19 mai.

J’ai rencontré Si Ahmed Jebli, le riche marchand d’étoffes, le rassasié,

le généreux. Il me dit d’un air d’allégresse:

--Allah t’a mise sur mon chemin, j’allais à ta recherche. Ma maison est

dans la joie depuis la guérison de Si Abd el Aziz. Elle te prie de venir

ce soir, car je donne une nuit de Gnaoua[47], pour satisfaire au vœu

dont je me liai, lorsque mon fils fut atteint par la petite vérole.

--Sur ma tête et mes yeux! répondis-je.

C’est pourquoi, mystérieuse, voilée, je me rendis à mule chez Si Ahmed

Jebli, dès que les ténèbres eurent enveloppé le monde.

J’avais revêtu un caftan de satin abricot et une tfina de légère

mousseline jaune. Je ne portais qu’un seul bijou au milieu du front.

L’élégante discrétion de ma toilette obtint les compliments de toutes

ces dames. Elles aussi avaient soigné leurs parures, qui n’atteignaient

point cependant la somptueuse magnificence réservée aux noces. Ce

n’étaient que soieries et gazes, sourires sur les lèvres et contentement

des cœurs. Nous nous assemblâmes dans une mesria du premier étage, d’où

nous pouvions fort bien voir la fête sans être aperçues, car les invités

du maître occupaient, au rez-de-chaussée, une longue salle située en

dessous de la nôtre, et nous n’approchions des fenêtres grillées qu’avec

la protection de nos haïks.

Le patio de Si Ahmed se prolonge en un jardin, par-devant lequel il

forme une large place mosaïquée. Là étaient réunis les visages de

bitume, si nombreux qu’ils ressemblaient aux sauterelles abattues sur un

champ. Ils faisaient deux groupes distincts, celui des hommes et celui

des femmes. De grandes torches fumeuses, fichées dans le sol, les

éclairaient de reflets rougeâtres, et des cierges s’alignaient sur les

tapis, dans les hauts chandeliers.

Après avoir bu et mangé jusqu’au rassasiement, les nègres préludent en

sourdine. Mes compagnes regardent, attentives et recueillies. Ce n’est

point pour elles un simple divertissement, mais un acte religieux dont

elles comprennent encore le sens magique.

--Tous les puits sont-ils fermés? demande à une petite esclave le chef

de la confrérie.

Minéta contrôle avec conscience les pesants couvercles de marbre, car,

si par inadvertance un seul restait entr’ouvert, l’armée des djinns

ferait irruption et, calamité! s’emparerait de tous les Gnaoua.

--Va boucher les conduits de la chambre aux ablutions, ordonne Lella

Lbatoul.

On ne saurait avoir trop de prudence envers ces démons, toujours prêts à

s’élancer sur les humains.

Les musiciens commencent à s’exciter, leurs chants deviennent plus

rauques, les joueurs de gumbri grattent leurs instruments avec une rage

grandissante, et la cadence des crotales secoue furieusement la nuit. Un

à un, les danseurs se lèvent, encensent leurs vêtements et leurs corps

et viennent exécuter quelques pas devant l’orchestre.

Hypnotisée, une négresse de la maison, qui passait au milieu du patio,

s’est arrêtée. Elle dépose son plateau de cuivre et s’avance vers les

Gnaoua. Selon les rites, elle parfume ses caftans et s’apprête à danser.

Puis, saisie d’une pudeur subite, elle s’enfuit. Mais on la ramène et

peu à peu Fatima se prend au rythme de la musique. Des réminiscences

lointaines s’emparent de son être, elle danse... droite, presque sur

place, en un dandinement exaspéré. Ses hanches roulent, ses épaules

tressaillent, ses seins frémissent, une stupide béatitude alanguit son

visage.

Les esclaves et les femmes, qui d’abord avaient ri, l’encouragent de

leurs stridents yous-yous.

Fatima danse éperdue, les yeux hagards, la croupe bondissante. Elle

oublie les murs, les assistants, l’esclavage. Elle est dans son pays, en

Guinée, un soir d’ivresse...

Les musiciens se démènent avec des expressions de souffrance

voluptueuse. Délices et torture! Cruelle jouissance de la musique!...

Reflets mauves sur les fronts en sueur... Éclairs blancs des dents et

des yeux à travers les faces de nuit, et cette femme hallucinée qui

danse...

Soudain l’effrayant vacarme s’apaise en un chant religieux:

_O Dieu! O Dieu! O Prophète de Dieu.

Le salut sur Toi, ô Mohammed! ô Prophète de Dieu!

Par Allah! nous prions sur Toi! ô Prophète de Dieu!_

Les esclaves entraînent Fatima, épuisée. Sept ou huit danseurs lui

succèdent.

La barbare cadence a surgi des psaumes, comme un chat bondissant hors de

l’ombre. Les nègres rejettent burnous et djellabas, ils restent vêtus

d’une tunique sur l’ampleur des culottes bouffantes. Des voiles dont ils

s’enveloppent, blancs, noirs, bleus, verts, selon les djinns évoqués, se

déploient, cinglent l’air et s’enroulent semblables à des couleuvres.

Les gestes s’accentuent, les jambes sèches et sans mollets se détendent

avec une brusque souplesse, les bras se projettent en avant par

saccades, les visages prennent des airs d’hypnose et de bestiale

félicité.

Et toujours le claquement formidable des crotales!

... Du groupe des femmes, une masse énorme s’est détachée, un amas de

draperies rampant sur les mosaïques, la maallema, la prêtresse!

Elle arrive en poussant des gémissements, jusqu’au groupe des danseurs,

vautrée, frémissante, face contre terre. Sa tête s’agite convulsivement

au ras du sol. Elle semble implorer l’orchestre, elle souffre d’un mal

torturant. Le djinn s’empare d’elle...

En hâte, on la dépouille de sa djellaba, on encense ses vêtements, ses

pieds et ses mains, on cherche à la maintenir tandis qu’elle se tord.

Tout à coup, avec un hurlement, elle se dresse et se met à danser.

Une étonnante flexibilité ploie son corps épais, le mouvemente de

tressaillements, torsions d’épaules, déhanchements. Autour d’elle, les

danseurs s’excitent, les musiciens hors d’eux-mêmes expriment une

poignante douleur. Cela dure longtemps ainsi, toujours plus vite,

toujours plus fort...

Et subitement, le paroxysme de cette frénésie sombre dans le psaume

calme et grave, l’imploration religieuse:

_O Dieu! O Dieu! O Prophète de Dieu!

Le Salut sur Toi, ô Mohammed! ô Prophète de Dieu!

Par Allah! nous prions sur Toi! ô Prophète de Dieu!_

... Au milieu du cercle, on dépose une coupe remplie d’eau. Un Gnaoui

s’agenouille devant elle, il gémit, il supplie, il tend les bras vers la

coupe, il la conjure. Puis il la saisit avec respect, l’élève des deux

mains vers le ciel et la pose enfin sur sa tête, sans ralentir ses

mouvements.

Il se lève et commence à évoluer tout autour du patio, avec des

ondulations de reins et d’épaules, une extase de brute. Les autres le

suivent, plus nerveux, leurs pieds frappent le sol, leurs trémoussements

s’exaspèrent jusqu’au délire. Et, de nouveau, je me sens étourdie par

cet excès de bruit et d’agitation, sans pouvoir mesurer ce qu’en dure le

temps.

... Mais la mélopée vient assourdir le dernier éclat des instruments. Et

c’est une surprise toujours nouvelle que ce psaume dont la sereine

beauté domine et dissipe le cauchemar des nègres déchaînés.

... La femme a repris ses contorsions de reptile. Une autre s’avance,

rampante, et d’autres serpentent à leur suite. On dirait des spectres

surgis des tombeaux, des larves enfantées par le sol. Leurs sanglots ont

des accents désespérés et leur démence gagne tous les danseurs. Une

épouvante plane sur l’assemblée.

Les sorcières se sont enveloppées de voiles rouges.

Et rouges sont les suaires des Gnaoua!

Et rouges les reflets des torches!

Et rouges les visages et les cœurs!

--O Allah! murmure Lella Lbatoul, Sidi Hamou est arrivé! Sidi Hamou!

père des flammes et du sang, le djinn redoutable, gardien des lieux

brûlants!

Mes compagnes frémissent, troublées par l’évocation.

Le choc des crotales, les chants sauvages, les hurlements, atteignent la

limite de l’intensité. Les fantômes ardents se démènent autour des

sorcières, tout le jardin trépide.

L’énorme prêtresse frénétique se renverse d’avant en arrière, à droite,

à gauche. Sa masse n’est plus qu’un mouvement désordonné. Son voile a

glissé, la sebenia se détache... ronde et crépue se tête roule sur ses

épaules comme une boule.

Han! Han! la sorcière bondit?

Han! Han! Elle se convulse extrêmement!

Han! Han! Han!

Tout à coup, d’un suprême élan, elle s’abat raide en arrière, et on

l’emporte pâmée, tandis que l’infernale cohorte accélère sa danse en un

vertigineux tourbillon.

Les voiles rouges embrasent la nuit.

Et rouges sont les suaires des Gnaoua!

Et rouges les reflets des torches!

Et rouges les visages et les cœurs!

C’est rouge sur rouge! et rouge! et rouge!

Les arbres frémissent, les murs s’ébranlent... Une hallucination

flamboyante danse devant mes yeux.

Les Gnaoua sont partis... Il y a eu le silence et l’immobilité... Les

choses reprennent leur air normal. Le patio vide miroite sous la lune.

Étonnement du calme reconquis...

La nuit, paisible et bleue, criblée d’étoiles, s’étend doucement

au-dessus du jardin. Un vent léger fait bruisser les palmes des

bananiers; on perçoit le bruit du jet d’eau...

Un oiseau jette un petit cri peureux dans le recueillement nocturne...

Derrière les vieux murs en ruines: roman marocain · 第 55 / 94 题