I
Le beau, le fort, le royal mâle, le bourreau jovial et roux s’arrêtait
aux carrefours et, un nègre grotesque ayant soufflé dans une conque
marine, qui rendait des sons puissants et doux, comme venus d’en haut,
le bourreau jovial et roux criait de sa belle voix d’appel:
--A la plus belle! A la plus belle!
Il criait, puis il flagellait sa mule vêtue d’orreries et de cuirs
historiés de rires rouges, et plus loin, parmi les gens contents et les
filles songeuses, il criait encore:
--A la plus belle! A la plus belle!
Quand il arriva devant le palais de la reine, il quitta sa mule
historiée de rires rouges et à genoux il cria son cri:
--A la plus belle! A la plus belle!
Alors, une étoffe de pourpre monta des entrailles de la tour et flotta
au-dessus des créneaux, pendant que huit soldats de bronze sonnaient des
airs d’amour en des trompes d’ivoire.
La reine parut sous l’étoffe de pourpre pliée en dais dont les coins
étaient retenus par des amazones qui dressaient, à la place de leurs
seins rasés, des boules d’argent hérissées de pointes d’or: un jeu
habile l’éleva trois fois comme une apparition plus haut que le mur des
créneaux et le peuple d’une seule voix criait à son tour, confondant en
une adoration unique l’élue de la pourpre et la future élue du sang:
--A la plus belle! A la plus belle!
Au troisième jeu, la reine descendit et ne remonta plus, la foule se
tut, le voile de pourpre s’affaissa, les hérauts de bronze abaissèrent
leurs trompettes, et le bourreau jovial et roux, enjambant sa mule aux
rires rouges, continua son chemin par les rues, s’arrêtant aux
carrefours et criant, après la sommation de la conque, de sa belle voix
d’appel:
--A la plus belle! A la plus belle!
* * * * *
Les agapes du soir furent solennelles et douces.
--C’est toi la plus belle! disaient les amants à leur belle. Demain tu
seras choisie et je ne te verrai plus. Laisse que je m’enivre pour
jamais à la coupe jumelle de tes seins purs et que je pénètre une
dernière fois en toi, pour que dans les autres mondes il naisse de moi
un Dieu!
Mais l’amante songeait et disait:
--Je ne suis pas la plus belle. Tu verras, je serai dédaignée, nous
retrouverons nos jours et nos nuits. Laisse-moi me baigner et me
parfumer, laisse-moi dormir, que mes yeux soient calmes; laisse-moi: tu
m’aimeras demain. Je veux qu’Il me choisisse--pour la prochaine fois.
Ayant entendu cela, les amants s’attristaient et disaient:
--Tu es la plus belle! Il te choisira demain. Donne-moi les derniers
plaisirs et qu’un Dieu immortel naisse de ma chair mortelle.
Et les belles attendries par la certitude de leur beauté unique et sûre,
aimaient leurs amants--pour la dernière fois.
--Oui, disaient-elles, vaincues, il n’est que trop vrai: je suis la plus
belle, je me sens déjà élue!
Les trompettes de l’aube les réveillèrent toutes pâmées d’amour et
d’orgueil.
* * * * *
La montagne du sacrifice s’élevait comme un cap au bord des flots verts,
portant à son sommet la statue du Dieu éternellement voilée de blanc. Il
était debout, ramenant sur sa poitrine avec ses bras croisés, les plis
d’un lourd manteau d’argent. Pour l’avoir vu nu pendant quelques
secondes, tous les ans, le peuple devinait et aimait sa beauté
impérissable, sa grâce vierge et immaculée,--car si la plus belle lui
était offerte, il n’en voulait que le simulacre et ses bras ne s’étaient
jamais noués, comme ceux d’un Baal impur, sur de la frissonnante chair:
celle qui mourait pour lui ne mourait pas sous des baisers obscènes et
torrides, mais, holocauste d’amour, en versant avec décence un sang
sacré.
La foule adorait muette, agenouillée dans la plaine, les yeux extasiés
vers l’idole ou levés, moins haut, vers la reine qui, à mi-chemin sous
son dais de pourpre pleurait, selon le rite, le malheur de ne pouvoir,
ayant été élue la Puissance, être élue la Beauté.
Quand le soleil atteignit dans le ciel un certain point connu de lui
seul, le bourreau jovial et roux parut sur la montagne pour disposer aux
pieds du Dieu un billot entouré d’étoffes précieuses, mais il se retira
aussitôt derrière la statue, attendant le signal d’amour.
A ce moment, le défilé commença. Vêtues de voiles blancs, ainsi que
l’Amant dont elles voulaient la conquête, une à une, les jeunes femmes
gravirent la montagne sainte et, passant lentement devant le dieu
immobile, elles redescendaient par un autre chemin.
Elles passaient et redescendaient tristes et pleurantes, pour venir se
ranger autour de la reine, cortège de dédaignées, et cette partie de la
montagne retentissait d’un bruit terrible de sanglots qui, comme les
flots d’un torrent de honte, venaient retomber sur le peuple à genoux.
Toutes étaient passées et nulle n’avait été choisie!
Toutes! non, en voici encore une, mais si pâle et si indécise à gravir
la route que l’on devine une incrédule, peut-être une blasphématrice.
--Va! va! cria la foule. C’est toi! Il t’attend. Va! va! Monte avec
courage! Monte, tu es belle! Monte, tu es la plus belle!
Et à chaque cri de la foule, comme portée par la puissance de la parole,
la victime avançait d’un pas.
Elle arriva sous la statue: les bras du Dieu, pour un instant,
s’ouvrirent étendus en croix comme deux grandes ailes blanches,--et le
peuple disait, ému, d’une joie divine: «Voilà celle qu’il a choisie!
Merci! Gloire à Dieu! Gloire à Dieu!»
Cependant, plus pâle encore, et toute chancelante, mais résignée, la
Victime, imitant les gestes du Dieu, étendit ses bras blancs vers la
foule qui adora, enivrée, la beauté voulue par le Mystère.
Cet acte de prêtresse, la piété du peuple, la conscience absolue d’être
bien vraiment «la plus belle», ce rôle d’hiérophante et d’holocauste,
tout cela raffermit enfin la jeune femme et, sans même un regard vers
celui qui, perdu dans l’assemblée des fidèles, se glorifiait
douloureusement d’une telle amie, elle s’agenouilla et posa son front
blanc sur le billot habillé d’étoffes précieuses. On vit s’avancer le
bourreau jovial et roux qui, tout en criant de sa belle voix d’appel:
--La plus belle! La plus belle! La plus belle! sortit de son écrin le
glaive nu des sacrifices.
Sur le cou incliné le glaive tomba.
Alors le bourreau jovial et roux prit par les cheveux la tête heureuse
de la plus belle, et d’un geste large il la lança dans la mer.
Les cheveux d’or, lourde étoffe, laissèrent la tête heureuse tomber
lentement dans le ciel bleu, comme un don divin; les cheveux d’or
s’ouvrirent en éventail de bénédiction et le ciel bleu, pour un éclair,
s’illumina d’un second soleil.
Le peuple criait, sur un mode d’amour et de pitié:
O tête la plus belle,
Que ton sang nous bénisse!
La tête doucement s’enfonça dans la mer.