TRISTANE

I

Tristane s’en allait sous les feuilles rousses qui s’envolaient une à

une et revenaient tomber à ses pieds. L’automne affligeait le grand bois

de hêtres et de chênes, mais les tardifs chênes avaient encore des

couronnes vertes, et Tristane songea que la vie ne meurt pas sans de

suprêmes reviviscences; elle releva la tête et vit que parmi les nuages

blancs un fleuve de bleu brillait d’une pâleur douce.

Elle marchait serrée en une robe d’amazone, toute noire, mais le col

ceint d’un serpent de fourrure fauve; tête nue, car elle était chez

elle; sa coiffure inébranlable défiait les surprises du vent, et les

bandeaux, d’un blond charmant, voilaient les soucis de ses tempes:--elle

marchait mélancolique et lente, laissant sa longue robe noire balayer

l’herbe où s’endormaient les dernières pâquerettes.

Cette promenade au-devant du dernier amant la menait maintenant par des

sentiers plantés de souvenirs, églantiers et leurs baies sanglantes et

amères qu’elle cueillait au passage en se déchirant les doigts.

«Etre toute petite encore avec tout le mystère de la terrible forêt

devant les yeux, se contenter d’une caresse fraternelle et d’une robe de

fanfreluches, et tout d’un coup vouloir une des fleurs de la lisère,

vouloir les lèvres du petit mauvais sujet qui s’écorche les jambes à

grimper le long de l’arbre où tremble un nid vide.»

Mais Tristane se commentait son premier souvenir:

«Tous les nids sont vides. Ce jeune baiser, sans la joie du vol et la

joie de l’impudeur, eût été fade comme une mûre des haies,--et quand ce

même enfant, l’année suivante, me rendit ma caresse, les yeux ardents et

les gestes insolents, je n’éprouvais encore que le plaisir du mal, les

délices de l’illicite et de la cachette.»

Ensuite des hommes graves ornés de rubans ou de broderies lui avaient

permis de dormir avec un homme, permis et même commandé. Ils disaient

avec de menaçants sourires: «Votre devoir est de dormir avec cet homme,

désormais et avec lui seul.»

Pendant toute la première nuit et bien d’autres nuits encore, Tristane

avait songé à ces récits pieux où des vierges sont livrées à d’experts

et inventifs bourreaux,--puis, habituée au supplice, elle s’endormait

résignée, mais toute meurtrie par le devoir.

Elle ne tressaillit enfin que sous un regard étranger; retrouvées, aussi

fraîches et plus épanouies, les joies de l’illicite et de la cachette

lui firent croire, pendant quelques journées, à la beauté de la vie;

fanées, elle en cueillit d’autres encore, encore d’autres; mais les

nouvelles fleurs séchaient de plus en plus vite, et Tristane avait moins

de courage à tendre la main vers la désillusion des roses.

Tristane regarda derrière elle et vit un chemin qui se déroulait loin,

pareil au chemin jonché de pétales que l’on offrait jadis au

Saint-Sacrement.

«Tant de fleurs brisées et qu’il ne m’en soit resté aucun parfum ni aux

doigts ni au cœur!»

Une fois de plus, elle voulut redevenir toute petite pour refaire, avec

plus de soin, la route parcourue en vain, pour mieux choisir parmi les

églantines et parmi les dahlias, car, songeait-elle, j’ai certainement

passé, sans les voir, à côté des branches les plus fleuries et les plus

odorantes.

«Non. A quoi bon? Je me tromperais encore, je foulerais les mêmes

herbes, j’avancerais la main vers les mêmes erreurs, j’ouvrirais les

bras aux mêmes fantômes, avec la même innocence dans mes gestes et dans

mes yeux. Maintenant, je sais. Je sais comment il faut prendre et

comment il faut donner. Je ne suis pas au bout de ma route; il y a

encore un reposoir avant la chapelle.»

D'un pays lointain: Miracles; Visages de femmes; Anecdotes · 第 61 / 84 题