire un court poème.

A ces mots la consternation fut générale. Le pianiste qui n’avait rien

entendu continua de jouer; mais il dut s’arrêter car l’humble et anonyme

monsieur qui courait de-ci de-là, comme un domestique, s’approcha de lui

pour lui saisir les mains. Quand la musique eut cessé, les couples

restèrent immobiles et finirent par regagner leurs sièges avec ennui. La

comtesse se mit à déclamer. Quelques invités l’écoutaient avec une

attention douloureuse ou une immobilité stupide; leur pensée était

certainement bien loin. D’autres, les paupières clignotantes,

s’efforçaient de vaincre le sommeil qui leur livrait bataille, au

martellement monotone des rimes.

Deux dames déjà mûres et d’aspect méchant semblaient s’intéresser

vivement au poème et portaient même de temps en temps une main à leur

oreille, comme pour mieux entendre. Mais en même temps elles

continuaient de causer derrière leurs éventails, que parfois elles

laissaient retomber sur leurs genoux pour applaudir en criant «Bravo»!

Bientôt après, elles les déployaient à nouveau, et à l’abri de ce

rempart d’étoffe, elles se moquaient de la maîtresse de maison.

Derrière elles, Robledo, à demi caché par un rideau, s’appuyait contre

le seuil d’une porte. Comme la comtesse déclamait avec véhémence, les

deux dames étaient forcées d’élever le ton de leur voix et l’ingénieur,

qui avait l’ouïe fine, put entendre ce qu’elles disaient.

--Elle ferait mieux, murmurait l’une d’elles, au lieu de nous offrir des

vers, de préparer pour ses invités un buffet mieux garni.

L’autre protesta. La table de la Titonius était plus dangereuse lorsque

les mets y abondaient; il fallait un courage héroïque pour accepter de

partager ces repas qu’elle-même préparait.

--Au dessert il faut mander un médecin par téléphone, et peut-être

faudra-t-il un jour aviser l’agence des pompes funèbres.

Avec des rires étouffés, elles rappelaient l’histoire de la maîtresse de

maison. Elle avait été riche en d’autres temps, grâce à ses parents

disaient les uns, à ses amants disaient les autres. Pour être comtesse,

elle avait épousé le comte Titonius, un noble ruiné et sans lustre qui

aima mieux accepter cette humiliation que se faire sauter la cervelle.

Sa situation dans la maison n’était même pas celle des domestiques.

Lorsque les nerfs de la comtesse étaient mis à l’épreuve par

l’infidélité de quelque jeune admirateur, elle lançait dans l’escalier

les chemises et les caleçons du comte et lui ordonnait comme une reine

offensée de disparaître à jamais.

Une semaine après, la poétesse organisait une nouvelle fête, l’exilé

apparaissait, humble et mélancolique, et se repliait sur lui-même de

peur de tenir trop de place dans les salons de sa femme.

--Pourquoi d’ailleurs, ajouta une des médisantes, continue-t-elle à

donner des fêtes alors qu’elle est complètement ruinée. Regardez la

table, et ce qu’on va nous offrir tout à l’heure. Les gros gâteaux, les

beaux fruits sont loués pour la soirée, aussi bien que les domestiques.

Tout le monde le sait et pas un ne touchera à ces choses appétissantes,

ou gare à sa colère! On fait semblant de n’avoir pas faim, on se

contente de thé et de biscuits.

Elles cessèrent de murmurer pour applaudir la poétesse qui, enflammée

par le succès, se mit à déclamer de nouveaux vers.

Si la conversation méchante des deux dames intéressait peu Robledo, il

s’intéressait moins encore au talent poétique de la maîtresse de maison;

il profita d’un moment où celle-ci lui tournait le dos en saluant ses

admirateurs pour passer dans le cabinet qu’il avait quitté un moment

auparavant.

Le même monsieur humble et obséquieux qu’il avait plusieurs fois heurté

y fumait, à demi étendu sur un divan, comme un travailleur qui peut

trouver enfin quelques minutes de repos. Il s’amusait à suivre des yeux

les spirales de fumée qui montaient de sa cigarette; voyant un invité

s’asseoir près de lui, il crut nécessaire de lui sourire, après quoi il

lui demanda:

--Vous ennuyez-vous beaucoup?

L’Espagnol le regarda fixement avant de répondre:

--Et vous?...

L’autre inclina la tête affirmativement, et Robledo eut un geste qui

voulait dire: «Voulez-vous que nous partions?» Mais les yeux

mélancoliques de l’inconnu semblèrent répondre: «Quel bonheur si je

pouvais m’en aller!»

--Vous êtes de la maison? demanda enfin Robledo.

Et l’autre ouvrant les bras avec découragement dit:

--J’en suis le maître; je suis le mari de la comtesse Titonius.

Sur cette révélation, Robledo crut devoir abandonner son siège et

remettre dans sa poche le cigare qu’il allait allumer.

En regagnant les salons il vit tous les invités applaudir bruyamment la

poétesse, satisfaits de penser que pour le moment elle avait renoncé à

dire d’autres vers. Elle serrait avec effusion les mains qui se

tendaient vers elle et séchait la sueur qui perlait à son front, en

disant d’une voix langoureuse:

--Je vais mourir. L’émotion! la fièvre de l’art! Vos pressantes prières

m’ont tuée en me forçant à réciter mes vers.

Elle regarda de tous côtés comme pour chercher Robledo, et l’ayant

aperçu, elle marcha vers lui.

--Votre bras, mon héros, et passons au buffet.

La plus grande partie du public ne put cacher sa joie en voyant s’ouvrir

la porte de la salle où l’on avait dressé la table. Beaucoup se mirent à

courir, bousculant leurs voisins pour entrer les premiers. La Titonius

s’appuyait au bras de l’ingénieur en approchant de son visage ses yeux

enflammés.

--Avez-vous pris garde à mon poème «La rougissante aurore de l’amour»...

Ne devinez-vous pas à qui je pensais en récitant ces vers?

Il détourna la tête pour échapper à ses regards ardents et aussi parce

qu’il craignait de ne pouvoir maîtriser l’envie de rire qui lui

chatouillait la gorge.

--Je n’ai rien deviné comtesse. On devient si barbare en vivant sans

cesse au désert!

Les invités se pressaient autour de la table; ils admiraient comme un

idéal inaccessible les grands plats qui en occupaient le centre. Il y

avait là des gâteaux magnifiques, des pyramides de fruits énormes qui se

détachaient majestueusement parmi d’autres mets de moindre importance.

Les deux domestiques qui avaient reçu les invités dans l’antichambre et

un maître d’hôtel à chaîne d’argent et aux favoris de vieux diplomate

semblaient défendre les trésors accumulés au centre de la table; ils ne

daignaient offrir que ce qui était placé sur les bords. Ils servaient

des tasses de thé et de chocolat ou des verres de liqueur, mais ils ne

donnaient à manger que des biscuits et des sandwiches.

Trop hardi, le vieux aux deux cache-nez, que la comtesse appelait «Cher

maître», s’épuisait en demandes vaines; les domestiques refusaient de

l’entendre tandis qu’il avançait une assiette vide vers les gâteaux et

les fruits, en montrant du doigt avec anxiété l’objet de son désir.

Même le valet le regardait avec étonnement, comme si sa demande était

inconvenante, et il finit par tourner le dos après avoir déposé dans

l’assiette un biscuit et un sandwich.

Robledo, devant la table, s’arrêta en présence de ces objets précieux en

location que les serviteurs défendaient. La comtesse avait lâché son

bras pour répondre à ceux qui la félicitaient. Heureux d’être débarrassé

de la poétesse, pour quelques instants, il examina la table, une

assiette et un couteau entre les mains. Le maître d’hôtel et ses

acolytes s’occupaient de servir la foule; il put avancer entre la table

et le mur et coupa tranquillement une tranche du gâteau le plus

majestueux. Il eut le temps de prendre aussi un superbe fruit, de le

couper en deux et de l’éplucher. Il allait le manger quand la maîtresse

de maison, délivrée momentanément de ses admirateurs, tourna vers lui

son visage amoureux. Au premier regard elle vit l’énorme gâteau entamé

et le fruit divisé sur l’assiette que le héros tenait à la main.

On eût pu suivre sur sa physionomie les phases successives d’une

révolution intérieure. On y lut d’abord l’étonnement qu’elle éprouvait

devant ce fait inouï bouleversant toutes les règles établies; puis

l’indignation; enfin la rancune. Il lui faudrait payer le lendemain ces

dégâts stupides... Et elle s’était imaginée avoir trouvé une âme de

héros, digne de la sienne!

Elle abandonna Robledo et s’en fut à la rencontre du pianiste qui

faisait le tour de la table en demandant successivement à tous les

domestiques des sandwiches et des verres de liqueur.

--Votre bras... Beethoven.

Et s’insinuant parmi les groupes elle dit, suivant le musicien:

--J’écrirai un jour un livret d’opéra pour lui; on sera bien forcé alors

de parler moins de Wagner.

Elle l’emmena dans le grand salon maintenant désert, le fit asseoir au

piano et se mit à déclamer à pleine voix tandis qu’il l’accompagnait en

arpèges. Mais les invités ne pouvaient se libérer de l’attraction de la

table, et demeuraient sourds aux vers que leur servait la maîtresse de

maison, même agrémentés de musique.

Les gens les plus distingués formaient un groupe à part dans la salle où

on avait installé le buffet et se tenaient loin des autres personnes

qu’avait recrutées la noble poétesse. Dans ce groupe Robledo aperçut le

marquis de Torrebianca et sa femme, qui, venant d’une autre soirée,

s’étaient présentés fort tard. Hélène semblait distraite et, la pensée

au loin, ne prononçait que des formules vides. L’ingénieur comprit qu’il

la gênait en lui parlant; il chercha Frédéric, mais le marquis ne lui

prêta pas non plus grande attention car il était très occupé à fournir à

un monsieur des explications sur les importantes affaires que son ami

Fontenoy traitait dans toutes les parties du monde.

Il s’ennuyait et ne comprenait pas encore pourquoi la maîtresse de

maison l’avait abandonné; il s’installa dans un fauteuil, et aussitôt il

entendit qu’on parlait derrière lui! Ce n’étaient plus les deux dames de

tout à l’heure, mais un homme et une femme assis sur un divan qui

tenaient eux aussi de méchants propos, comme si dans cette fête les gens

ne pouvaient avoir d’autres occupations dès qu’ils formaient un groupe à

part.

Il entendit la femme citer le nom de la marquise et dire ensuite à son

compagnon:

--Voyez ces magnifiques bijoux. On voit bien que ni le mari ni la femme

n’ont eu de peine à les gagner. Chacun sait que le banquier les a

payés.

L’homme se croyait mieux informé.

--On m’a dit que ces bijoux étaient faux, aussi faux que ceux de notre

poétique comtesse. Les Torrebianca ont gardé l’argent que Fontenoy avait

donné pour payer les vrais; peut-être aussi ont-ils vendu les vrais

qu’ils ont remplacés par des imitations.

La femme eut un soupir on entendant le nom de Fontenoy.

--Cet homme est bien près de sa ruine. Tout le monde le dit. On parle

même de tribunaux et de prisons... Elle est vorace, la Russe!

L’homme eut un sourire incrédule.

--La Russe?... On l’a connue enfant à Vienne où elle chantait ses

premières romances dans un music-hall. Un ancien diplomate affirme de

son côté qu’elle est espagnole, mais née d’un père anglais... Nul ne

connaît sa véritable nationalité, peut-être l’ignore-t-elle elle-même.

Robledo se leva de son siège. Il était indigne de lui de rester là et

d’écouter sans rien dire ces propos offensants pour ses amis. Mais avant

qu’il eût pu s’éloigner il entendit derrière lui une double exclamation

d’étonnement.

--Voici Fontenoy, dit la femme, le grand protecteur des Torrebianca! Il

est bien étonnant de le voir dans cette maison; il n’y vient jamais, car

il a peur que la comtesse lui emprunte aussitôt de l’argent!... Quelque

chose d’extraordinaire est arrivé!

Dans le groupe élégant, l’ingénieur reconnut Fontenoy qui saluait les

Torrebianca. Il souriait aimablement, et Robledo ne remarqua dans sa

personne rien d’extraordinaire. Même il n’avait plus cette expression

préoccupée que donne l’approche menaçante des échéances. Il semblait

plus sûr de lui et plus calme que d’autres fois. Seule semblait

anormale l’amabilité exagérée qu’il affectait en parlant aux gens.

L’Espagnol, qui l’observait de loin, le vit faire des yeux un léger

signe à Hélène. Puis, avec indifférence, il s’éloigna du groupe pour se

rapprocher lentement du cabinet solitaire que Robledo au début de la

soirée avait occupé avec la comtesse.

Au passage, il serrait distraitement les mains que des invités

tendaient, désireux de lui parler. «Enchanté de vous voir...» Et il

s’échappait. Il aperçut Robledo et lui fit un salut de la tête; il

souriait de l’air indulgent et protecteur qui lui était habituel; leurs

regards se croisèrent et ce que Fontenoy put lire dans les yeux de

l’autre fit tomber brusquement son masque souriant. Il semblait avoir

trouvé dans les pupilles de l’Espagnol comme un reflet de sa propre

pensée.

Robledo eut le pressentiment que jamais il n’oublierait ce regard

rapide. Ils se connaissaient à peine, et pourtant cet homme, une

expression d’abandon fraternel dans les yeux, lui livra toute son âme

pendant une seconde.

Bientôt, il vit Hélène à son tour se diriger en cachette vers le cabinet

et il sentit une curiosité honteuse le saisir. Il n’avait pas le droit

sans doute de se mêler des affaires de ces deux personnes, et cependant

il ne pouvait se désintéresser de l’événement extraordinaire qui se

préparait en cet instant et que son instinct lui faisait pressentir. Il

fallait que cet homme eût un besoin urgent de parler à Hélène pour être

venu la chercher jusque chez la comtesse Titonius. Que se disaient-ils

en ce moment?

Il se risqua, l’air distrait, jusque devant la porte du cabinet. Hélène

et Fontenoy parlaient debout, très droits, le visage impassible. Leurs

lèvres remuaient à peine pour qu’on ne pût y lire les mots étouffés

qu’elles prononçaient.

Robledo regretta sa curiosité en voyant Fontenoy lui lancer un regard

rapide tout en continuant à parler à Hélène qui tournait le dos à la

porte. Ce regard le troubla comme le premier. L’homme qui le lui

adressait en était peut-être à la minute la plus critique de son

existence. Il crut même apercevoir un reproche dans ses yeux: «Pourquoi

es-tu curieux de moi, si tu ne peux rien pour me sauver?»

Il n’osa pas repasser devant le cabinet. Mais retenu par une force

obscure il prit encore un air indifférent et resta près de la porte,

écoutant de toutes ses oreilles. Il savait bien que sa conduite était

incorrecte. Il agissait comme le dernier des médisants qu’il avait

entendus par hasard. Sans doute, l’ambiance de cette maison exerçait sur

lui son influence.

Il était difficile de distinguer les paroles que prononçaient les deux

personnes de l’autre côté de la porte ouverte. D’ailleurs les invités

recommençaient à danser dans les salons et le pianiste frappait

vigoureusement le clavier.

Des mots confus lui parvinrent. Dans le cabinet, les deux interlocuteurs

élevaient la voix à cause du bruit. Peut-être aussi leur émotion leur

faisait-elle oublier toute réserve.

Il reconnut la voix de Fontenoy.

--Pourquoi faire des phrases? Tu n’es pas capable de faire cela. C’est

moi qui partirai... Dans certaines circonstances, il n’y a pas autre

chose à faire.

La musique et le bruit du bal l’empêchèrent à nouveau d’entendre; mais

le pianiste adoucit pour un instant son jeu impétueux, et il perçut une

autre voix. C’était celle d’Hélène qui parlait maintenant, d’un ton

lointain, avec un accent d’immense découragement.

--Peut-être as-tu raison. Ah! l’argent!... Quand nous savons tout ce

qu’il peut nous donner, la vie est trop horrible sans lui.

Il ne voulut pas en entendre davantage. La honte que lui inspirait son

espionnage eut enfin raison de la curiosité malsaine qui s’était emparée

de lui pendant quelques moments. Il devait respecter le secret qui

rapprochait ces deux personnes. Il pressentait que le mystère serait

court. Peut-être, la nuit terminée, serait-il éclairci.

Lorsqu’il revint dans la pièce où le buffet était dressé il aperçut son

ami Frédéric qui causait avec la même personne, un monsieur déjà vieux,

la rosette de la Légion d’honneur à la boutonnière, l’aspect d’un haut

fonctionnaire en retraite.

C’était lui qui parlait, car Torrebianca avait terminé ses explications

sur les grandes affaires de Fontenoy.

--Je ne doute pas de l’honorabilité de votre ami, mais je m’abstiendrai

de placer de l’argent dans ses affaires. Il me paraît être un homme bien

audacieux, et ses entreprises sont trop lointaines. Tout ira bien tant

que les actionnaires auront foi en lui. Mais ils commencent à la perdre,

semble-t-il; si un jour ils exigent non des espérances mais des

réalités, si un jour Fontenoy se trouve obligé de faire connaître en

pleine lumière le véritable état de ses affaires... alors...

La tentatrice · 第 18 / 36 题