--Seigneur, dit Amalio, c’est le peuple qui se révolte.
--Pourquoi?
--Seigneur, sait-on pourquoi le vent souffle en tempête, qui, l’instant
d’avant, passait odorant, doux et nonchalant?
--Va et interroge les meneurs. Qu’ils disent leur désir: je
l’accomplirai, s’il est juste.
Seigneur, ils ne sauront pas me répondre.
--Interroge-les toujours.
--Seigneur, vos archers seuls se font comprendre.
--Tais-toi et va.
Quand son ministre fut sorti, Sansovino reprit sa marche impatiente de
prince prisonnier de l’inquiétude. Fort, mais seul contre le délire des
foules, il doutait d’une force qui n’avait pas su pacifier les ouragans
et intérieurement il reniait la gloire du pouvoir.
Maître de lui, cependant, et de l’ironie plein les yeux, il cherchait la
cause secrète, peut-être lointaine, de cette révolte déconcertante, et,
s’arrêtant çà et là, il semblait interroger les vieux confidents de sa
souveraineté et ses gardiens, le double rang des héros de marbre, les
énigmatiques armures, incorruptibles corps laissés là par des âmes
insoucieuses;--et il adressait aussi des questions aux êtres auréolés
qui s’extasiaient dans la splendeur éternelle des mosaïques;--et il
interrogeait encore, mais d’un regard plus doux, Fulvia, sa maîtresse,
sorte de reptile fauve et doré, qui se roulait à moitié nue dans un
coin, vautrée parmi de précieuses soies, mangeant des oranges et jouant
avec un singe.
La bête à chaque instant s’empêtrait dans les étoffes ou dans la robe de
Fulvia, une courte tunique de lin rouge brodée de noires têtes de
cynocéphales; alors, elle se fâchait, montrait les dents, puis calmée
aussitôt, faisait patte de velours, caressait le cou, les épaules et les
seins de son amie, à l’imitation de Sansovino; ensuite, riait en se
gonflant les joues.
--Fulvia, dit le prince, je te défends de te laisser caresser par
l’Angiolo. Il te mordra, et tu sais que je n’aime pas le sang.
--Le sang, le sang! cria Fulvia, c’est beau, le sang, c’est de l’eau
pourpre, c’est de l’eau vivante!
Un geste la fit taire et elle se rencoigna:
--Angiolo, sois sage! Le seigneur a dit que tu sois sage... Tiens,
regarde, ton portrait, là, et là encore, tiens, tiens, tiens...
Et elle relevait, ingénue ou perverse, le pan de sa courte robe,
dénudant ses grêles et pures hanches, le profil aimable de son ventre
vierge de fruit.
Soudain (la peur donne la pudeur), elle cessa de jouer, baissa sa robe,
la rentra entre ses jambes, comme une lutteuse. L’Angiolo aussi se figea
en une grotesque statuette de la crainte,--et, sa main agrippée à celle
de Fulvia, il tremblait.
Sansovino s’arrêta court, le poing sur sa dague.
Une voix de houle s’élevait, un aboiement d’infernale meute,--et des
stridences comme de tempête, les cordages giflant les mâts, la voilure
claquant avec désespoir.
--Le Tranche-têtes! le Tranche-têtes! le Tranche-têtes!
Amalio rentra.
--Eh bien?
--C’est le Tranche-têtes, seigneur.
--Ne l’ai-je pas supprimé? dit Sansovino. N’ai-je point annihilé cette
cruelle fête ou douze têtes de vierges tombaient sans gloire et sans
expiation pour la seule sauvegarde d’une tradition criminelle et folle?
Dans les temps anciens, tu le sais, il n’y avait qu’une victime. Il en
fallut deux, bientôt, puis quatre, puis douze à la superstition stupide
de la plèbe et des prêtres... Douze crimes pour honorer l’infini!...
Amalio, je suis venu et j’ai protégé mon peuple contre lui-même; j’ai
défendu tous les sacrifices sanglants: ni douze têtes, ni une seule.
Plus de sang! Que demandent-ils donc? Ne suis-je pas obéi?
--Vous êtes obéi seigneur. Aussi, je ne comprends pas.
--Alors, à quoi es-tu bon? Retourne, amène-moi un de ces sauvages, un
chef, s’il y en a... Oui, la Plèbe a toujours des chefs... Les chefs
sont la conscience de la Foule... Amène-moi la conscience de la Foule,
que je la sonde, que j’enfonce mon bras dans le secret de ces
ténébreuses entrailles!
--Je sais ce qu’ils veulent, prince, dit Fulvia.
--Tais-toi et habille-toi. Le Peuple va entrer ici, et il n’aime pas la
beauté. La beauté le surprend et le met en colère.
Fulvia obéit.
--Angiolo, viens, et soyons bien, bien sages. Viens, ami, et je vais te
dire une histoire. Chut! Tu ne sais pas ce que c’est que la fête du
Tranche-têtes? Ecoute bien!... Oh! c’était si beau!... Figure-toi tous
les ans, à Pâques, quand le soleil monte et s’épanouit comme une grande
fleur d’amour... tu fus jamais amoureux, toi, l’Angiolo?... douze belles
filles de trois fois six ans, et blondes comme Lui, se sacrifiaient pour
la Cité et mouraient pour perpétuer la vie... Elles allaient, vêtues de
blanc comme de nouvelles épousées, vers la montagne du Levant, et là,
toutes se dépouillaient de leurs parures et, nues, se baisaient sur la
bouche, puis s’agenouillaient, et l’homme rouge leur coupait la tête...
Il était beau, lui aussi, l’homme rouge, et fort, et grand! Douze fois
la hache tombait, et ses bras ne mollissaient pas... Ah! la belle fête!
Le Peuple entier était là, pleurant d’amour, chantant des cantiques au
Dieu si bon qui donne la vie avec joie et à qui il faut la rendre avec
joie. Du sang, du sang, mon petit l’Angiolo! Le beau sang pur coulait
sur les flancs de la montagne de marbre, et les vierges buvaient une
goutte du beau sang pur et vierge, pour devenir aptes à l’amour et à
l’enfantement... Maintenant, les filles seront délaissées et elles
seront stériles... O Sansovino, pourquoi as-tu défendu la fête?... Tu
dors, mon petit l’Angiolo:
Fais dodo,
L’Angiolo,
Dodo, mon ’tit l’Angiolo!
--Que veux-tu? demanda Sansovino au chef du Peuple qu’Amalio poussait
vers le prince.
--Le Tranche-têtes, seigneur.
--Il est supprimé.
--Rétablis-le, seigneur, si tu nous aimes... Les douze sont prêtes,
elles sont là, avec nous... Veux-tu les voir?... Venez, Lucia, Corona,
Palma, venez toutes!
Les douze vierges entrèrent, pâles et les yeux ardents. Elles se
tenaient par la main. Elles saluèrent le prince et Lucia, d’une voix
sévère et un peu frissonnante, dit lentement:
--Nous t’en supplions, Prince, permets le Tranche-têtes!
Sansovino ne répondit pas.
Alors un autre chef entra, quasi-nu, la poitrine poilue et rouge. Il
leva son bâton et dit:
--C’est moi le Peuple. Le Peuple veut le Tranche-têtes.
Sansovino répondit au Peuple.
--Je n’ai plus de bourreau... Qui sera l’homme rouge?
--Moi, dit le Peuple.
--Allez, dit Sansovino, et que le peuple soit son propre bourreau.
Les hommes sortirent, les douze vierges sortirent, et un violent cri de
joie, un hurlement voluptueux entra par les étroites fenêtres. Le peuple
délirait, chantait, infatigablement, sur le ton de l’ivresse:
--Au Tranche-têtes! Au Tranche-têtes! Au Tranche-têtes! Gloire à Dieu!
Gloire à Sansovino!
Fulvia, bondissant de son coin, l’Angiolo dans ses bras, courut au
prince:
--Tu es bon, tu es bon, Sansovino! comme je t’aime!
Mais le prince, l’écartant d’un geste, appuya son front à l’épaule du
triste Amalio,--et il pleura.