Il y avait eu des coups de heurtoir à la porte et toute une agitation
dont je ne m’étais point inquiétée. Le moindre événement suscite
toujours de nombreux commentaires. Et voici que les trois petites filles
font irruption dans ma chambre avec une femme qui se précipite en
répétant la formule consacrée:
--Je me réfugie en toi! Je me réfugie en toi!
Je n’ai pas su assez vite me défendre de son approche. Elle embrasse mes
mains, mes épaules, le bas de ma jupe...
Allons! je suis prise... il me faudra, d’honneur, intervenir dans son
cas. Il serait inadmissible que la femme du hakem se refusât aux devoirs
sacrés de la protection... Sans doute!... mais c’est à moi que l’on
recourt le plus volontiers, et il me faut constamment être sur mes
gardes, pour échapper aux baisers solliciteurs... Yasmine et Kenza
savent pourtant qu’elles ne doivent introduire personne sans mon
autorisation...
Cependant la femme s’est dévoilée et je comprends leur émoi, en
reconnaissant Mina au sourire niais et aux dents si longues.
Mina ne rit pas aujourd’hui, elle pleure. Elle raconte une interminable
histoire compliquée, sans aucun intérêt, que j’écoute distraitement,
ayant aussitôt compris qu’il s’agit d’une brouille entre Kaddour et
Zeïneb.
Or, je sais Kaddour léger, prodigue, infidèle et colèreux. Je n’ignore
pas non plus le caractère fantasque de sa femme, ni sa jalousie, sa
nonchalance, sa coquetterie et ses paroles plus acides que les olives
confites durant des années dans le jus de citron... Et, s’ils se
chamaillent sans cesse, ils ne manquent jamais de se réconcilier, car
ils s’exècrent en s’adorant et ne sauraient se passer l’un de l’autre.
Kaddour a, sans doute, battu Zeïneb. Elle, certainement, a mérité la
correction... Qu’ai je à faire en tout ceci? Mais une phrase de Mina me
surprend... O Allah! est-ce croyable?... Zeïneb serait au Moristane?
Zeïneb la citadine bien élevée, enfermée avec les voleuses, les filles
publiques et les fous!
Quelle faute a-t-elle commise pour s’attirer pareil châtiment, pour
affoler son époux au point de lui faire oublier toute décence conjugale?
A travers les discours de Mina, je démêle le motif de la dispute: une
revendeuse ayant apporté un collier d’occasion, Zeïneb fut prise d’une
irrésistible envie de le posséder, et Kaddour, toujours sans le sou, le
lui refusa.
--Soit, dis-je à Mina. Et ensuite, que s’est-il passé? Ta sœur est fort
amère, quant à la langue. Elle ne ménage point les injures. Ou bien,
a-t-elle griffé son mari?
--Par Mouley Yakoub! il faut lui pardonner... sa tête était troublée,
elle ne savait plus ce qu’elle faisait...
--Quoi encore? qu’a-t-elle fait?
--C’est le démon qui l’inspira...
La jeune fille reconnaît les torts de Zeïneb et s’obstine à les
déplorer, sans m’en donner l’explication.
J’appelle Kaddour qui rôde autour de ma chambre. Il a son air misérable
des lendemains de querelle; son teint paraît plus noir, ses yeux
grésillants se sont éteints et, lorsque je prononce:
--Zeïneb est au Moristane! Zeïneb, la fille d’un notaire!
Il s’effondre, bouleversé par les remords.
--Nous nous étions disputés pour ce bijou, et, comme je ne voulais pas
le lui acheter, elle a lâché mon plus beau canari. Un canari qui m’a
coûté dix-huit réaux.
A cette pensée, la colère ranime Kaddour un moment. Je répète:
--Pour ton oiseau, tu as mis au Moristane la fille d’un notaire!
La réalité l’accable de nouveau.
--Allons la chercher, lui dis-je.
Aussitôt il est debout, impatient, joyeux. Il ne désirait que cela. Il
bouscule les gens; il lance des «Balek!», étourdissants. Néanmoins,
l’approche du Moristane calme sa vivacité.
--J’ai peur qu’elle ne veuille plus revenir chez moi, avoue-t-il.
Et, au moment où je franchis la porte, il murmure précipitamment:
--Dis-lui que j’achèterai ce collier avec ma prochaine paye.
Dans le vestibule, accroupi sur une peau de mouton, je trouve un
vieillard, Si Bouchta, gardien du lieu, qui égrène son chapelet.
--Je voudrais voir Zeïneb, épouse de Kaddour le mokhazni. Est-ce
possible?
Le vieillard s’exclame: tout n’est-il pas permis à la femme du hakem? Ma
présence sera, pour la maison, une bénédiction. Bienvenue! Bienvenue!
Il met la main sur son cœur, s’incline, multiplie les compliments et
m’introduit dans le patio.
C’est une cour comme une autre, délabrée, mal entretenue, mais qui n’a
rien de particulièrement sinistre. Des cotonnades grisâtres, des loques
déteintes et sans âge, flottent devant quelques portes.
L’épouse du gardien, toute petite, toute ratatinée, toute cassée,
m’introduit dans une chambre pleine de femmes aux visages nus, parmi
lesquelles Zeïneb, enveloppée de son haïk, garde une allure de pudique
bienséance.
--Tu viens de la part de Kaddour? interrogea-t-elle d’une voix
implorante, soumise, altérée par cette ardente tendresse que les
brutalités de son époux réveillent toujours en elle.
--Kaddour t’attend...
Je n’ai pas besoin d’évoquer le collier; Zeïneb est déjà dans la cour,
pressée de rejoindre le cruel amoureux qui règle avec Si Bouchta les
formalités de son départ.
Toutes les prisonnières se sont agrippées à mes vêtements.
--O femme du hakem! O femme du hakem!... Écoute-moi... Je suis
innocente,... Je voudrais sortir d’ici... Intercède pour moi...
La vieille Halima les fait taire.
--Celles-ci ne méritent pas que tu t’occupes d’elles, dit la gardienne,
en me désignant d’équivoques créatures fardées, dont les vêtements
mi-européens, mi-indigènes et les bijoux clinquants, proclament le
métier. Elles ont dévalisé un tirailleur ivre qu’elles avaient attiré
chez elles... Cette autre a fait scandale à Sidi Nojjar. Toi, Ghita,
raconte ce qui t’est advenu, par la volonté d’Allah notre Maître.
La femme interpellée s’approche de moi. Elle est toute jeune, gentille,
malgré son expression fadasse, et des marques de petite vérole.
--Il m’a battue, dit elle en retroussant ses caftans, très haut, sur ses
cuisses rayées de lignes bleues, jaunes, rouges, où quelques plaies
suppurent.
--Qui t’a battue?
--Mon mari.
--Pourquoi?
--... Malgré moi... les voies illicites. Ensuite il s’est plaint au cadi
qui m’a mise ici. O femme du hakem, ne m’abandonne pas. Je veux être
répudiée, je veux retourner chez mes parents.
Elle pleure. Elle a l’air d’une fillette bien sage et toute contrite
d’une faute qu’elle n’a pas commise.
Derrière moi, une voix flûtée supplie avec insistance. Je me retourne.
Une gamine, de huit ou neuf ans, couvre mes mains de baisers. Elle est
mince, chétive, ébouriffée, petit animal inquiétant aux regards déjà
vicieux. Elle raconte effrontément une histoire où je démêle qu’elle
s’est sauvée de chez ses parents.
--Viens voir les fous, me dit Halima, qui ne tient peut-être pas à ce
que je m’attarde chez les prisonnières.
C’est vrai, je l’avais oublié, il y a des fous dans cette maison, et je
n’entends ni cris, ni rires de démence... et puis, quelle espèce de fous
cela peut-il être, que suffit à garder ce couple falot?
La vieille s’arrête devant une porte fermée par un sac en lambeaux. Elle
me pousse dans la chambre au fond de laquelle un homme est étendu sur
des chiffons. Une chaîne en fer part de la muraille et vient s’attacher
au cou du malheureux en un solide carcan. L’homme peut, tout au plus,
faire quelques pas, vite rappelé au mur par sa chaîne. Celui-ci, du
reste, ne se lève même pas de sa couchette. C’est un nègre, jeune
encore, à l’épaisse toison, à la barbe ravageante. Il est pâle, oh! si
pâle!... En vérité, ce nègre est livide!... Toute vie semble retirée de
son corps et ne subsiste plus que dans sa barbe trop touffue et dans le
regard lucide, calme, dont il me fixe.
--Quel est ton état?
--Il n’y a pas de mal sur toi?
Nous échangeons les formules de politesse, tout naturellement, comme des
gens qui se rencontrent dans la rue. Ce nègre est fort bien élevé, il
connaît les règles du savoir-vivre. Se peut-il qu’il soit fou?... Il
répond à mes questions avec la plus grande netteté.
--Il y a cinq ans que je suis entré ici... J’étais vigoureux alors, je
marchais sur mes pieds. A présent ils ne peuvent plus me porter.
Il désigne ses pauvres jambes, maigres, ankylosées, des jambes mortes...
A quoi bon cette chaîne? Il ne saurait se sauver...
--Non, il n’est pas fou, me dit Si Bouchta, il est tranquille,
obéissant, il ne réclame jamais... Autrefois, quand on nous l’amena, il
avait des visions, il parlait la nuit. Maintenant il dort bien.
Mon esprit se déconcerte devant ce nègre impassible, qui ne me prie même
pas d’intercéder pour son sort, comme s’il le jugeait irrévocable.
--A-t-il des parents?
--Sa mère vient le voir chaque jour et lui apporte à manger.
--Que Dieu la conserve!
Je n’ose lui donner quelque espoir, lui dire que j’essayerai de faire
intervenir le hakem, le médecin... A quoi bon troubler cette
résignation, si j’échoue...
Dans la pièce voisine, sombre, humide, d’où s’exhalent d’âcres odeurs,
une forme est affalée, que je distingue à peine.
La vieille soulève une loque, découvre un visage aux cheveux noirs,
épars, aux yeux grands ouverts, au teint blême, beauté de folle,
terrifiante, malsaine, dont on reste obsédé. Cette femme gît immobile,
ne bronche même pas lorsque Si Bouchta promène une bougie tout près de
sa face où luit un regard tragique et vague.
--Voici des années, Allah les a comptées! qu’elle ne se lève plus, ni ne
prononce une parole... dit le vieillard.
La chaîne pend le long du mur, à peine relevée pour enserrer le col
d’une créature inerte...
Des pestilences me chassent; l’angoisse étreint mon cœur. Cette folle,
vraiment folle, est-elle plus troublante que le nègre raisonnable en sa
cellule d’aliéné?
Je suis les gardiens, fiers de leur maison, à travers un corridor
grossièrement pavé, le long duquel s’ouvrent des réduits, sans portes,
comme une écurie. Au fond de ces pièces, déjà sombres, s’enfoncent des
autres, des cachots, où l’atmosphère s’alourdit. Et j’aperçois, à la
lueur de la chandelle que tient Si Bouchta, des êtres hirsutes, hâves,
défaillants, cadavres qui remuent encore, larves agonisant dans les
ténèbres.
Certains se dressent à notre approche, font quelques pas, tendent leurs
chaînes. La plupart, indifférents, restent pelotonnés dans leur coin.
Il y en a qui tiennent des discours sensés, jusqu’à ce qu’une phrase les
arrête, qu’ils répètent indéfiniment, tandis que leurs regards
vacillent.
Il y a ce gros bouffi dont les yeux brillent et clignotent entre la
fente des paupières, et qui rit, et qui m’appelle avec des paroles
obscènes, à l’effarement de mes guides.
Et puis un vieillard squelettique, agenouillé vers l’orient, qui tire
sur sa chaîne pour se prosterner comme il convient, et marmonne des
prières sans fin.
Et cette vieille aux chairs grises, aux mèches grises, aux loques
grises, écroulée, puante, telle un tas d’ordures...
Pas un cri, pas un bond.
Leurs voix sont atones; ils n’ont plus la force de crier. Leurs membres
se glacent, ils se meuvent à peine écrasés sous les fers. Leurs vies
s’éteignent, ils s’anéantissent lentement, implacablement, dans le
tombeau.
Ah! je comprends comment un couple de vieillards suffit à garder les
fous du Moristane.
Non, je ne veux plus rien voir, je ne peux plus endurer l’horreur
macabre de ces lieux... Des fous furieux seraient moins atroces que ces
misérables, abrutis par leur destin...
Ici tout est ténèbre, silence et mort... De l’autre côté de ces murs, il
y a la rue tiède, les souks, les passants, et ce couple, Kaddour et
Zeïneb, qui se presse, amoureux, vers la petite maison pleine de
canaris.....