L’AUTORITÉ DU CONSISTOIRE SUR LES FIDÈLES

Lutte du consistoire contre l’influence catholique. «Superstitions».

La tradition catholique.

Les «vices» qu’il combat: La «paillardise». Adultère et divorce.

Enquêtes de mœurs. La «coquetterie». Les censurés mécontents.

Son intervention dans les querelles de ménage. Les bancs du temple.

Réconciliations.

Plaisirs permis. Spectacles et jeux défendus. Le repos du dimanche.

Fêtes de corporations. La danse interdite. Les «charivaris».

Dénonciations. Police consistoriale.

Citations à comparaître; retards à s’y rendre. Enquêtes. Peines

décrétées; leur application. Les nobles et les notables. Entente des

consistoires pour la police.

Tout consistoire devait faire respecter par les fidèles la Discipline

ecclésiastique. Il faut entendre par là l’ensemble des règles suivant

lesquelles se gouvernait l’église réformée. Ce règlement, élaboré

peu à peu par les synodes nationaux, n’a reçu sa forme définitive

qu’au XVII^e siècle[394]. Il régit le fonctionnement des assemblées

ecclésiastiques, les cérémonies du culte, et donne aux fidèles des

règles précises de conduite. Or, le consistoire de Nîmes, chargé

de faire appliquer la Discipline, a, par cela même, le devoir de

surveiller étroitement la vie de ses subordonnés. Il cite à comparaître

devant lui ceux qu’il estime avoir enfreint le règlement; il les juge,

puis les condamne, s’il y a lieu. On voit quelle autorité peut lui

donner cette juridiction sur la doctrine et les mœurs de chacun. Ses

décisions sont sanctionnées par celles des colloques et des synodes

qu’il contribue à former et qui agissent dans le même sens et dans le

même esprit que lui. Ainsi se forme l’unité de la morale et de l’esprit

protestants.

* * * * *

Les articles de la Discipline promulgués avant 1598 semblent avoir

comme but principal de combattre l’influence catholique et d’empêcher

que les fidèles retombent dans «l’idolâtrie». L’on craint que le

peuple ne soit emporté par son amour des cérémonies et par l’habitude

des fêtes traditionnelles de l’église romaine. Aussi la Discipline

lutte-t-elle de toutes ses forces et non sans peine contre les

«superstitions».

Au sujet des enterrements, par exemple, le consistoire et les

synodes doivent intervenir continuellement. En 1597, on démontre en

chaire qu’il faut se garder de «ses seremonies et superstitions quy

commensent de glisser parmy nous comme en l’esglise romaine..., comme

de fere marcher des hommes vestus de drap au-devant du corps et

d’user de tant de fassons au convoy de l’enterrement[395]». Il est

encore défendu de faire porter un «flambeau ardent[396]», ou, «au

grand escandalle de plusieurs», d’employer des pleureuses[397], de

faire «donner l’advertissement de la sépulture» par des veuves vêtues

de noir[398], de faire «porter les corps des femmes et des filles

décédées» par d’autres femmes «ayants chapeaux de fleurs, bouquets et

autres choses[399]», et même de vêtir en aucune façon ceux qu’on mène

au tombeau[400]. Enfin, il est absolument interdit d’enterrer personne

dans les temples[401].

Alors que les pasteurs eux-mêmes ont tendance à prêcher les «jours

chomables de la papauté» de préférence aux jours ordinaires[402], et

que le recteur du collège de Nîmes, Pacius, donne congé aux écoliers

«le jour de Caramantran[403]», comment s’étonner que l’on ait à

censurer des bourgeois «quy font le Roy boit» et les «bolangers qui

font des gasteaux avec la febve[404]»? Il est très difficile de

forcer les fidèles à rompre avec les habitudes anciennes. L’évêque

Valernod[405] fait-il son entrée à Nîmes? M. Bournet sort de la

ville pour le voir, «Messieurs le lieutenant et trézorier Albenas»

vont assister aux cérémonies[406], enfin, chose plus grave, il faut

réprimander les consuls, car ils ont fait tirer des arquebusades en

son honneur et ordonné à deux capitaines de l’escorter avec leurs

soldats[407].

La tradition triomphe souvent de la réforme. L’on a parfois à censurer

des parents qui aiment mieux envoyer leurs enfants aux Jésuites que les

mettre au collège[408], ou les confier à «l’école du maître papiste»

qu’à celle du protestant[409]. Les fidèles vont entendre les sermons

du P. Coton[410]. Pour combattre ces tendances, le consistoire va

presque jusqu’à leur interdire la fréquentation des catholiques. L’un

des consuls est appelé pour avoir accompagné l’évêque et un prêtre qui

allaient dire la messe à Beauvoisin[411]. Un maçon qui contribue à

bâtir une église est mis au rang des «fauteurs de l’idolâtrie[412]».

On doit empêcher les «pères faisans profession de la Religion» de

poursuivre «les jeunes hommes papistes qui ont rendu leurs filles

enceintes pour les leur faire espouser..., crainte d’un plus grand

mal[413]». Enfin, on décide que «les enfants qui auront accompagné

les funérailles de leurs pères en la papauté seront censurés selon la

prudence des consistoires[414].» Ce féroce règlement donne une idée

nette de la haine qui séparait les papistes et les huguenots.

La Discipline ne se contente pas d’éloigner les fidèles des

«superstitions», elle s’efforce de les défendre contre les vices et le

consistoire les maintient vigoureusement dans le droit chemin. Pour

cela, il lui faut surveiller la vie la plus intime de ses administrés,

et il s’en acquitte soigneusement.

Ainsi la «paillardise» est une faute grave, et dont la Discipline

se méfie fort: elle interdit aux fiancés d’habiter ensemble[415]

et de demeurer «longtemps à espouser», c’est-à-dire plus de six

semaines[416]. La veuve de Chatillon, «ensaincte soubz promesse du

cappitaine Blausac» qui «à présent ne la veult prendre», ne doit pas

trouver qu’elle a tort[417].—L’adultère commis par la femme, quand

il est «avéré, convaincu et puny par arrest de la cour», permet à

l’époux de se remarier. C’est ce que répond un synode de 1603, à M.

Jean Malessague en le renvoyant au roi qui, seul, pourra lui donner la

dispense nécessaire, «d’aultant que les lois du royaulme prohibent telz

mariages[418]».—Au reste, on ne se montre pas tendre pour les femmes

suspectes d’inconduite. Le consistoire s’informe soigneusement de leurs

mœurs[419], puis il les fait chasser de la ville ou mettre en prison

par les consuls[420]. Une malheureuse, nommée Martine, ayant eu un

enfant de Daniel Gansy, praticien, le consistoire décide qu’il la fera

punir par la justice et expulser, et que le père sera «examyné... de

prandre l’enfant[421]».

Il suffit que deux habitants soient dénoncés par les voisins comme

«conversant» ensemble pour que le consistoire les appelle, s’empresse

d’informer et leur interdise de se voir cependant[422]. Mais de telles

enquêtes ne sont pas aisées. Le sieur de La Farelle, qu’on a trouvé

«couché seul à seul avec une nommée Broquière, de nuit, à heure

indue», déclare au consistoire que c’est «sans avoir abuzé d’elle»:

on le censure à tout hasard[423]. Le capitaine Gras, surpris dans

des conditions analogues, allègue pour sa défense que sa chandelle

était encore allumée[424]. Et que répondre à M^{me} Martine qui,

«accusée d’avoir couché avec Anthoine Martin, son serviteur», prétend

qu’elle y fut contrainte pendant sept nuits «à cause de la malladie

d’icelluy... mais [que] sa fille mesme, celle quy est promise avec

led. Martin, estoit couchée au millieu d’eulx deux[425]». D’ailleurs,

le plus souvent, les inculpés, pressés de questions, finissent par

avouer ou par se trahir dans leurs réponses, comme le fit, par exemple,

Marguerite Brueisse, servante à Antoine Bonnet[426].

Le consistoire ne peut supporter la coquetterie. Il ne faut pas

que les femmes se parfument les cheveux, sous peine de privation

de la cène[427]. Les «guignevalets» sont interdits par un synode

national[428]. C’est risquer de se faire admonester devant tout le

monde par le pasteur que de venir au prêche avec de la «poudre sur la

teste», ou une robe à «cachebastards[429]». Les diacres et les anciens

sont invités à noter «les plus excessives» quant à leurs vertugadins

«pour après le leur remonstrer[430]». Celles qui sortent décolletées,

on peut aller jusqu’à les suspendre de la cène, si elles ne veulent

pas «fermer leurs poitrines[431]». Et que la femme d’un pasteur ne

s’avise pas de porter les «poilz relevés et les cornes», ou l’on

invitera sévèrement son mari à «fere son debvoir» pour empêcher un tel

scandale[432].

D’ailleurs, ceux que le consistoire a censurés pour coquetterie ne

se soumettent pas toujours paisiblement. Un écolier, André Guiran,

se plaint de ce que le pasteur Falguerolles l’ait interpellé du

haut de la chaire parce qu’il portait «de grandz poilz retroussés»

et «escandalleux» pour les «vrays chrétiens»: le consistoire, pris

comme arbitre, ordonne que le jeune homme sera sommé «de couper ses

cheveulx[433]».—M. Rossel, ministre de Gignac, réclame au synode

contre une ordonnance de son colloque, décrétant «l’abaissement des

cheveux de sa femme»: cela ne lui réussit pas, car il reçoit une

censure grave pour avoir poursuivi un tel appel[434].—Finalement, la

Discipline fut vaincue par la mode, et le synode de Jargeau (1601)

dut ordonner qu’on ôterait du texte de l’art. 26 les mots «poinçons,

houppes et vertugadins[435]».

Puisqu’il règle les questions de vêtements, le consistoire peut bien

s’occuper des querelles de ménage. Contre la volonté de son mari,

M^{lle} Baboys persiste à garder chez elle une certaine nourrice;

aussitôt, le consistoire intervient pour lui ordonner de la congédier

et d’en prendre une autre avant une semaine[436].—Un autre jour, il

défend fort sagement à sire Lhermite de se disputer avec sa belle-mère

ou de battre sa femme[437].—Il censure encore la femme de M^{re}

Antoine, boulanger, qui a dit à la nourrice de M. de Saint-Téodorite

qu’elle «estoit de gros saings[438]».—Ou bien il cite à comparaître

done Yssoire et la femme du cardeur Jean Combes qui se sont battues «en

plaine rue publicque[439]».

Mais c’est au sujet des bancs du temple que naissent le plus de

disputes et que le consistoire a le plus souvent à intervenir. Il faut

savoir qu’on réservait des bancs aux pasteurs et aux anciens, mais

aussi aux magistrats, aux consuls[440] aux proposants[441], aux régents

du collège[442] et à certaines personnes notables[443]. Cette coutume

ne se retrouve ailleurs qu’à Nîmes[444], mais ce qui paraît particulier

à cette ville, c’est que tout le monde peut y acquérir le droit d’avoir

un banc à soi au temple, moyennant une certaine somme[445]. Pourtant,

on ne peut choisir le rang où l’on sera placé: c’est le consistoire qui

fait ranger les sièges à son gré, sans que les magistrats aient rien à

dire[446]. Les bancs sont mobiles et non fichés en terre[447], mais on

y fait mettre des «escripteaux» composés par le greffier et portant le

nom de ceux qui ont acquis le droit de s’y asseoir exclusivement[448].

Ces places réservées étaient l’occasion de querelles continuelles

parce qu’elles faisaient naître des conflits de préséance. Voici,

par exemple, deux bourgeoises et leurs filles qui se disputent parce

que l’une, M^{lle} Saint-Estienne, a traîné son banc devant celui

de M^{lle} d’Ariffon. Celle-ci, aidée de sa fille, l’injurie de son

mieux, «appellant sond. mary faussaire et elle qu’elle estoit une

simple». Mais M^{lle} d’Ariffon, confrontée avec son adversaire devant

le consistoire, nie ces propos et déclare, au contraire, «elles ny

leurs fillies ne l’avoir injuriée, les ayant lad. Saint-Estienne

intéressé leur honneur, les ayant appellées querelleuses et que, sy

elle parloit, feroit baisser la teste à sa fillie; requérant qu’elle

aye à déclairer la cause pourquoi feroit baisser la teste à sad. fillie

parce que cela desroge à son honneur et de sad. fillie...; d’ailleurs

que luy a reproché qu’un bourreau avoit couppé la teste à son mary».

Le consistoire fait vérifier la place du banc en question et conclut

que «les deux fillies seront appellées tout présantement pour estre

toutes ensamblement sensurées, afin de les mettre en paix, amitié et

réconciliation[449]».—Un autre jour, c’est le précepteur des enfants

de sire Barthélemy Syméon et la femme de M. Fontfroide qui brisent le

banc de M^{lle} Passelar[450].—Ou encore, le ministre Falguerolles

se permet de faire asseoir des femmes sur le banc des écoliers et dit

à l’un d’eux, M. Rally, que les femmes méritent mieux d’être en cette

place que lui, et que s’il ne lui ouvre la porte, «il la rompra[451]».

Le consistoire avait fort à faire pour apaiser toutes ces

querelles. C’était, en effet, une de ses fonctions importantes que

de «réconcilier» ceux qui s’étaient disputés. Tantôt il faisait

comparaître les inculpés et leur ordonnait tout simplement de se

raccommoder[452], tantôt il déléguait quelques-uns de ses membres

pour apaiser le différend[453]. Quand les intéressés ne pouvaient

ou ne voulaient se mettre d’accord, il les censurait tous deux

«griefvement[454]». Ces réconciliations publiques étaient fort en

usage. Le colloque et le synode s’en occupent comme le consistoire.

C’est ainsi qu’un synode provincial de Nîmes contient la délibération

suivante:

«Ouys M. Ferrier et M. de la Martinole [pasteur et ancien d’Alais]

est ordonné qu’ils seront réconciliez: led. sieur de la Martinole

déclairant tenir M. Ferrier pour fidèle ministre de l’église de

Dieu et digne de sa charge, et led. M. Ferrier tenir led. sieur de

la Martinole pour ancien de l’église digne de sa charge et homme

d’honneur, oublians toutes paroles fâcheuses qu’ilz peuvent avoir heu.

Ce qu’estant faict en présence de toute l’assemblée se sont donnez la

main de réconciliation[455].»

Un autre devoir du consistoire était d’empêcher les fidèles de s’amuser

à des jeux défendus. A la vérité, les plaisirs permis par la Discipline

étaient surtout d’ordre moral. Le réformé pouvait lire la Bible à son

aise, assister à tous les prêches et méditer sur les vices du papisme.

Il pouvait aussi prendre des billets aux loteries organisées pour

soulager les ministres, les créanciers et les marchands, mais non

à celles qui n’avaient pour but que de donner une émotion frivole,

comme les «roues de Fortune[456]». Il ne devait pas perdre son temps

à regarder les bateleurs et les acrobates, les faiseurs de tours de

passe-passe et de goblets, ou les montreurs de marionnettes[457].

Il ne pouvait jouer au billard, car ce jeu «apporte beaucoup de

desbauches[458]», ni aux «quilles[459]», et encore moins aux

cartes[460]. Peut-être la paume et le jeu de ballon sont-ils autorisés

à Nîmes, mais en tout cas on recourt aux magistrats pour les empêcher

le dimanche, qui est le jour où l’on _doit_ se reposer[461].

Ce repos du dimanche, on le fait observer fort sévèrement. En 1611, un

synode formulera les «légitimes usages» auxquels il faut l’employer:

l’ouïe de la parole de Dieu, l’administration des sacrements et autres

exercices de piété[462]». Cependant, les notaires «qui reçoyvent des

contracts», ceux qui trafiquent et ceux qui voyagent le dimanche

sont poursuivis suivant la Discipline, «et jusques à privation de

la Cène»[463].—Un pauvre homme, nommé Pierre Tel, se fait censurer

«griefvement» pour «avoir estandu une cadène de cadis led. jour,

craignant que se gastast[464]».—L’hôtelier «du Sauvage» est appelé

parce qu’il a servi «à boire et manger aux allans et venans» pendant

le prêche du dimanche[465].—Enfin, le consistoire prie les consuls de

faire fermer les boutiques[466]. Et sans doute ceux-ci s’en chargent

volontiers puisqu’on les voit ordonner plus tard, de leur propre

mouvement, qu’avant le prêche du dimanche matin on n’ouvrira qu’une

des portes de la ville avec son guichet, et que, pendant la journée,

les autres seront seulement entre-bâillées, afin qu’on ne puisse faire

entrer aucun bétail et aucune charrette[467].

Le synode provincial de Montpellier (1596) autorise les fidèles à

prendre part à toutes les fêtes des corporations, mais il faut qu’elles

ne comprennent aucune danse, qu’elles ne se fassent à l’occasion

d’aucune fête de saint et que «l’exercice de la religion ne soit

intéressé[468]». Les Nîmois se passaient difficilement de danser et

le consistoire avait fort à faire pour les en empêcher. Il faut dire

que les danses étaient alors fort licencieuses, et notamment celle du

bouquet[469]. Cependant, le synode avait beau ordonner que l’article de

la Discipline les concernant serait lu en chaire[470], on n’arrivait

pas à le faire rigoureusement observer. La fiancée du juge criminel

aime tant la danse qu’elle se fait appeler au consistoire pour avoir

«ballé» aux épousailles de M^{re} Bon[471]: qu’y a-t-il d’étonnant à

ce qu’on danse et qu’on se masque à son propre mariage[472]?—Quant

à M^{me} de Favier, elle a le même vice, et il faut l’appeler aussi,

puisqu’elle «andure» qu’on danse en sa maison[473].

On chassait impitoyablement ceux qui facilitaient de telles

«débauches». Le 26 mai 1599, le consistoire prie les consuls de faire

sortir de la ville «celluy qui apprend à danser[474]». Plus tard, il

est averti qu’un «baladin» a «enrollé plusieurs, mesme de la Religion,

et attand les violons pour dresser le bal ordinaire». Il envoie

immédiatement demander aux magistrats d’«empêcher telz escandalles et

excèz qu’en peuvent arriver[475]». Le jeudi saint de l’année 1605,

M^{re} Lansard, consul, trouve le ménétrier Jacques Foëton, «tenant

l’archet encore estendu sur les cordes, et les doigts allongez de la

gauche, pour les frapper à leurs touches et à leurs espaces mesurés»,

seul dans le «lieu de dissolution et de désordre» où il donnait à

danser, «la honte et la crainte ayant faict esvanouïr les assistants».

Aussitôt le consul, saisi d’indignation, lui arrache le violon et

le met en pièces, ce qui lui vaut de passer en justice et de payer

une amende de 18 l.[476]. Enfin, à Aimargues, on fait, en 1602, des

remontrances à une demoiselle qui avait logé un «maistre danseur[477]».

Non seulement la danse, mais aussi la musique semble éminemment

corruptrice. Le jour de leur «reveue et bravade», les basochiens

veulent faire jouer des violons, des hautbois et autres

instruments[478], mais le consistoire de Nîmes ne peut supporter l’idée

d’une telle débauche et il supplie chaque année les magistrats de «fere

cesser» les instruments[479].

Il a horreur aussi des «charivaris» qui sont fort en honneur à Nîmes.

Sire Farel prend soin, au moment d’épouser M^{lle} Fazandier, de prier

Jean Jaudin et le capitaine Billanges «d’adviser qu’on ne luy fist

charbarie[480]». Mais pour cela il lui faut payer[481].—Bagard, lui,

n’échappe pas à cet inconvénient: Rouvière jeune, Pansiet, Pierre de

Montelz, Cottelier se font censurer et suspendre de la cène pour

avoir pris part à son «charbary», et spécialement Rouvière qui «est un

farceur et bouffonneur ordinaire»; un autre encore est censuré pour y

avoir assisté, d’autant qu’il remplissait les respectables fonctions

de sergent-major dans la garde communale; quant à Jehan Fornier,

il prétend avoir été appelé par la femme de Bagard pour empêcher

le vacarme, mais comme il trouve l’histoire si drôle qu’il ne peut

s’empêcher de rire en la racontant, on le déclare «colpable», et il se

fait suspendre de la prochaine cène comme les autres[482].

Toutes ces mesures sont sévères. Un pasteur a dit: «Calvin était parti

du principe que l’homme ne peut rien donner au plaisir sans risquer

d’oublier son créateur, et la conséquence immédiate de ce principe

était l’obligation de déclarer incessamment la guerre à tous les

instincts naturels du cœur humain[483]». C’est pourquoi «la Réforme

n’a pas été vraiment populaire en France», comme l’écrit M. le pasteur

Paul de Felice[484]. La nécessité de faire observer de tels règlements

forçait le consistoire à s’ingérer dans la vie privée d’une façon que

l’on serait loin de supporter aujourd’hui. Cela avait l’inconvénient

de favoriser la naissance et le développement des petites calomnies et

des «racontards». On était forcé de recourir aux serviteurs[485] et

aux voisines[486] pour enquêter sur la vie et les mœurs des fidèles

suspects, et l’on encourageait, en somme, la délation. Ainsi, M^{re}

Symon Mariaige, chirurgien, vient rapporter au consistoire «que ce

jourd’huy matin, il estoit en la boutique de M^{re} Noguier, y seroit

venu Jehan Dumas, praticien, quy auroit renyé le nom de Dieu plusieurs

foys[487]».

Mais, d’autre part, l’intervention des «surveillants» et des diacres

dans la vie privée des habitants avait alors son avantage: elle

remplaçait heureusement, en bien des cas, notre police. Par exemple,

en 1599, le consistoire empêche des parents de maltraiter leur enfant

martyr et de le faire, pendant l’hiver, «demeurer de nuict et de jour

presque tout nud, et morent de faim», à ce point que les voisines

apitoyées lui donnaient «souvent de pain et autres chozes[488]».

* * * * *

Il résulte de ce qui précède que les habitants se trouvaient

étroitement soumis à la surveillance de leur consistoire: leurs

fréquentations, leurs mœurs, leurs querelles, leurs plaisirs, il

examinait tout. Mais reste à montrer quels étaient ses moyens de

sanction et à prouver que les fidèles lui obéissaient.

Ceux qui se trouvent accusés de fautes graves, c’est-à-dire ayant

causé du «scandale», sont cités à comparaître par l’avertisseur ou

les anciens[489]. A la vérité, ils ne se pressent pas toujours de se

rendre à la convocation. M^{lle} la lieutenante de Favier, appelée en

consistoire parce qu’elle a envoyé ses enfants faire leurs études chez

les Jésuites, en Avignon, répond qu’elle aimerait mieux aller cent fois

à la messe qu’une seule au consistoire[490]. Quelques jours plus tard,

elle promet pourtant au pasteur Ferrier de retirer ses enfants[491].

Mais elle n’en fait rien, et le 3 mai, on la rappelle de nouveau[492]:

elle ne vient pas[493]. On recommence le 16 mai, le 23 mai[494], le 30

mai[495], le 6 juin[496], le 22 août[497], le 29 août[498], et l’on ne

se résigne que le 31 août à la priver de la cène[499]. On continue à la

citer le 5 septembre[500], le 19 septembre[501], le 26 septembre[502],

le 18 octobre[503], en mentionnant à chaque séance qu’on la convoque

pour la dernière fois. Enfin, le 24 octobre 1601, on se résout à la

suspendre publiquement des sacrements[504]. Elle se décide alors à

faire dire au consistoire que, si elle n’est pas venue, c’est qu’elle

était indisposée; et aussitôt l’on surseoit de huit jours à la

publication[505]. Trois jours après, on envoie savoir pourquoi elle

n’a pas comparu: elle répond qu’elle est à nouveau souffrante[506]. Le

7 novembre, elle n’est pas encore venue au consistoire[507], et c’est

seulement le 14 qu’elle consent à s’y rendre[508]. Elle a donc résisté

pendant sept mois, sans que l’on se décide à l’excommunier.

Les fidèles étaient rarement aussi obstinés, mais souvent plus violents

que M^{lle} de Favier. Les nobles n’aimaient pas à comparaître devant

une assemblée de marchands[509]. M. de la Farelle, averti qu’il allait

être suspendu publiquement de la cène s’il ne voulait se rendre au

consistoire, renvoie brusquement les anciens chargés de l’en prévenir

«avec parolles facheuses», et leur déclare «qu’il estimoit autant

leurd. procédure comme ung brain d’asne[510]»; un autre jour il se met

fort en colère et fait dire aux membres du consistoire qu’il ne les

«crainct ny vifz ni mortz[511]». D’aucuns se contentaient de refuser

purement et simplement de répondre à la convocation[512]. Bref, soit

peur, soit dédain, quelques personnes refusaient de comparaître.

Le consistoire se montrait pourtant assez accommodant sur le jour à

fixer pour la citation. Ainsi un prévenu, appelé un vendredi pour le

mercredi suivant, avertit qu’«il s’en va la prochaine sepmaine hors la

ville», et les anciens consentent à s’assembler dès le lendemain pour

l’entendre[513].

Très souvent, les accusés avouaient la faute qui leur était

reprochée; mais il fallait quelquefois faire enquête, les presser

de questions et se livrer, en somme, à de vraies «instructions»

judiciaires pour connaître la vérité[514]. Si l’on établissait la

culpabilité de l’accusé, on le condamnait à la censure ordinaire,

à la censure «griefve», à la suspension temporaire de la cène, ou

à l’excommunication, suivant la gravité de sa faute. Les censures

s’infligeaient dans le consistoire ou, publiquement, au temple. Enfin,

on exigeait du coupable l’aveu public de son péché, soit devant

les anciens réunis, soit au prêche devant tout le monde, et ces

«restitutions» étaient fort redoutées[515].

Mais, en somme, les fidèles refusaient très rarement de se soumettre

à leur condamnation. Dans ce cas, on allait jusqu’à les «retrancher»

de la Religion en les excommuniant; ou, s’ils avaient commis un crime

qui pût passer pour un délit selon le droit, on les poursuivait en

justice[516]. On préférait d’ailleurs se soustraire par la ruse à son

châtiment: nous voyons que, très souvent, ceux qui ont été privés de

la cène réussissent à communier malgré la surveillance des anciens, en

se procurant le «méreau[517]» par surprise[518]. Mais, à moins d’être

bien décidé à apostasier, comme Guillaume de Reboul[519], on finissait

toujours par se soumettre.

Il est certain, d’ailleurs, que le consistoire hésitait plus à frapper

les grands et les notables que les petits. L’extrême patience qu’on

le voit montrer à l’égard de M^{lle} la lieutenante de Favier[520]

en est la preuve. Après avoir refusé pendant sept mois de venir au

consistoire, elle comparaît enfin: on se contente de la censurer

«vivement»[521]. Elle n’obéit pas davantage: alors, on prie son

beau-fils, conseiller à la cour de Castres, d’agir près d’elle[522],

on décide d’essayer de faire venir ses enfants à son insu[523]; on

lui donne à elle-même encore un mois de délai[524]; bref, on emploie

tous les moyens pour n’avoir pas à la «retrancher» de l’église. On ne

saurait reprocher au consistoire cette manière d’agir. La défection

des personnages en vue faisait assez grand tort au parti pour qu’on

renonçât à les excommunier, sauf en cas de force majeure[525]. Mais

lorsque la faute avait été «scandaleuse» le consistoire ne gardait

plus de ménagements: non seulement il citait et punissait ses propres

membres, aussi bien dans des séances dites «de censures» que dans

ses séances ordinaires[526], mais encore les consuls[527], les

magistrats[528] et, comme je l’ai dit, les nobles.

Enfin, il faut ajouter que les églises s’entendaient entre elles

pour organiser une police des mœurs. Celle de Nîmes écrit aux

anciens de Montpellier et au pasteur de Vezenobre «pour s’informer

du fait contre le sieur de Saint-Cézary» accusé de «converser avec

sa chambrière[529]». Un autre jour, elle reçoit une lettre «mandée

par M. Rudavel» lui signalant certaines personnes reconnues coupables

par le consistoire de Saint-Ambroix; elle lui répond pour réclamer le

détail des charges «contre iceux», et, cependant, décide qu’ils «sont

suspandus des saintz sacrements et baptêmes, jusques estre purgés

devant le consistoire de Saint-Ambroix de ce que leur est imposé sus à

cause d’avoir palliardé[530]».

* * * * *

Tels sont les moyens que le consistoire de Nîmes avait à sa disposition

pour appliquer un règlement intransigeant et tracassier, dont tout

plaisir était hardiment banni. Il y réussissait, grâce au respect que

l’on avait pour son autorité. Les réformés soumis à des devoirs précis,

systématiques et presque inhumains, surveillés par la police des

consistoires de la région jusque dans leur vie la plus intime[531], se

trouvaient par là même disciplinés et unis.

Nous allons voir dans le chapitre suivant que les consuls et les

magistrats, subordonnés comme les autres, en tant qu’hommes privés, à

la Discipline, se trouvaient naturellement amenés à mettre toute leur

autorité politique au service de leur consistoire.

V

Les protestants à Nîmes au temps de l'Édit de Nantes · 第 30 / 86 题