Tristane s’en allait donc au-devant du dernier amant.
Il venait de loin et il était loin, mais elle le voyait surgir de
colline en colline, enflammé comme un brasier et clair comme un phare;
ces lumières apparues guidaient Tristane et la réconfortaient dans son
voyage.
Elle ne tournait plus la tête pour regarder derrière elle; les images du
passé s’éteignaient successivement, petites lampes soufflées à la ronde;
seule, au milieu d’une grande nuit, Tristane marchait courageusement
vers la lumière surgie de colline en colline.
Il faisait nuit, vraiment, dans la forêt silencieuse; Tristane avait
peur du bruit de ses pas écrasant les feuilles mortes: alors, elle
s’accroupit au pied d’un arbre et elle attendit les yeux fixés sur la
lueur lointaine.
Dès que Tristane fut assise au pied de l’arbre, la forêt s’endormit plus
profondément, sans soupirs et sans rêves, ensevelie dans les délices du
néant;--et Tristane s’endormit aussi, car le sommeil est plus fort que
l’amour.
Tristane s’endormit au moment où un voyageur attardé passait, faisant
des gestes inquiets, plongeant dans l’ombre des regards attentifs; il
penchait la tête d’un côté et de l’autre, l’oreille tendue, et souvent
il s’arrêtait pour mieux écouter et pour mieux regarder; mais Tristane,
écroulée au pied de l’arbre, semblait aussi vague et aussi noire qu’une
touffe d’ajoncs ou qu’une touffe de bruyères.
Il cria:
--Tristane!
La voix s’enfonça dans l’ombre et ne rapporta nulle réponse; alors le
voyageur revint sur ses pas, frôlant encore Tristane et ne la
reconnaissant pas; enfin, il se coucha dans les feuilles mortes et, lui
aussi, s’endormit parmi les arbres silencieux.
Le jour les réveilla; ils se levèrent et s’éloignèrent.
--J’ai été heureux comme dans un rêve, songeait le voyageur.
--O mon dernier amant, songeait Tristane, quelle nuit d’obscures et
profondes délices! Tu m’as donné enfin la plénitude des joies de
l’amour. J’ai été heureuse comme dans un rêve.