de Lucrezia Crivelli, suivante de la duchesse Béatrice d’Este, dont
le duc était devenu amoureux. Lucrezia succédait, dans les faveurs du
prince, à Cecilia Gallerani, une femme célèbre par sa beauté et que le
duc dut éloigner sur la plainte de son épouse outragée, la duchesse
Béatrice. L’histoire ne dit pas si celle-ci fut plus enchantée de voir
monter au rang de favorite sa propre demoiselle d’honneur. En tout cas
la liaison ne fut pas de longue durée. Ludovic dut se mettre à la tête
de ses troupes pour combattre les Français, qu’il avait appelés en
Italie, puis trahis. Vaincu à Novare, il fut fait prisonnier et enfermé
au château de Loches, où il mourut (1510).
Ce magnifique tableau, acheté par Louis XIV, figure dans la Grande
Galerie, à la travée des peintres italiens.
* * * * *
Hauteur: 0.62.--Largeur: 0.44.--_Figure en buste grandeur nature._
EUGÈNE FROMENTIN
CHASSE AU FAUCON EN ALGÉRIE
SALLE THOMY THIÉRY
[Illustration]
_Chasse au faucon en Algérie_
La course frénétique des chasseurs nous a conduits dans ce coin
pittoresque de la plaine algérienne où la verdure d’une herbe courte
s’oppose à la grisaille des rochers brûlés de soleil. La solitude
s’emplit de mouvement et de clameurs, une foule bariolée s’agite;
les vêtements des cavaliers, les harnais des chevaux, les armes
damasquinées scintillent et mêlent leurs notes claires et violentes.
C’est la fin de la chasse. Guidés par le vol des faucons, les Arabes,
au triple galop de leurs montures, ont forcé le lièvre qui gît sur le
sol. Les rapaces, difficilement maintenus par des valets, se jettent à
la curée. Adossés contre le rocher et dressés sur leur selle marquetée
d’argent, le vieux chef arabe et sa suite, faucon au poing, assistent
à la scène. Au deuxième plan, des chevaux tenus en bride et encore
écumants de la course fournie, piaffent et s’impatientent. Hommes et
bêtes forment un ensemble chatoyant, vibrant, qui papillote sous l’azur
du ciel d’Afrique. Tout cela est dans une gamme claire, chantante, d’un
coloris brillant qui donne bien l’impression d’un Orient lumineux et
pittoresque.
Eugène Fromentin restera, dans l’histoire de l’art, le peintre de
l’Algérie, du moins un des premiers qui la découvrirent pour la faire
aimer. Non l’Algérie du Sud, égarée dans la fournaise du soleil et dans
les sables, mais l’Algérie accessible à tous, celle des Arabes, des
cités paisibles parmi des ruines, des palmeraies fraîches oubliées,
comme des corbeilles de fête, au bord du désert, l’Algérie des
fantasias cérémonieuses et brillantes, des mosquées, des champs de
bataille encore fumants, des tribus vagabondes. On peut regretter qu’il
se soit borné à voir l’Arabe hors de sa tente, dans la lumière des
sables et du ciel et qu’il n’ait pas osé, au lieu de ne l’étudier que
dans les manifestations extérieures de sa vie, se pencher jusqu’à son
foyer, dans la familiarité de ses mœurs.
Jules Claretie constate très justement que Marilhat avait rapporté
d’Orient des paysages empreints d’une mélancolie profonde, Decamps des
scènes étincelantes, Delacroix de grandioses spectacles, et qu’à son
tour Fromentin a trouvé sur cette terre lumineuse une note personnelle
que ses prédécesseurs y eussent vainement cherchée, puisqu’il la
portait en lui. La gamme de Fromentin est douce, ses tons favoris sont
les demi-teintes.
Devant cette terre splendide, toute décorée de noblesse par des siècles
d’histoire, Fromentin demeure cependant un Parisien de pure race.
Ses Arabes ont de l’esprit jusque dans les plis de leurs burnous. Il
n’aimait pas voir le laid: il le transformait à travers les mailles
d’or de son imagination. Dans ses tableaux qui n’ont pas la vibration
hardie du désert, la sensation de son étendue monotone, le désert
pourtant ne perd rien de sa grandeur; car l’intelligence du poète, plus
infinie que l’espace des dunes, dépassait par son effort l’horizon qui
n’est vide, comme celui de la mer, que pour le passant incapable de
s’émouvoir et de comprendre. Ses yeux retiennent la configuration des
choses aussi profondément que son âme pénètre les âmes. Son observation
toujours attentive ne néglige rien de la vie: aussi l’exactitude de ses
travaux, pareille à celle des documents d’une histoire, est affirmée
par tous les voyageurs.
Dès qu’il a mis les pieds sur la terre d’Afrique, il est séduit,
conquis pour toujours et il exhale son enthousiasme en pages
éloquentes. Car Fromentin est aussi bon écrivain qu’habile artiste.
Il est l’auteur presque célèbre de _Dominique_, un roman loué par
tous les contemporains et dont la lecture est toujours agréable; il
collabore à la _Revue de Paris_ et à la _Revue des Deux-Mondes_. S’il
n’avait recherché la gloire dans la peinture, il l’aurait certainement
trouvée dans les belles-lettres. «Tout ici m’intéresse, écrit-il.
Plus j’étudie cette nature, plus je crois que, malgré Marilhat et
Decamps, l’Orient reste encore à faire. Pour ne parler que des hommes,
ceux qu’on vous fait sont des bourgeois. Le vrai peuple arabe, en
haillons et plein de vermine, avec ses ânes misérables et teigneux, ses
chameaux en guenilles passant, noirs et rougis par le soleil, devant
ces horizons splendides, cette grandeur dans les attitudes, cette
beauté antique dans les plis de tous ces haillons, voilà ce que nous ne
connaissons pas. Somme toute, au point de vue du travail, je n’ai point
à me plaindre et, du train dont je vais, je promets de vous rapporter
un album assez intéressant.»
Il rapporte mieux qu’un simple album: il rapporte deux volumes
d’impressions et les motifs de nombreuses toiles: c’est toute
l’Algérie, lumineuse et chatoyante qu’il ramène dans ses bagages et
qu’il détaillera sans relâche de son pinceau brillant. Il a mieux vu
l’Algérie que Marilhat, Decamps et Delacroix; il l’a vue en poète et
en psychologue. Et comme exécutant, il les égale par le charme de ses
arrangements sombres et clairs, par la précision d’un style désireux de
dire, au delà des formes, l’âme des êtres et des choses.
_La Chasse au faucon_ fut exposée au Salon de 1863 et acquise par
Thomy-Thiery qui la légua au Louvre ainsi que toute sa collection. Elle
figure au deuxième étage, dans la salle qui porte le nom du donateur.
* * * * *
Hauteur: 1.62.--Largeur: 1.16.--_Figures demi-nature._
CORRÈGE
LE SOMMEIL D’ANTIOPE
SALON CARRÉ
[Illustration]
_Le Sommeil d’Antiope_
Antiope, nonchalamment couchée sur une draperie bleue, un bras arrondi
au-dessus de la tête, dort sans se douter que le secret de ses charmes
est trahi et que Jupiter, sous la forme d’un satyre, mais conservant
encore, malgré ce déguisement, sa majestueuse beauté d’Olympien, a
soulevé le voile qui les cachait d’une main libertine et curieuse.
Penché vers la nymphe, le dieu contemple ce beau corps assoupli par
l’abandon du sommeil. Dans sa blancheur tiède et blonde, baignée de
demi-teintes qui en noyent les contours et lui donnent les rondeurs
de la vie, sous ce torse d’une grâce si molle et si tendre, on suit
pourtant les détails d’anatomie perdus dans la masse par une science
qui se dissimule sous le charme; car il ne faut pas oublier que Corrège
est, avec Michel-Ange, un des plus savants dessinateurs du monde. Aux
pieds de l’Antiope, l’Amour, ayant près de lui son carquois, fait
semblant de dormir, couché sur le gazon, dans une pose d’insouciance
enfantine; mais croyez bien qu’il ne dort que d’un œil, voit tout
le manège et le favorise. Un riche paysage, étouffé et sourd, avec
des tons de velours fauve, sert de fond à cette voluptueuse scène
mythologique et fait admirablement ressortir la blancheur dorée de
l’Antiope, foyer de lumière du tableau. Bien qu’elle ait la beauté
d’une Nymphe, Antiope reste une femme. Ce n’est pas un morceau de
marbre, elle vit, elle palpite et le gonflement de la respiration
soulève sa souple poitrine.
On demeure stupéfait d’admiration devant la grâce voluptueuse de
Corrège qui créa tout un monde charmant de formes ondoyantes, de divins
sourires, de lumières argentées, d’ombres transparentes et de reflets
magiques. Corrège, s’il n’inventa pas absolument le clair-obscur,
en tira du moins des harmonies nouvelles et des effets inconnus.
Son entente du raccourci et de la perspective des corps lui permet,
par l’inattendu des aspects, les courbes imprimées aux lignes, les
têtes qui plafonnent ou se penchent en avant, les poses hardiment
projetées, de changer l’aspect habituel des figures et des groupes,
car ce gracieux, ce délicat, ce tendre est aussi un homme d’une
science profonde; il possède la force comme il possède la grâce et les
Apôtres géants du dôme de Parme sont là pour le prouver. Personne,
pas même Michel-Ange, n’a dessiné d’un style plus grand et plus fier.
De plus, son dessin est enveloppé d’une couleur admirable. Corrège
est peut-être le plus original des peintres. Il se forma tout seul et
tira tout de lui-même. Quelques recherches qu’on ait faites, on n’a
pu retrouver avec certitude le nom d’aucun de ses maîtres et il ne
paraît pas qu’il soit jamais sorti de son pays natal. Ses prétendus
voyages à Rome, à Florence, ne sont rien moins que prouvés. Il ne doit
rien qu’à son génie et à la nature qui l’avait si heureusement doué.
Cette perfection, il l’acquit tout de suite et comme sans effort. A
vingt ans à peine, il était déjà en possession complète de son talent.
A peine si, dans ses deux ou trois premiers tableaux, on aperçoit
quelque sécheresse et quelque symétrie qui les rattachent à l’école
antérieure. Comme Raphaël, dans une vie assez courte, il parcourut le
cycle tout entier de l’art, avec cette différence qu’il travaillait
seul et n’avait pas, pour prêter des mains à sa pensée, une armée
d’élèves enthousiastes et respectueux, pour la plupart grands peintres
eux-mêmes. Sans avoir été pauvre, comme le racontent des biographes
plus amis du pathétique que du vrai, il n’eut pas cette vie éclatante,
bienheureuse, protégée des dieux et des hommes, qui fut la récompense
du peintre d’Urbino. Quoiqu’il n’épargnât rien pour en éterniser la
durée, qu’il employât les couleurs les plus chères, les toiles les plus
soigneusement préparées, ses chefs-d’œuvre furent payés, de son vivant,
des prix médiocres. Mais la postérité, séduite par le charme enivrant
de ses Vierges et de ses Nymphes, lui a donné un trône d’ivoire parmi
les dieux de l’art, dans l’Olympe de la peinture. (Théophile Gautier.)
Corrège n’est pas, comme Rubens, un praticien par excellence pour
lequel la peinture consiste surtout dans le maniement du pinceau; c’est
un vrai poète qui peint pour exprimer des idées et des sentiments. Dans
tous les arts, les hommes les plus puissants n’ont pas de procédés. Les
instruments sont les mêmes pour tout le monde; pour apprendre à les
manier avec génie, il faut en avoir. Inépuisable dans ses inventions
ingénieuses, toujours nouveau dans ses souriantes mythologies, Corrège
a ajouté aux symboles antiques la séduction d’une jeunesse immortelle.
Véritable poète de la Renaissance italienne par le charme souverain de
sa fantaisie, il reste, par la douce émotion de son cœur, un homme de
tous les pays et de tous les temps. D’autres, peut-être, ont été plus
majestueux et plus austères; nul n’a mieux exprimé la beauté dans son
sourire, la vie dans sa grâce.
_Le Sommeil d’Antiope_ a longtemps fait partie de la galerie des ducs
de Mantoue. Acheté d’abord par Charles Ier, il passa ensuite dans le
cabinet du banquier Jabach, puis dans celui de Mazarin. Les héritiers
du cardinal le vendirent à Louis XIV. Il est aujourd’hui l’un des plus
beaux joyaux du Salon Carré.
* * * * *
Hauteur: 1.90.--Largeur: 1.14.--_Figures grandeur nature._
WATTEAU
L’EMBARQUEMENT POUR CYTHÈRE
SALLE DU XVIIIe SIÈCLE
[Illustration]
_L’Embarquement pour Cythère_
Quoiqu’il n’ait peint que des fêtes galantes et des sujets tirés
de la comédie italienne, Antoine Watteau est un grand maître. Il a
créé un aspect nouveau de l’art et vu la nature à travers un prisme
particulier. Son dessin, sa couleur, ses types, ses agencements
lui appartiennent. Il est original. Il a la grâce, l’élégance, la
désinvolture et son art est sérieux si son genre peut sembler frivole.
Son œuvre est une fête perpétuelle. Ce sont des concerts, des bals,
des entretiens galants, des rendez-vous de chasse, des décamérons dans
les grands parcs à terrasses, à statues et à fontaines mythologiques,
des Mezzetins donnant des sérénades à des Isabelles, des Colombines
jouant de l’éventail et de la prunelle avec des Léandres, des
cavaliers relevant de belles dames assises sur l’herbe: tout ce qu’une
imagination heureuse peut inventer de plus riant et de plus aimable.
En voyant ces toiles si gaies, si spirituelles, si claires de ton, où
les lointains bleuissent comme les paradis de Breughel de Velours, on
serait tenté de croire, chez l’artiste, à une bonne humeur inaltérable
et à un joyeux éblouissement de la vie. Ce serait se tromper. Watteau
était valétudinaire, mélancolique, voyait tout en noir et n’avait de
rose que sur sa palette.
La plupart des tableaux de Watteau sont à Berlin. Le Louvre n’en
possède qu’un petit nombre, mais il a l’heureuse fortune de pouvoir
montrer son chef-d’œuvre _l’Embarquement pour Cythère_.
Au bord d’une mer dont l’azur vague se confond avec celui du ciel
et des lointains, près d’un bouquet d’arbres aux branches légères
comme des plumes, se dresse une statue de Vénus ou plutôt un buste
de la déesse terminé en gaine à la façon des Termes et des Hermès.
Des guirlandes de fleurs s’y suspendent: un arc et un carquois y sont
attachés. Non loin de la déesse, sur un banc, une jeune femme jouant de
l’éventail, semble hésiter à partir pour l’île de Cythère. Un pèlerin
agenouillé près d’elle lui chuchote à l’oreille de galantes raisons
pour la convaincre et un petit Amour, le camail sur les épaules, la
tire par le pan de sa robe. Il doit être du voyage sans doute. A côté
de ce groupe, un cavalier prend par les mains, pour l’aider à se lever,
une jeune beauté assise sur le gazon. Un autre emmène sa belle, qui
ne résiste plus, et dont il entoure du bras le fin corsage. Au second
plan, trois groupes d’amoureux, le camail au dos, le bourdon à la
main, se dirigent vers la barque où sont déjà arrivés deux groupes de
pèlerins de la tournure la plus svelte et la plus coquette. Avec quelle
élégance la femme qui va entrer dans l’esquif relève par derrière,
d’un petit tour de main, la traîne de sa robe! Il n’y a que Watteau
pour saisir au vol ces mouvements féminins. La barque est sculptée,
dorée et porte à sa proue une chimère ailée, cambrant son torse et
renversant sa tête dans une coquille à cannelures. Des rameurs demi-nus
la manœuvrent, et de petits Amours en déploient la tente. Au-dessus
de l’esquif, dans des tourbillons de légères vapeurs, pareilles à des
gazes d’argent, volent, se roulent et jouent des Cupidons enfants, dont
l’un agite une torche.
Voilà bien à peu près les principaux linéaments de la composition et la
place des personnages. Mais quels mots pourraient exprimer ce coloris
tendre, vaporeux, idéal, si bien choisi pour un rêve de jeunesse et de
bonheur, noyé de frais azur et de brume lumineuse dans les lointains,
réchauffé de blondes transparences sur les premiers plans, vrai comme
la nature et brillant comme une apothéose d’Opéra! Rubens et Véronèse
reconnaîtraient Watteau pour un des leurs. L’auteur de l’_Embarquement
pour Cythère_ est assurément le plus coloriste des peintres de l’école
française. (Théophile Gautier.)
«Si Watteau, écrivent les Goncourt, a fait une nature plus belle que
la nature, il le doit au poète dont est doublé le peintre. Regardez
dans tous ces berceaux, ces bocages, dans toute cette ombre feuillue,
regardez les trous, les jours, les percées, qui mènent toujours
l’œil à du ciel, à des perspectives, à des horizons, à du lointain,
à de l’infini, à de l’espace lumineux et vide qui fait rêver.
L’ennoblissement dont il revêt son paysage, à lui, c’est la poésie du
peintre-poète, poésie avec laquelle il _surnaturalise_, pour ainsi
dire, le coin de nature que peint son pinceau. Des paysages idéalisés,
des paysages atteignant, dans leur composition poétique, un certain
surnaturel, auquel l’art matériel de la peinture ne semble pas pouvoir
monter, voilà le caractère du paysage de Watteau.»
Watteau composa une réplique légèrement réduite mais d’une facture
plus poussée de son _Embarquement_; cette toile orne aujourd’hui l’un
des salons de l’ambassade française à Berlin, mais pour le charme et
la fluidité des lointains, la séduction de l’ensemble, le tableau du
Louvre l’emporte de beaucoup sur celui de Berlin.
Celle toile valut à Watteau son admission à l’Académie de peinture, en
1770. Elle figure aujourd’hui dans la Salle du XVIIIe siècle.
* * * * *
Hauteur: 1.27.--Largeur: 1.92.--_Figures: 0.30._
PATER
LA TOILETTE
SALLE LA CAZE
[Illustration]
_La Toilette_
L’intérieur d’une élégante au XVIIIe siècle. On est au petit matin,
ou, pour mieux dire, au petit matin des jolies femmes pour qui le jour
commence alors que le soleil est depuis longtemps levé. Rien n’est plus
salutaire à la conservation du teint qu’un sommeil prolongé, dans la
molle tiédeur du lit. Aussi l’agréable personne représentée ici, dans
son déshabillé charmant, offre un visage reposé et des joues délicates
dont l’épiderme, pour employer le style de l’époque «semble pétri de
lis et de roses». Une demi-obscurité règne dans la pièce; la lumière
trop vive du dehors pourrait incommoder la belle paresseuse. Elle est
assise devant sa toilette, jolie table garnie de dentelles couverte
de boîtes de poudre à la maréchale, de pâtes d’amande et de mouches.
Dans le miroir dressé devant elle, elle surveille le détail compliqué
de sa coiffure, à laquelle s’occupe activement une soubrette. Une
matinée très élégante est jetée sur ses épaules, laissant apercevoir
une gorge fort avenante et les bras les plus jolis du monde. En tous
temps, l’ajustement d’une élégante a été une affaire d’importance:
on s’en aperçoit au nombreux personnel qui s’y emploie ici. Pendant
qu’une femme de chambre seconde la coiffeuse, d’autres s’occupent à
diverses tâches; l’une, près de la cheminée, fait chauffer la chemise
de fine toile, une autre approche du feu un récipient contenant l’eau
pour les ablutions. Une fillette, placée là on ne sait pourquoi, suit
d’un œil intéressé toutes les phases de la toilette. Il en est une,
cependant, qui ne semble apporter qu’une attention médiocre à ce qui
se passe autour d’elle: cachée derrière le miroir et courbée sur sa
chaise, son regard mutin paraît faire des signes d’intelligence à un
personnage qu’on ne voit pas. Comme il arrive invariablement dans les
tableaux de cette époque, l’artiste n’a pas manqué d’y ajouter la note
libertine destinée à pimenter l’anecdote. Caché derrière une tenture
qu’il soulève à demi, un jeune abbé de cour passe une tête curieuse et
s’absorbe dans la contemplation de la maîtresse du logis.
Tout est charmant dans cette composition, où l’aimable et spirituel
talent de Pater a prodigué les détails. Comme Watteau et Lancret, il
excelle dans cet art coquet, libertin et gracieux du XVIIIe siècle,
dont l’idéal était le joli et la fonction d’orner les petites maisons
des grands seigneurs et les boudoirs des marquises. Quelles jolies
têtes de femmes, quelles sveltes tournures, quels élégants costumes
galamment portés! Comme tout cela a bon air et vit aisément dans cette
atmosphère de luxe et de plaisir! Comme on sent bien qu’en peignant
ces élégances d’alcôve et de ruelles, l’artiste exprime exactement le
goût, la fantaisie et le caprice de son siècle! De même que le siècle
précédent, solennel et pompeux, avait engendré des peintres comme
Poussin ou Lebrun, de même la Régence jouisseuse et le règne frivole
qui suivit suscitèrent d’aimables talents, tels que Lancret, Watteau,
Hilair, Pater, Boucher, qui surgirent spontanément de cette atmosphère
galante, comme Vénus de l’écume des flots. Avec le même goût de la
peinture gracieuse et libertine, ils eurent tous le don précieux de la
mesure, ce goût inné qui les empêcha de convertir le marivaudage en
grossièreté. Quelque osé que puisse être le sujet traité, il se rachète
toujours par une élégance de bonne compagnie, par un tour spirituel et
malicieux qui frôle sans insister, qui fait sourire et jamais rougir.
A ces qualités rares, ils ajoutèrent--et Pater plus que les autres--une
science du coloris qui les fait reconnaître au premier regard. A
aucune époque, la peinture n’a trouvé de teintes aussi délicates ni
aussi précieuses. En considérant _la Toilette_, de Pater, on est
aussitôt conquis et ravi par cette adorable symphonie de tons où le
bleu et le rose forment les dominantes. Et qu’on ne dise pas que
c’est là un art facile: la savante disposition des valeurs révèle au
contraire une maîtrise supérieure. Quelle délicatesse, par exemple,
dans le rose tendre de la robe que porte la soubrette assise devant
le feu et comme elle se fond harmonieusement avec le rouge plus
sombre de la femme inclinée devant elle. Rien de heurté, ni de banal,
dans ces associations qui, sous le pinceau d’artistes moins habiles,
deviendraient si facilement vulgaires.
Pater peut être considéré comme l’un des meilleurs de nos «petits
maîtres» français. Tandis que Watteau plaçait de préférence ses
personnages dans le plein air de la campagne, avec des lointains roses
et des ciels merveilleux, Pater cherchait plus volontiers ses sujets
dans les intérieurs luxueux et coquets. Il a été surtout le peintre
des boudoirs et des chambres à coucher du XVIIIe siècle. Par son
genre, il rappelle Terburg, le plus aristocratique des Hollandais: il
possède autant de finesse et d’esprit que lui, mais il l’emporte par la
délicatesse et l’élégance. Et s’il n’a pas acquis, malgré ses belles
qualités, la gloire d’un Watteau ou d’un Fragonard, il en faut accuser
son dessin qui n’est pas toujours irréprochable.
_La Toilette_ fut souvent appelée _la Toilette de la mariée_; on l’a
également reproduite sous le titre: _Le Désir de plaire_. Ce minuscule
tableau peut être considéré comme un des plus charmants bijoux que nous
ait légués le XVIIIe siècle, pourtant si fertile en jolies œuvres.
_La Toilette_ fut donnée au Louvre par M. La Caze et figure dans la
salle qui porte le nom du célèbre collectionneur.
* * * * *
Hauteur: 0.37.--Largeur: 0.46.--_Figures: 0.23._
RAPHAËL
PORTRAIT DE JEUNE HOMME
GRANDE GALERIE
[Illustration]
_Portrait de jeune homme_
Sur un balustre de fenêtre, un jeune garçon est appuyé. Son corps porte
tout entier son poids sur le coude droit et la jolie tête repose sur la
main ouverte. De son toquet de velours s’échappent de longues boucles
blondes qui donnent une sorte de mièvrerie féminine à cette figure
d’adolescent. Le visage est d’une parfaite pureté de lignes; le nez, la
bouche, le menton sont d’un dessin délicat et charmant. Quant aux yeux,
largement ouverts, ils révèlent tout à la fois l’heureuse insouciance
de l’âge et une réflexion très appliquée; bien que paraissant fixés sur
un point déterminé, quelque chose de vague, de flou y flotte, comme
s’ils suivaient attentivement un rêve passionnant.
Toute la grâce de Raphaël est transcrite sur cette image et tout son
art se révèle dans la pose abandonnée et pensive du modèle. Quel est
ce jeune homme; quel nom porta-t-il dans le monde de la Renaissance;
joua-t-il plus tard un rôle quelconque dans l’histoire? On ne sait pas.
Certains commentateurs, séduits par la beauté du modèle et se rappelant
que celle du peintre lui avait valu le nom de divin Raphaël, ont cru
pouvoir affirmer que c’était le portrait même du maître. La date du
tableau détruit cette légende: à cette époque Raphaël avait dépassé
l’âge de cette toile et n’aurait pu se peindre que de mémoire. Or, il y
a trop de vie dans cette tête pour admettre que le grand artiste aurait
peint «de chic» une œuvre si parfaite.
D’autres affirment avec moins d’énergie que ce portrait n’est pas
l’œuvre de Raphaël, mais celle d’un certain Francesco Ubertini,
surnommé Bacchiacca. Comme rien ne démontre ce dire et que d’ailleurs
la toile en cause est un chef-d’œuvre, comme d’autre part,
l’insinuation est toute récente, rien n’oblige à l’accepter; tout, au
contraire, invite à l’attribuer à Raphaël plutôt qu’à un inconnu. Au
surplus tout, dans cette toile, trahit la main de Raphaël; c’est la
même technique que l’on retrouve dans son propre portrait du musée des
Offices; c’est celle de tous ses autres portraits, avec la même grâce,
la même onctueuse habileté, les mêmes clartés de palette.