Des années passèrent. Jose perdit ses parents et, au lieu d’un adorable
bas de laine, trouva des dettes. Tout courage fut inutile et tout
labeur. Comme des souris, les hommes de loi grignotèrent le petit
patrimoine, et Jose, un matin pendant qu’on vendait sa maison, prit un
bâton et s’en alla, aussi loin qu’il put aller, chercher sa vie. Mais, à
mesure qu’il allait, la vie fuyait devant lui, et il marcha tant et si
longtemps, qu’ayant fait le tour de la terre, il se retrouva dans le
champ, au bord de la route, où, pour la première fois, jadis, il avait
rencontré Josette.
Il posa son bâton et, s’asseyant sur le revers du fossé, il tira de sa
besace un morceau de pain et une pomme. Avant de manger, il réfléchit si
tristement, si tristement que sa faim se passa et que la pomme et le
morceau de pain tombèrent à ses pieds.
Il faisait froid, même à l’abri du vent, il ramena sur ses genoux son
grand manteau loqueteux et s’enveloppa la gorge dans la vaste barbe
grise qui, souvent, avait effrayé les petites filles.
Comme il songeait à cela, il entendit des cris aigus, et voilà des
enfants qui reviennent de l’école, tout pareils à ce qu’il était il y a
plus de soixante ans. Soudain, il comprit l’inutilité de tout et
l’abominable stupidité de la vie. Il se leva et brandissant comme une
fronde sa musette vide, il fit plusieurs fois le tour du champ tel qu’un
halluciné.
Au troisième tour, il tomba dans un grand trou de feuilles sèches; il y
resta, et, comme la nuit approchait, il s’y arrangea pour y dormir.
Cependant, une vieille mendiante arrivait en grognant:
--Ah! vieux, tu ne peux pas rester là; c’est ma place, j’y dors toutes
les nuits. Ce trou-là est à moi, à moi, tu entends?
Et, comme le vieux obéissait docilement, la vieille, après l’avoir
examiné, s’informa:
--D’où êtes vous? Je ne vous reconnais pas. Comment vous appelez-vous?
--On me nomme le vieux Jose.
--Et moi on me nomme la vieille Josette.
Ils se regardèrent en silence; ils se souvenaient.
Mais ils avaient tant souffert et leurs cœurs étaient devenus si secs,
si pareils à ces feuilles mortes que se disputaient leurs misères,
qu’ils ne trouvèrent rien à se dire.
La vieille Josette se tassa dans le trou, comme une bête, tandis que le
vieux Jose, reprenant son bâton, s’en allait.