Lorsqu’arriva la nouvelle que le roi avait enfin signé l’édit de
Nantes, que l’on attendait depuis si longtemps et que l’assemblée
générale de Chatellerault avait eu tant de peine à conquérir, il ne
sembla pas que les huguenots en ressentissent une grande joie: c’est
que le parti était loin d’obtenir ce qu’il avait demandé[687]. Le
synode national de Montpellier qui, composé de députés venus de tous
les coins de la France, reflète sans doute l’état d’esprit général des
réformés, parle de l’édit en ces termes: «MM. Charnier et Brunier...
nous aiant fait entendre que, faute d’une bonne union et intelligence,
nous n’avions pas obtenu tout ce qui nous étoit nécessaire pour la
liberté de nôtre religion, le jugement de nos causes et la sûreté de
nos vies, le sinode, aiant connu ce défaut, a protesté de vouloir
étroitement et mieux que ci-devant observer l’union jurée et signée à
Mantes...» Il exhorte ensuite les gouverneurs du parti «à faire leur
possible afin que l’édit du roi ne soit pas exécuté dans aucun lieu de
l’étendue de leur gouvernement, qu’il n’ait été exécuté auparavant dans
les lieux qui ne suivent pas la religion réformée[688].»
En Bas-Languedoc, l’édit fut accueilli avec la plus grande froideur.
Le synode provincial de Montpellier se contente de le mentionner: «M.
Brunier rend la lettre de l’assemblée générale de Chatellerault qui
a obtenu de S. M. un édit en faveur des églises du royaume. Il est
remercié de sa négociation[689].»
Déjà, durant les interminables pourparlers de l’assemblée de
Chatellerault, le Bas-Languedoc ne s’était rien moins que passionné
pour la conquête de l’édit. Bien plus, des bruits alarmants avaient
couru et s’étaient même répandus au point d’inquiéter l’assemblée. En
effet, «adjoustant plus de foy aux advis donnez tantost de la part de
quelques particuliers que, estans à la cour, y voulloient faire leurs
affaires aux despens du général, tantost de ceux-mesmes qui sont tous
ouvertement et par leur profession contraires au bien et advancement
des esglizes[690]», le Bas-Languedoc avait fini par croire ou par faire
semblant de croire que l’assemblée générale trahissait les intérêts
du parti[691]. Les choses en vinrent même à ce point que celle-ci
s’inquiéta et jugea nécessaire d’envoyer au plus vite le sieur de
Saint-Germain pour expliquer la cause de ses longueurs, renforcer le
zèle de la province et la raffermir dans l’union «tant nécessaire» des
églises[692].
La façon dont leur député fut reçu attesta l’impopularité des
négociateurs de Chatellerault: non seulement le conseil des églises
refusa de convoquer l’assemblée générale de la province pour
l’écouter[693], mais encore on l’empêcha d’assister à la séance du
conseil, «et les particuliers mesmes s’estrangèrent de luy sans luy
rendre les debvoirs ausquelz l’honnesteté civille doibt porter un
chascun[694].» Plus tard, l’assemblée de Chatellerault ne manqua pas
de se plaindre aigrement de cette «province sy considérable et qui
par le passé avoyt sy heureusement servy en cette cause[695]»; elle
attribua l’insuccès[696] de ses négociations à ce que le roi et la
cour s’étaient aperçus que l’union des réformés «dont l’apprehension
les avoit esmeus, n’estoit pas telle qu’on ne peust y faire brèche»,
et elle prétendit même qu’à partir de ce moment, «on» avait «non
[seulement] reffuzé ce qui n’estoit point accordé encores, mais aussy
remis en dispute plusieurs choses qui avoyent esté accordées et...
retranché des articles qui ne sont pas de peu d’importance[697]».
C’était peut-être exagérer l’importance du Bas-Languedoc, mais il se
peut cependant que le roi ait connu et exploité contre l’assemblée le
mécontentement de cette puissante province.
Or, ce mécontentement vient confirmer les conclusions que je tire de
cette étude. Pourquoi les huguenots du Bas-Languedoc, et de Nîmes par
conséquent, loin de participer à l’anxiété avec laquelle les réformés
du reste de la France attendent du roi un édit, se désintéressent-ils
des négociations laborieuses de l’assemblée, et même laissent-ils
entrevoir leur mauvaise volonté?
C’est qu’en réalité, ils n’ont pas grande envie que le roi s’occupe de
leurs affaires. Une loi applicable à tous les réformés du royaume ne
pourra que restreindre les libertés particulières des Nîmois. Ceux-ci
vivent tranquillement, en effet, sous leur consistoire (chap. I-III).
Le consistoire gouverne, car il dirige officiellement la morale et
contrôle entièrement la vie des fidèles (chap. IV), et son influence
sur les consuls et les magistrats double son autorité morale de
l’autorité matérielle et politique (chap. V). Comment les protestants
de ce petit État bien organisé souhaiteraient-ils qu’une loi vînt
bouleverser leur situation et surtout changer leurs rapports avec les
catholiques, qu’ils dominent et dont en fait ils réduisent à leur
gré les libertés (chap. VI-VII)? Chez eux, contrairement à ce qui se
passera dans le reste de la France, l’édit de Nantes sera à l’opposé
des intérêts huguenots et en faveur des papistes. En effet, la religion
catholique se trouve à peu près interdite: l’édit va la rétablir au
premier rang et reléguer l’exercice du culte réformé dans certaines
localités déterminées. Les protestants jouissent des rentes des
bénéfices, imposent les catholiques et leur interdisent les plaisirs
que défend la Discipline: l’édit de Nantes changera tout cela. Dans
ces conditions, on ne pourra s’étonner de voir, lors de l’exécution
de l’édit, les catholiques en réclamer la stricte application et les
réformés s’efforcer de l’empêcher[698].
En somme, nous avons voulu montrer qu’il existait, dans les dernières
années du XVI^e siècle, à Nîmes, une sorte de république calviniste à
l’image de Genève, autonome en fait, et possédant son gouvernement, ses
finances et ses intérêts particuliers, opposés à ceux des catholiques
et même, peut-être, des réformés de presque tout le reste de la France.
C’était un minuscule État dans l’État.