I
Ils discouraient, assis au bord de l’eau. Floriberte parlait avec une
dureté ironique:
--Vous voulez m’enlever à tout cela, disait-elle, en montrant les
prairies, les bois, le lac peuplé de cygnes, le vieux manoir tout gris,
dont une tourelle, toujours fière, disait la destinée ancienne,--à tout
cela, à toutes mes bêtes, à tous mes arbres, à toutes mes herbes! Votre
âme est-elle donc un paysage plus beau que celui-ci, avec une forêt plus
vieille, un lac plus pur, une herbe plus douce et plus verte! Y a-t-il
des cygnes noirs et des cygnes blancs dans votre cœur? Je n’en saurai
jamais rien, je ne veux pas y entrer: j’ai peur d’être dupée et de ne
trouver qu’un plateau aride, quelques bruyères et des herbes
sèches--auxquelles votre ardent amour est bien capable de mettre le feu.
J’aime mieux donner à manger à mes cygnes.
Et lui, résolu, mais soumis, répondait à Floriberte par d’amoureuses
sottises, qui amusaient la jeune fille et la faisaient songer. En
répliquant, elle mettait un doute à la place de la négation
brutale,--puis tout d’un coup s’apercevait que, relevée par un mouvement
qui n’était peut-être pas inconscient, sa robe laissait de ses jambes
voir un peu plus haut que la cheville.
Floriberte était une de ces filles de race et de sang où l’orgueil lutte
contre la sensualité. Elle se serait donnée avec volupté même à un
amant, même à un passant, si ce sentiment ne l’avait arrêtée, au seuil
de la possible réalisation, qu’un tel don était vraiment trop précieux,
que l’on ne dilapide pas ainsi un trésor royal. L’orgueil l’incitait à
la méchanceté et la sensualité à la complaisance; vaincue, Floriberte
pouvait devenir une maîtresse dévouée à l’amour, mais il était difficile
de la vaincre, car son cœur était dur.
Elevée seule et en liberté parmi des inférieurs, elle méprisait d’abord
tout inconnu, capable de le haïr s’il tentait de mettre la main sur son
indépendance; seul, celui qui en ce moment discourait avec elle, au bord
de l’eau, avait obtenu la grâce d’être écouté. Comme il faut bien se
marier, elle consentait à l’épouser, mais non à l’aimer,--et c’est sur
ce dernier point et non pas sur le premier que Floriberte et son fiancé
discouraient au bord de l’eau, sous les regards inquiets des grands
cygnes.
Floriberte dit encore:
--Quand je vous appartiendrai, mon cher, vous posséderez une femme dont
la beauté corporelle dissipera, je l’espère, les vagues aspirations
sentimentales dont vous êtes imbu, comme de brouillards un paysage
matinal. Ne vous rendez pas ridicule; ne détruisez pas l’attrait
physique qui peut m’attacher à vous; souvenez-vous que je ne suis
enchaînée que par un fil et que je briserais des liens de fer.
Elle se renversa insolemment, se couchant tout entière sur le dos pour
aller arracher une feuille aux branches de saule qui pendaient derrière
elle:--mais elle se redressa vite, ayant entendu le grand cygne blanc
battre des ailes.
--Allons-nous-en! fit-elle tout d’un coup, la figure pâle et les yeux
effarés.