Ce dialogue, le dernier, est le plus curieux et le plus spirituellement
observé au point de vue des véritables moeurs du temps. Les deux
anciennes amies de couvent échangent des confidences sur leur position
nouvelle et sur leurs relations dans le monde.
--A propos, vous savez _qu'on vous donne_ Montade? dit madame de Rastard
à la comtesse.
Celle-ci se défend de son mieux, mais sans succès; et madame de Rastard
lui apprend qu'elle figure déjà sur _des listes_.
LA COMTESSE.--Comment! sur des listes?
MADAME DE RASTARD.--Eh! vraiment, oui. Est-ce qu'ils ne font pas tous
des listes vraies ou fausses des femmes qui leur ont passé par les
mains?
LA COMTESSE.--Quelle perfidie!
MADAME DE RASTARD.--Eh! bons dieux! ne me suis-je pas vue, moi, sur
celle d'un petit agréable à qui je n'avais seulement pas donné ma main à
baiser?
LA COMTESSE.--Mais sur quoi en faisait-il au moins voir l'apparence?
MADAME DE RASTARD.--Sur quoi? sur trois ou quatre lettres qu'il m'avait
écrites, en présence peut-être de quelque ami, mais auxquelles pourtant
je n'avais fait nulle réponse; sur l'air libre et dégagé avec lequel il
était venu chez moi; sur un ton de plaisanterie et de familiarité que je
lui passais sans y prendre garde; que sais-je? sur quelques soupers où
on l'avait vu se faire de la maison et servir tout le monde, comme si je
l'eusse chargé de faire les honneurs de ma table.
Voici un autre trait, fort plaisant, et qu'on chercherait vainement
ailleurs que dans l'ouvrage de la Popelinière.
LA COMTESSE.--Cela me rappelle que j'ai remarqué dernièrement un de ces
petits messieurs-là, au balcon de l'Opéra, qui ne cessa point de me
regarder et de me fixer pendant tout le temps du spectacle, et que j'en
fus même embarrassée.
MADAME DE RASTARD.--Eh bien, pendant qu'il vous faisait cet honneur-là,
il en faisait peut-être lorgner une autre par son valet de chambre, avec
une lettre passionnée à cette autre femme, pour lui persuader que c'est
par un excès de discrétion et de réserve qu'il n'a pas osé se faire
remarquer en la lorgnant lui-même; de façon qu'elle lui sera fort
redevable d'avoir été lorgnée par son valet.
Plus loin, l'experte madame de Rastard demande à la comtesse si elle a
un habit d'homme.
LA COMTESSE.--Un habit de cheval? Non, je n'en ai point.
MADAME DE RASTARD.--Tant pis; il faut vous en faire faire incessamment:
habit, veste et culotte. Je vous enverrai mon tailleur.
LA COMTESSE.--Mais je n'aime guère à monter à cheval.
MADAME DE RASTARD.--Ni moi non plus, mais qu'est-ce que cela fait? On
s'habille toujours, on fait un tour d'allée; c'en est assez pour
descendre et pour demeurer le reste du jour dans ce déguisement, dont
les hommes sont fous.
LA COMTESSE.--Mettez-vous cet habit-là souvent?
MADAME DE RASTARD.--Sans doute. On en est cent fois plus jolie et plus
piquante. Si vous rencontriez madame d'E... dans cet équipage, indolente
et langoureuse comme vous la voyez dans son état naturel, vous ne la
reconnaîtriez point du tout. Avec sa taille dégagée, ses cheveux tressés
de rubans jaunes, son petit chapeau à plumet retapé, ce n'est plus une
femme, c'est un petit garçon, joli à manger, et qu'on prendrait pour un
petit vicieux, tant elle devient vive et hardie.
Avant de s'en aller, madame de Rastard prête à la comtesse un petit
volume intitulé _Histoire de Zaïrette_.
C'est par cette histoire, assez étendue, que se terminent les _Tableaux
des Moeurs du temps_. Il y est encore question de l'Orient et des
sérails. Zaïrette est «fille de la Fortune et de l'Amour, c'est-à-dire
d'un homme opulent et d'une actrice de théâtre.» Ce sont les expressions
de la Popelinière; elles nous donnent à penser qu'il pourrait bien y
avoir quelque petite vengeance sous ce récit. S'agirait-il d'une fille
de mademoiselle Gaussin, la _Zaïre_ de Voltaire?
De Paris, où elle est née, Zaïrette, par une suite d'aventures
romanesques, se trouve transportée dans l'empire du Karakatay pour
servir aux amusements de l'empereur Moufhack. Ces amusements, ou plutôt
ces orgies, sont rendus avec une ardeur et un soin qu'on ne saurait
concevoir. Mais le but est dépassé: la lassitude et le dégoût s'emparent
du lecteur et l'empêchent de prendre à cette accumulation de fresques
licencieuses l'intérêt que lui avaient arraché les _dialogues_.