RAPPORTS AVEC LES CATHOLIQUES

(_Suite_)

Les deux partis luttent d’influence morale.

Propagande par les écrits. Les synodes la régularisent. Commission

pour l’examen des ouvrages. Les imprimeurs responsables. Pasteurs

désignés pour répondre aux pamphlets. Pasteurs poursuivis en justice.

Propagande par la parole. 1. Controverses. Permission du magistrat.

Exemple: controverse entre Daniel Chamier et le P. Coton (1600).

Influence des controverses sur la foi et les conversions. 2.

Prédications. Succès du P. Coton. Influence des jésuites.

Conversions. Les moines ou prêtres convertis aidés pécuniairement.

Règlement calviniste pour les conversions. Nouveaux catholiques

persécutés.

Les guerres civiles étaient enfin terminées. Nicolas Froumenteau,

dans un livre ambitieusement intitulé: _Le secret des finances de la

France descouvert et réparti en trois livres_ (Paris, 1581, in-8), nous

a laissé un triste dénombrement des maisons abattues, des villages

incendiés, des habitants tués. «Pour le seul diocèse de Nîmes, on

ne compte pas moins de 1.300 maisons brûlées, 11.782 victimes des

discordes civiles», dit Ménard[614]. Cela explique la réaction qui se

produisit ensuite. J’ai montré qu’à l’époque qui nous occupe, les

esprits n’étaient pas calmés: à la moindre alerte on s’armait[615].

Mais on ne se battait pas. Les bourgeois étaient dégoûtés de

l’héroïsme; ils retournaient à leur commerce, à leur famille. La

lutte était devenue pacifique: pasteurs et jésuites se combattaient

par des pamphlets; ou bien ils se défiaient à de grandes controverses

théologiques qui avaient lieu en public, devant des juges, à la manière

scolastique, et à la suite desquelles chacun des deux champions

proclamait invariablement sa victoire; ou bien encore ils rivalisaient

d’éloquence, le prêtre en son sermon, le pasteur en son prêche; enfin

ils se disputaient les enfants, pour les élever selon ce que l’un et

l’autre parti croyait les idées saines, et les jésuites obtenaient

assez souvent que les parents huguenots leur confiassent l’éducation de

leurs fils. Bref, le but que poursuivait chaque parti dans cette guerre

pacifique était de provoquer des conversions à sa propre religion, et

c’est, en somme, une lutte d’influences morales que je vais avoir à

exposer.

* * * * *

Les pamphlets correspondaient à notre journalisme actuel, aussi

passionnants pour les lecteurs de ce temps-là que peuvent le paraître

nos feuilles politiques.

Les synodes de Bas-Languedoc organisèrent de bonne heure la

propagande par les écrits; ils tâchèrent de donner une unité à cet

amas de pamphlets par lequel les huguenots répondaient à l’amas

des pamphlets jésuites, en forçant les ministres à soumettre leurs

ouvrages à une commission nommée par eux. En 1601, on décide que,

_suivant la Discipline_, aucun livre ne sera imprimé avant que MM.

les pasteurs Gigord, de Montpellier, Moynier, de Nîmes, Gasques, du

Vigan, Baille, d’Anduze, et La Faye, de Saint-Germain, «n’ayent jugé

de la nécessité d’iceluy, et quand et quand, veu led. livre _despuis

l’épistre liminaire jusqu’à la fin_, et donné leur approbation au pied

d’un exemplaire à la main signé par eux[616]». C’était régulariser

un usage que l’on observait déjà depuis longtemps[617]. Le synode

national de Montpellier aurait voulu même que les libraires protestants

n’éditassent aucun livre sans l’avoir auparavant communiqué aux

ministres de leurs églises[618]. Je ne crois pas que cette prescription

ait été jamais exécutée. Mais il est certain que les éditeurs étaient

considérés comme responsables des ouvrages contraires à la religion

qu’ils publiaient[619].

C’était donc pour les pasteurs une fonction régulière que de

répondre aux Jésuites. Le synode chargeait nominalement un et,

souvent, plusieurs d’entre eux de répliquer à tel ou tel pamphlet

catholique[620]. Dans ce cas, il les faisait indemniser des frais de

l’impression, tantôt par le colloque[621], tantôt par le consistoire.

Par exemple, la réponse du pasteur Jean de Falguerolles à la _Salmonée_

de Reboul, tirée à 600 exemplaires, coûtera «4 l. la feuille» à

l’église de Nîmes[622].

Les catholiques s’efforçaient d’empêcher autant que possible la

publication des ouvrages protestants. En 1601, en effet, on voit

les réformés demander au roi de faire défense à tous ses officiers

et magistrats d’informer «à occasion des livres par eulx composés,

imprimés ou vendus en faict de relligion, et discipline, ou police

ecclésiastique[623]». D’ailleurs, les synodes s’efforcent toujours

de protéger ceux de leurs membres qui sont poursuivis «pour avoir

respondu aux Jésuites». Ils payent les frais de leur procès[624].

Cette solidarité des protestants leur fera reconnaître hautement et

imprudemment, en 1602, les fameuses thèses de Ferrier où il soutenait

que le pape est l’Antechrist[625]; on lui remboursera ses frais

d’impression[626] et on enverra un député en cour spécialement pour

solliciter sa grâce auprès du roi[627].

* * * * *

Quelquefois les pasteurs étaient provoqués par les jésuites à de

grandes discussions à la manière scolastique que l’on faisait en public

et devant des juges, qui d’ailleurs ne s’accordaient jamais sur le

résultat.

Comme ces controverses, lorsqu’elles avaient lieu solennellement,

à la suite de défis, risquaient de «passionner» les auditeurs[628]

et de provoquer des émeutes, il fallait généralement demander à la

justice la permission pour les deux adversaires de «disputer». C’est

ce que fit le consistoire de Nîmes en mai 1599. Le pasteur Ferrier,

d’Alais, avait été provoqué par le P. Coton, si l’on en croit les

documents protestants[629]; ou Coton l’avait été par Ferrier d’après

le P. Prat[630]. En 1601 seulement, un synode détermina les conditions

auxquelles les pasteurs pourraient relever de semblables défis et

rendit, par conséquent, les controverses plus rares[631]. Mais l’église

de Nîmes ne fit que se conformer à un usage fréquent lorsqu’elle

répondit, en 1599, au défi du P. Coton.

Elle fit venir Ferrier à ses frais[632], et adressa au sénéchal une

requête demandant l’autorisation nécessaire pour que la conférence

projetée pût avoir lieu. La cour refusa la permission. Mais le

consistoire qui, sans doute, désirait vivement une défaite du P.

Coton, afin de combattre l’engouement dont les fidèles commençaient

à se prendre pour ses prédications[633], tenait fort à ce que la

rencontre eût lieu. Il décida[634] d’envoyer au sénéchal une seconde

requête aux fins d’obtenir la permission nécessaire. En faveur de leur

demande (où ils disaient que Ferrier avait été provoqué), les réformés

alléguaient que l’autorisation avait été refusée par un conseil composé

uniquement de catholiques: or, les édits ordonnaient que de pareils

jugements ne pourraient être rendus que par des juges catholiques et

des juges protestants en nombre égal. «Il y avait dans ces allégations

deux erreurs volontaires», dit à ce propos le P. Prat[635], «d’abord

la provocation était venue non de la part du P. Coton, mais du côté

des ministres, ils le savaient bien; ensuite, la défense portait,

entre autres signatures, celle de Calvière, juge criminel, et dévoué,

comme sa famille, aux idées nouvelles; elle n’avait donc pas été

faite par _les seuls_ magistrats catholiques. D’ailleurs, c’était le

consistoire lui-même qui, par les avocats Cheyron et Charles[636], ses

députés, s’était adressé avec les représentants du P. Coton à la cour

du sénéchal pour en obtenir l’autorisation. Il en avait donc reconnu

l’autorité; pourquoi la récusait-il ensuite?» Comme on voit, le P.

Prat n’a pas lu la requête présentée par les huguenots; d’ailleurs, il

se base uniquement sur l’_Apologétique_ du P. Coton: son récit s’en

ressent. Mais ne confondons pas son livre de propagande avec un ouvrage

historique. Pour en revenir à Ferrier et à Coton, leur dispute ne fut

pas autorisée[637]. Les Nîmois se vantèrent que «l’audace de Coton,

jésuite, [avait été] réprimée»[638], et nul doute que les catholiques

n’aient agi pareillement de leur côté.

Toutes les controverses n’étaient pas interdites par les autorités

comme le fut celle-là. Certaines, au contraire, se passaient en

présence de magistrats chargés d’en proclamer les résultats: il

en fut ainsi de la grande dispute de l’infatigable P. Coton et de

Daniel Chamier, ministre de Montélimar, en septembre et octobre 1600.

Elle est assez bien connue aujourd’hui, grâce aux _Actes_ publiés

en 1601 par chacun des deux adversaires, que M. Read et le P. Prat

ont analysés[639], et dont pourtant M. le pasteur Arnaud ignore une

partie[640]. Ces Actes donnent chacun une version un peu différente.

On peut les compléter par deux copies conformes prises à la mairie de

Nîmes et conservées au consistoire sous la cote B, 1. La première est

ainsi intitulée: «15 décembre 1600. Actes faits par M. Annibal d’Aymin,

chanoine de Nismes, au nom du P. Coton, jésuite, au sieur Chalas,

comme procureur fondé du ministre Chamier, avec les réponses dud.

Chalas pour led. Chamier, touchant l’exhibition des actes originaux de

la conférence publique entre lesd. P. Coton et ministre Chamier, et

collationnement des copies desd. actes.» La seconde commence par ces

mots: «22 janvier 1601. Acte de réquisitions fait par Maistre Annibal

d’Aymin, chanoine de Nismes, au nom du P. Coton, Jésuite, pour faire

recevoir par ceux du consistoire de Nismes la réponse par écrit dud. P.

Coton aux objections du ministre Chamier, proposées tant verbalement

que par écrit dans une conférence publique.»

Une étude approfondie de la conférence de septembre et octobre 1600

ne saurait rentrer dans le cadre de ce chapitre. J’en rapporterai

seulement ce qui peut avoir un intérêt général et montrer comment se

passaient ordinairement les controverses de ce genre.

Chamier arriva à Nîmes exprès pour la conférence. Elle eut lieu «au

logis du Roy, nommé la Thrésorerie», nous dit Chamier[641]. Ses

«modérateurs» furent le cardinal de Sourdis «en habit violet, comme

archevêque, hormis qu’il avoit le bonnet rouge», l’évêque de Nîmes

Valernod, Daniel de Calvière, juge criminel, de Rozel, lieutenant

principal. Comme simples assistants étaient deux conseillers au

Parlement de Toulouse, les magistrats des deux religions, les

principaux et plus anciens avocats et «un grand nombre d’autres

notables et bons habitants[642]». Les deux adversaires ayant nommé

leurs secrétaires, Chamier demanda à l’assemblée la permission de

faire sa prière selon la coutume réformée, tandis que Coton ferait la

sienne suivant le rite romain. Mais les catholiques se récrièrent et il

fut décidé que chacun ferait son oraison à part soi. Puis la dispute

commença. Les secrétaires, au commencement, résumaient ce que l’un

et l’autre champion disait; mais comme beaucoup de choses risquaient

ainsi de leur échapper, car ceux qui écrivent «ne peuvent de leurs

mains suivre la langue d’un qui discourt», Coton proposa à Chamier

de dicter ce qu’ils voulaient chacun «ou proposer ou respondre». Ce

qui fut accepté[643]. Cependant, le jésuite était trop éloquent pour

renoncer à discourir, aussi les deux adversaires développaient-ils

de vive voix leurs arguments avant d’en dicter la substance à leurs

secrétaires[644]. La conférence durait ainsi depuis six jours sans

résultat, lorsqu’arriva à Nîmes le président de la chambre mi-partie

de Castres, Fresne-Canaye. Le mardi 3 octobre, Coton et Chamier furent

étonnés de ne trouver personne à la Trésorerie en arrivant. Bientôt,

on vint leur dire que M. de Fresne-Canaye les mandait chez lui. Ils

s’y rendirent et, aussitôt, le président leur fit une allocution où

il leur disait que le roi n’aimait pas les disputes; que, pourtant,

s’ils s’étaient «contenus dans les termes de la matière pour laquelle»

ils s’étaient assemblés[645], on aurait pu les souffrir, mais qu’ils

s’étaient «jetés en des lieux communs de la doctrine desbattue dès si

longtemps», si bien que «les assistans se passionnoient»; bref, la

conférence était interrompue[646]. On décida d’en publier les actes.

Mais les exemplaires des deux secrétaires ne purent être collationnés,

car Chamier refusait de céder son original, craignant, disait-il,

qu’on le falsifiât[647]. Chacun imprima donc les actes de son côté.

Coton commença: son ouvrage parut sous le nom de Demezat avant celui

de Chamier; il n’y déclarait pas moins que sa publication venait en

réponse «à M. Chamier, ayant esté si osé que de publier lesd. Actes

pleins d’absurdités, dépravations, faussetés». Je laisse à penser si

le pasteur releva la mauvaise foi de son adversaire[648].

Telle est en résumé l’histoire de cette célèbre controverse. Elle

avait fait grand bruit. Mais toutes n’en causaient pas autant. On n’a

pas conservé la relation de la «dispute» qui eut lieu entre Moynier,

de Nîmes, et le P. Coton en 1600. On sait seulement que le lieutenant

principal de Rozel y avait présidé et qu’il avait ordonné qu’on n’en

publierait aucune relation; il eut du mal, au reste, à faire observer

sa décision: le consistoire voulut bien ne rien imprimer, mais ce fut à

la condition que le P. Coton se soumettrait à la même loi[649]. Moynier

avait, dès le 5 avril, composé la relation «des disputtes qu’il auroict

heu contre Couton[650]».

Les controverses étaient assez fréquentes dans tout le colloque de

Nîmes. Nous voyons, par exemple, en 1596, que «le moyne qui est en lad.

ville [d’Aimargues] demanda de conférer» avec M. Nissolle, pasteur,

«et, estans assemblés, M. Nicolas [de Nîmes, beau-frère du pamphlétaire

Reboul] soustint tousjours led. moyne, et après l’alla accompagner

et fist bruit par tout led. lieu que led. sieur Nissolle avoit perdu

sa cause[651]». Un autre jour, on décide à Nîmes d’organiser une

conférence entre M. Maurice, ministre de Nages, et le jésuite Poursan,

ce «que plusieurs de ceste ville requièrent grandement[652]».

Car il semble, en effet, que ces controverses aient vraiment été de

quelque poids dans la conscience des fidèles. A cette époque, les

huguenots étaient très instruits dans la théologie, le peuple se

passionnait pour des points de dogme, et le souci que l’on voit aux

autorités de mettre une limite au nombre de ces conférences en est la

preuve.

Les controverses durent même déterminer des conversions à l’une ou

l’autre religion. La femme de M. le receveur Bon, «révoltée», prie le

consistoire d’organiser une conférence entre le pasteur Moynier et le

P. Coton «aux fins de voir sy la femne dud. Bon est en erreur». Mais

le consistoire ne croit pas devoir lui accorder ce qu’elle demande:

Moynier, avec un diacre et un ancien, se contentera de se rendre chez

elle pour la «forthiffier..... sur les poins dont elle est en doute,

et suyvant les réquisitions de lad. damoyselle[653]».

On a remarqué que c’était presque toujours contre les jésuites que les

pasteurs avaient à lutter et spécialement contre le P. Coton. Ce Père,

confesseur futur de Henri IV, devait avoir une éloquence remarquable:

la peine que le consistoire avait à empêcher les fidèles de se rendre

à ses sermons en témoigne[654], et ses adversaires eux-mêmes la

reconnaissent[655]. L’extrême douceur de ses manières et la politesse

de son esprit lui valurent de grands succès partout où il alla. Il fut

le «premier de sa profession, dit-on, qui eût tant honoré Calvin que de

l’appeler Monsieur»; jusqu’alors on ne le nommait jamais autrement que

_le Démon incarné_[656]. Coton ne se fixa pas «à Nîmes dès 1596 comme

controversiste» ainsi que le dit M. Germain[657]: il habitait Avignon

et le quittait souvent, il est vrai, mais toujours momentanément,

pour soutenir de sa parole et de sa science le parti catholique[658].

Aussi était-il fort connu et déjà, en 1600, très influent. A cette

époque, il s’offre au chapitre de Saint-Gilles pour demander au roi,

avec l’évêque Valernod, la réunion de ses bénéfices et la réédification

de son église[659]. Le chapitre cathédral de Nîmes décide que, pour

l’engager à venir prêcher, son syndic «lui fera fere un beau manteau de

bon drap[660]».

C’est que ses sermons avaient grand succès. Le consistoire de Nîmes

ne parvient pas à empêcher les fidèles d’aller les entendre. A chaque

séance, il lui faut appeler ceux qui «vont ouyr Couton[661]». Les

écoliers en théologie eux-mêmes, bien que se destinant au ministère,

s’y laissaient entraîner[662]. Beaucoup de personnes font comme eux.

Las de réprimander tout le monde pour le même motif, le consistoire

fait publier en chaire que ceux qui vont au sermon seront suspendus

des sacrements[663]. Quelques jours plus tard, le succès de Coton est

tel qu’on décide d’en saisir le synode provincial[664], lequel fait

un article spécial contre ceux qui «vont ouïr les prescheurs de la

papauté[665]»; et cet article est publié en chaire «les deux sènes du

jour de Pasques[666]».

On voit que les pasteurs avaient fort à faire pour combattre les

jésuites et le P. Coton. Et ils n’avaient pas seulement à défendre les

parents, mais encore les enfants. Il arrivait, en effet, que certains

réformés envoyaient leur fille aux «nonnains»[667] et leur fils aux

Jésuites. J’ai parlé de l’obstination que la femme du lieutenant Favier

mit à ne pas retirer ses enfants aux Jésuites d’Avignon. Menaces du

consistoire, prières, rien n’y fit[668]. Elle exposa un jour pourquoi

elle ne voulait pas y consentir. La délibération est intéressante; on

lui demande pourquoi elle ne rappelle pas ses enfants: «A respondu

que c’est à cause que le collège de ceste ville [de Nîmes] n’est si

bien réglé qu’il seroit requis, et elle a desir de les advancer comme

elle en est obligée. Et, par l’expérience, despuis que ses enfantz

sont en Avignon, ilz sont plus retenus, avec plus d’instruction qu’ilz

n’avoient lhors qu’ilz estoient en ceste ville. Et c’est pourquoy elle

est résolue de les fere estudier. Et si on a tant de désir qu’elle

les tire de là, a requis de luy indiquer quelque lieu hors de ceste

ville pour les y fere estudier.—Luy a esté indiqué les collèges de

Genève, Montpelier et Montauban.—A respondu qu’elle n’a poinct ouy

parler du collège de Montauban et qu’elle s’en informera, et, si elle

est asseurée que ses enfantz y facent profit, elle y advisera.» On la

censure et on la menace de la suspendre publiquement des sacrements, ce

à quoi elle répond: «qu’elle n’est poinct de deux cens et que c’est le

pis qu’on luy a peu faire, et de la publier qu’on ne peult parce qu’on

n’a pas publié personne de plusieurs que ont norri leurs enfantz aux

Jésuites[669]». Ainsi, un certain nombre de fidèles confiaient leurs

enfants à la Compagnie de Jésus, qui en devait préparer singulièrement

les conversions.

On comprend que les raides huguenots aient détesté leurs adversaires

dont la propagande souple et obstinée leur faisait tant de mal.

Ils auraient bien voulu que l’ordonnance du Parlement concernant

l’expulsion de la Compagnie fût exécuté[670]. Mais le Parlement de

Toulouse était favorable aux Jésuites: pour répondre à l’arrêt du

18 août 1598, défendant aux Français d’envoyer leurs enfants aux

collèges des Jésuites, même à l’étranger, il en rendit un autre, le 23

septembre de la même année, qui interdisait, dans toute l’étendue de sa

juridiction, d’inquiéter les prêtres et les écoliers de la Compagnie

de Jésus[671]. Ceux-ci conservèrent donc leurs collèges[672], et j’ai

montré que leur instruction était appréciée de certains huguenots

même. On trouve partout la preuve de leur influence. Les précautions

disciplinaires que prennent les assemblées contre l’introduction

des «superstitions» catholiques en témoignent[673]. Le chapitre de

Saint-Gilles envoie exprès son syndic à Avignon chercher un prédicateur

jésuite[674]. Ceux de l’église de Nîmes réclament au synode un pasteur

dont ils ont grand besoin «pour estres assaliz des Jésuites les plus

doctes et disertz que les papistes puissent recouvrer[675]». Les

protestants de la province demandent continuellement que la Compagnie

de Jésus soit expulsée tout au moins des villes qui leur appartiennent.

Ainsi lorsque le lieutenant-général Anne de Ventadour[676] vient

à Montpellier, «le consistoire de Montpellier est chargé de faire

représenter à M. de Ventadour le danger qu’il y a» à introduire les

Jésuites «en ceste province[677]». En 1600, en 1601, les réformés

prient le roi de leur défendre l’entrée des villes de sûreté et

d’interdire leurs collèges «nouvellement établis[678]». C’est montrer

une véritable terreur de l’influence jésuitique.

Mais les huguenots avaient aussi leur propagande bien organisée. J’ai

dit ailleurs[679] qu’ils s’occupaient des convertis, les soutenaient

de leurs deniers, leur faisaient apprendre un métier: cela permettait

aux prêtres et aux moines d’adopter la confession de foi des églises

réformées sans risquer de mourir de faim. Certains devenaient pasteurs,

comme cet ancien cordelier, nommé Tolosani, qui, le 15 décembre 1596,

«proposa à Castres, et alla être ministre à Vabres[680]».

Le synode nat. de Saumur (1596) décide qu’on enregistrera le nom

des convertis et qu’on leur fera, si possible, signer leur acte de

conversion[681]; on doit spécifier en termes exprès le renoncement à la

messe dans leur réception[682]. Ce règlement paraît avoir été observé

dans le colloque de Nîmes: je trouve, par exemple, dans le registre du

consistoire d’Aimargues, la mention suivante: «Le 12^e d’aoust 1601,

Jean Nivolat, d’Aymargues, s’est présenté au consistoire pour estre

receu en l’église, et, après avoir renié la messe et toute idolâtrie

pour vivre au pur service de Dieu, a esté exhorté de se présenter

le Dimanche suyvant pour estre receu devant toute l’église[683]».

C’est sous cette forme généralement que sont enregistrés les actes de

conversion.

Ceux qui abandonnaient la religion réformée pour le papisme devaient

être fort mal vus et peut-être même persécutés par les huguenots,

comme les convertis à la Réforme l’étaient par les catholiques.

L’édit de Nantes ne changea rien à cela: ainsi, en 1602, Honorat

Majol, maître écrivain de Nîmes, fut séparé de certains prêtres et

chanoines qu’il accompagnait et empêché de rentrer dans la ville par

le capitaine Volpellière, commandant la garde d’une des portes, parce

qu’il avait abjuré le calvinisme depuis une semaine[684]. On peut dire

qu’aucun des deux partis n’aimait les «apostats», surtout quand leur

conversion s’était faite avec éclat, comme celle du moine Burdeus à la

Réforme[685] ou celle de Guillaume de Reboul au papisme[686].

Les protestants à Nîmes au temps de l'Édit de Nantes · 第 35 / 86 题