Les hurlements et la fureur mystique hantent les jours et les nuits.
Nous vivons dans un cauchemar où s’agitent des êtres éperdus...
L’excitation a grandi toute la semaine à travers les maisons et les
rues. Elle atteint son paroxysme aujourd’hui, fête du Mouloud, sur le
passage de l’interminable et fanatique procession, qui se déroule,
jusqu’au crépuscule, entre le marabout de Sidi Ben Aïssa et celui de
Sidi Saïd.
Les groupes succèdent aux groupes, animés d’une même démence, clamant
inlassablement le nom d’Allah. Des femmes berbères secouent, d’un
mouvement spasmodique, leurs chevelures sauvages, véritables crinières
de lionnes en fureur.
Des hommes au torse nu, au visage bestial, s’avancent, les bras enlacés,
se prêtant un mutuel appui, comme s’ils étaient ivres. Quelques-uns
agitent leurs draperies sanglantes, d’autres se brûlent avec des
torches, se défoncent la tête à coups de hache, s’enfoncent dans la
chair de longues épines, sans interrompre le rythme implacable qui les
possède.
Le soleil tape sur les crânes en ébullition, arrache des scintillements
aux bijoux, aux poignards et aux harnachements, flamboie sur les
étendards éclatants, embrase tout un peuple d’énergumènes.
Les hurlements se mêlent aux sons exaspérés des flûtes et des tambours,
aux hennissements des chevaux montés par les chefs, aux clameurs de la
foule, aux cris aigus des Marocaines...
Cette contagieuse folie gagne les spectateurs, qui s’écrasent sur tous
les remparts et toutes les terrasses; des femmes, prises de mouvements
convulsifs, tentent d’échapper aux compagnes qui les retiennent, pour se
jeter du haut des murs...
Une angoisse m’étreint au milieu de cette immense hallucination. Il
semble qu’un délire secoue la ville tout entière d’une fantastique et
furieuse frénésie...