C’est à la cour de Ludovic Sforza qu’il peignit vers 1496, le portrait

de Lucrezia Crivelli, suivante de la duchesse Béatrice d’Este, dont

le duc était devenu amoureux. Lucrezia succédait, dans les faveurs du

prince, à Cecilia Gallerani, une femme célèbre par sa beauté et que le

duc dut éloigner sur la plainte de son épouse outragée, la duchesse

Béatrice. L’histoire ne dit pas si celle-ci fut plus enchantée de voir

monter au rang de favorite sa propre demoiselle d’honneur. En tout cas

la liaison ne fut pas de longue durée. Ludovic dut se mettre à la tête

de ses troupes pour combattre les Français, qu’il avait appelés en

Italie, puis trahis. Vaincu à Novare, il fut fait prisonnier et enfermé

au château de Loches, où il mourut (1510).

Ce magnifique tableau, acheté par Louis XIV, figure dans la Grande

Galerie, à la travée des peintres italiens.

* * * * *

Hauteur: 0.62.--Largeur: 0.44.--_Figure en buste grandeur nature._

EUGÈNE FROMENTIN

CHASSE AU FAUCON EN ALGÉRIE

SALLE THOMY THIÉRY

[Illustration]

_Chasse au faucon en Algérie_

La course frénétique des chasseurs nous a conduits dans ce coin

pittoresque de la plaine algérienne où la verdure d’une herbe courte

s’oppose à la grisaille des rochers brûlés de soleil. La solitude

s’emplit de mouvement et de clameurs, une foule bariolée s’agite;

les vêtements des cavaliers, les harnais des chevaux, les armes

damasquinées scintillent et mêlent leurs notes claires et violentes.

C’est la fin de la chasse. Guidés par le vol des faucons, les Arabes,

au triple galop de leurs montures, ont forcé le lièvre qui gît sur le

sol. Les rapaces, difficilement maintenus par des valets, se jettent à

la curée. Adossés contre le rocher et dressés sur leur selle marquetée

d’argent, le vieux chef arabe et sa suite, faucon au poing, assistent

à la scène. Au deuxième plan, des chevaux tenus en bride et encore

écumants de la course fournie, piaffent et s’impatientent. Hommes et

bêtes forment un ensemble chatoyant, vibrant, qui papillote sous l’azur

du ciel d’Afrique. Tout cela est dans une gamme claire, chantante, d’un

coloris brillant qui donne bien l’impression d’un Orient lumineux et

pittoresque.

Eugène Fromentin restera, dans l’histoire de l’art, le peintre de

l’Algérie, du moins un des premiers qui la découvrirent pour la faire

aimer. Non l’Algérie du Sud, égarée dans la fournaise du soleil et dans

les sables, mais l’Algérie accessible à tous, celle des Arabes, des

cités paisibles parmi des ruines, des palmeraies fraîches oubliées,

comme des corbeilles de fête, au bord du désert, l’Algérie des

fantasias cérémonieuses et brillantes, des mosquées, des champs de

bataille encore fumants, des tribus vagabondes. On peut regretter qu’il

se soit borné à voir l’Arabe hors de sa tente, dans la lumière des

sables et du ciel et qu’il n’ait pas osé, au lieu de ne l’étudier que

dans les manifestations extérieures de sa vie, se pencher jusqu’à son

foyer, dans la familiarité de ses mœurs.

Jules Claretie constate très justement que Marilhat avait rapporté

d’Orient des paysages empreints d’une mélancolie profonde, Decamps des

scènes étincelantes, Delacroix de grandioses spectacles, et qu’à son

tour Fromentin a trouvé sur cette terre lumineuse une note personnelle

que ses prédécesseurs y eussent vainement cherchée, puisqu’il la

portait en lui. La gamme de Fromentin est douce, ses tons favoris sont

les demi-teintes.

Devant cette terre splendide, toute décorée de noblesse par des siècles

d’histoire, Fromentin demeure cependant un Parisien de pure race.

Ses Arabes ont de l’esprit jusque dans les plis de leurs burnous. Il

n’aimait pas voir le laid: il le transformait à travers les mailles

d’or de son imagination. Dans ses tableaux qui n’ont pas la vibration

hardie du désert, la sensation de son étendue monotone, le désert

pourtant ne perd rien de sa grandeur; car l’intelligence du poète, plus

infinie que l’espace des dunes, dépassait par son effort l’horizon qui

n’est vide, comme celui de la mer, que pour le passant incapable de

s’émouvoir et de comprendre. Ses yeux retiennent la configuration des

choses aussi profondément que son âme pénètre les âmes. Son observation

toujours attentive ne néglige rien de la vie: aussi l’exactitude de ses

travaux, pareille à celle des documents d’une histoire, est affirmée

par tous les voyageurs.

Dès qu’il a mis les pieds sur la terre d’Afrique, il est séduit,

conquis pour toujours et il exhale son enthousiasme en pages

éloquentes. Car Fromentin est aussi bon écrivain qu’habile artiste.

Il est l’auteur presque célèbre de _Dominique_, un roman loué par

tous les contemporains et dont la lecture est toujours agréable; il

collabore à la _Revue de Paris_ et à la _Revue des Deux-Mondes_. S’il

n’avait recherché la gloire dans la peinture, il l’aurait certainement

trouvée dans les belles-lettres. «Tout ici m’intéresse, écrit-il.

Plus j’étudie cette nature, plus je crois que, malgré Marilhat et

Decamps, l’Orient reste encore à faire. Pour ne parler que des hommes,

ceux qu’on vous fait sont des bourgeois. Le vrai peuple arabe, en

haillons et plein de vermine, avec ses ânes misérables et teigneux, ses

chameaux en guenilles passant, noirs et rougis par le soleil, devant

ces horizons splendides, cette grandeur dans les attitudes, cette

beauté antique dans les plis de tous ces haillons, voilà ce que nous ne

connaissons pas. Somme toute, au point de vue du travail, je n’ai point

à me plaindre et, du train dont je vais, je promets de vous rapporter

un album assez intéressant.»

Il rapporte mieux qu’un simple album: il rapporte deux volumes

d’impressions et les motifs de nombreuses toiles: c’est toute

l’Algérie, lumineuse et chatoyante qu’il ramène dans ses bagages et

qu’il détaillera sans relâche de son pinceau brillant. Il a mieux vu

l’Algérie que Marilhat, Decamps et Delacroix; il l’a vue en poète et

en psychologue. Et comme exécutant, il les égale par le charme de ses

arrangements sombres et clairs, par la précision d’un style désireux de

dire, au delà des formes, l’âme des êtres et des choses.

_La Chasse au faucon_ fut exposée au Salon de 1863 et acquise par

Thomy-Thiery qui la légua au Louvre ainsi que toute sa collection. Elle

figure au deuxième étage, dans la salle qui porte le nom du donateur.

* * * * *

Hauteur: 1.62.--Largeur: 1.16.--_Figures demi-nature._

CORRÈGE

LE SOMMEIL D’ANTIOPE

SALON CARRÉ

[Illustration]

_Le Sommeil d’Antiope_

Antiope, nonchalamment couchée sur une draperie bleue, un bras arrondi

au-dessus de la tête, dort sans se douter que le secret de ses charmes

est trahi et que Jupiter, sous la forme d’un satyre, mais conservant

encore, malgré ce déguisement, sa majestueuse beauté d’Olympien, a

soulevé le voile qui les cachait d’une main libertine et curieuse.

Penché vers la nymphe, le dieu contemple ce beau corps assoupli par

l’abandon du sommeil. Dans sa blancheur tiède et blonde, baignée de

demi-teintes qui en noyent les contours et lui donnent les rondeurs

de la vie, sous ce torse d’une grâce si molle et si tendre, on suit

pourtant les détails d’anatomie perdus dans la masse par une science

qui se dissimule sous le charme; car il ne faut pas oublier que Corrège

est, avec Michel-Ange, un des plus savants dessinateurs du monde. Aux

pieds de l’Antiope, l’Amour, ayant près de lui son carquois, fait

semblant de dormir, couché sur le gazon, dans une pose d’insouciance

enfantine; mais croyez bien qu’il ne dort que d’un œil, voit tout

le manège et le favorise. Un riche paysage, étouffé et sourd, avec

des tons de velours fauve, sert de fond à cette voluptueuse scène

mythologique et fait admirablement ressortir la blancheur dorée de

l’Antiope, foyer de lumière du tableau. Bien qu’elle ait la beauté

d’une Nymphe, Antiope reste une femme. Ce n’est pas un morceau de

marbre, elle vit, elle palpite et le gonflement de la respiration

soulève sa souple poitrine.

On demeure stupéfait d’admiration devant la grâce voluptueuse de

Corrège qui créa tout un monde charmant de formes ondoyantes, de divins

sourires, de lumières argentées, d’ombres transparentes et de reflets

magiques. Corrège, s’il n’inventa pas absolument le clair-obscur,

en tira du moins des harmonies nouvelles et des effets inconnus.

Son entente du raccourci et de la perspective des corps lui permet,

par l’inattendu des aspects, les courbes imprimées aux lignes, les

têtes qui plafonnent ou se penchent en avant, les poses hardiment

projetées, de changer l’aspect habituel des figures et des groupes,

car ce gracieux, ce délicat, ce tendre est aussi un homme d’une

science profonde; il possède la force comme il possède la grâce et les

Apôtres géants du dôme de Parme sont là pour le prouver. Personne,

pas même Michel-Ange, n’a dessiné d’un style plus grand et plus fier.

De plus, son dessin est enveloppé d’une couleur admirable. Corrège

est peut-être le plus original des peintres. Il se forma tout seul et

tira tout de lui-même. Quelques recherches qu’on ait faites, on n’a

pu retrouver avec certitude le nom d’aucun de ses maîtres et il ne

paraît pas qu’il soit jamais sorti de son pays natal. Ses prétendus

voyages à Rome, à Florence, ne sont rien moins que prouvés. Il ne doit

rien qu’à son génie et à la nature qui l’avait si heureusement doué.

Cette perfection, il l’acquit tout de suite et comme sans effort. A

vingt ans à peine, il était déjà en possession complète de son talent.

A peine si, dans ses deux ou trois premiers tableaux, on aperçoit

quelque sécheresse et quelque symétrie qui les rattachent à l’école

antérieure. Comme Raphaël, dans une vie assez courte, il parcourut le

cycle tout entier de l’art, avec cette différence qu’il travaillait

seul et n’avait pas, pour prêter des mains à sa pensée, une armée

d’élèves enthousiastes et respectueux, pour la plupart grands peintres

eux-mêmes. Sans avoir été pauvre, comme le racontent des biographes

plus amis du pathétique que du vrai, il n’eut pas cette vie éclatante,

bienheureuse, protégée des dieux et des hommes, qui fut la récompense

du peintre d’Urbino. Quoiqu’il n’épargnât rien pour en éterniser la

durée, qu’il employât les couleurs les plus chères, les toiles les plus

soigneusement préparées, ses chefs-d’œuvre furent payés, de son vivant,

des prix médiocres. Mais la postérité, séduite par le charme enivrant

de ses Vierges et de ses Nymphes, lui a donné un trône d’ivoire parmi

les dieux de l’art, dans l’Olympe de la peinture. (Théophile Gautier.)

Corrège n’est pas, comme Rubens, un praticien par excellence pour

lequel la peinture consiste surtout dans le maniement du pinceau; c’est

un vrai poète qui peint pour exprimer des idées et des sentiments. Dans

tous les arts, les hommes les plus puissants n’ont pas de procédés. Les

instruments sont les mêmes pour tout le monde; pour apprendre à les

manier avec génie, il faut en avoir. Inépuisable dans ses inventions

ingénieuses, toujours nouveau dans ses souriantes mythologies, Corrège

a ajouté aux symboles antiques la séduction d’une jeunesse immortelle.

Véritable poète de la Renaissance italienne par le charme souverain de

sa fantaisie, il reste, par la douce émotion de son cœur, un homme de

tous les pays et de tous les temps. D’autres, peut-être, ont été plus

majestueux et plus austères; nul n’a mieux exprimé la beauté dans son

sourire, la vie dans sa grâce.

_Le Sommeil d’Antiope_ a longtemps fait partie de la galerie des ducs

de Mantoue. Acheté d’abord par Charles Ier, il passa ensuite dans le

cabinet du banquier Jabach, puis dans celui de Mazarin. Les héritiers

du cardinal le vendirent à Louis XIV. Il est aujourd’hui l’un des plus

beaux joyaux du Salon Carré.

* * * * *

Hauteur: 1.90.--Largeur: 1.14.--_Figures grandeur nature._

WATTEAU

L’EMBARQUEMENT POUR CYTHÈRE

SALLE DU XVIIIe SIÈCLE

[Illustration]

_L’Embarquement pour Cythère_

Quoiqu’il n’ait peint que des fêtes galantes et des sujets tirés

de la comédie italienne, Antoine Watteau est un grand maître. Il a

créé un aspect nouveau de l’art et vu la nature à travers un prisme

particulier. Son dessin, sa couleur, ses types, ses agencements

lui appartiennent. Il est original. Il a la grâce, l’élégance, la

désinvolture et son art est sérieux si son genre peut sembler frivole.

Son œuvre est une fête perpétuelle. Ce sont des concerts, des bals,

des entretiens galants, des rendez-vous de chasse, des décamérons dans

les grands parcs à terrasses, à statues et à fontaines mythologiques,

des Mezzetins donnant des sérénades à des Isabelles, des Colombines

jouant de l’éventail et de la prunelle avec des Léandres, des

cavaliers relevant de belles dames assises sur l’herbe: tout ce qu’une

imagination heureuse peut inventer de plus riant et de plus aimable.

En voyant ces toiles si gaies, si spirituelles, si claires de ton, où

les lointains bleuissent comme les paradis de Breughel de Velours, on

serait tenté de croire, chez l’artiste, à une bonne humeur inaltérable

et à un joyeux éblouissement de la vie. Ce serait se tromper. Watteau

était valétudinaire, mélancolique, voyait tout en noir et n’avait de

rose que sur sa palette.

La plupart des tableaux de Watteau sont à Berlin. Le Louvre n’en

possède qu’un petit nombre, mais il a l’heureuse fortune de pouvoir

montrer son chef-d’œuvre _l’Embarquement pour Cythère_.

Au bord d’une mer dont l’azur vague se confond avec celui du ciel

et des lointains, près d’un bouquet d’arbres aux branches légères

comme des plumes, se dresse une statue de Vénus ou plutôt un buste

de la déesse terminé en gaine à la façon des Termes et des Hermès.

Des guirlandes de fleurs s’y suspendent: un arc et un carquois y sont

attachés. Non loin de la déesse, sur un banc, une jeune femme jouant de

l’éventail, semble hésiter à partir pour l’île de Cythère. Un pèlerin

agenouillé près d’elle lui chuchote à l’oreille de galantes raisons

pour la convaincre et un petit Amour, le camail sur les épaules, la

tire par le pan de sa robe. Il doit être du voyage sans doute. A côté

de ce groupe, un cavalier prend par les mains, pour l’aider à se lever,

une jeune beauté assise sur le gazon. Un autre emmène sa belle, qui

ne résiste plus, et dont il entoure du bras le fin corsage. Au second

plan, trois groupes d’amoureux, le camail au dos, le bourdon à la

main, se dirigent vers la barque où sont déjà arrivés deux groupes de

pèlerins de la tournure la plus svelte et la plus coquette. Avec quelle

élégance la femme qui va entrer dans l’esquif relève par derrière,

d’un petit tour de main, la traîne de sa robe! Il n’y a que Watteau

pour saisir au vol ces mouvements féminins. La barque est sculptée,

dorée et porte à sa proue une chimère ailée, cambrant son torse et

renversant sa tête dans une coquille à cannelures. Des rameurs demi-nus

la manœuvrent, et de petits Amours en déploient la tente. Au-dessus

de l’esquif, dans des tourbillons de légères vapeurs, pareilles à des

gazes d’argent, volent, se roulent et jouent des Cupidons enfants, dont

l’un agite une torche.

Voilà bien à peu près les principaux linéaments de la composition et la

place des personnages. Mais quels mots pourraient exprimer ce coloris

tendre, vaporeux, idéal, si bien choisi pour un rêve de jeunesse et de

bonheur, noyé de frais azur et de brume lumineuse dans les lointains,

réchauffé de blondes transparences sur les premiers plans, vrai comme

la nature et brillant comme une apothéose d’Opéra! Rubens et Véronèse

reconnaîtraient Watteau pour un des leurs. L’auteur de l’_Embarquement

pour Cythère_ est assurément le plus coloriste des peintres de l’école

française. (Théophile Gautier.)

«Si Watteau, écrivent les Goncourt, a fait une nature plus belle que

la nature, il le doit au poète dont est doublé le peintre. Regardez

dans tous ces berceaux, ces bocages, dans toute cette ombre feuillue,

regardez les trous, les jours, les percées, qui mènent toujours

l’œil à du ciel, à des perspectives, à des horizons, à du lointain,

à de l’infini, à de l’espace lumineux et vide qui fait rêver.

L’ennoblissement dont il revêt son paysage, à lui, c’est la poésie du

peintre-poète, poésie avec laquelle il _surnaturalise_, pour ainsi

dire, le coin de nature que peint son pinceau. Des paysages idéalisés,

des paysages atteignant, dans leur composition poétique, un certain

surnaturel, auquel l’art matériel de la peinture ne semble pas pouvoir

monter, voilà le caractère du paysage de Watteau.»

Watteau composa une réplique légèrement réduite mais d’une facture

plus poussée de son _Embarquement_; cette toile orne aujourd’hui l’un

des salons de l’ambassade française à Berlin, mais pour le charme et

la fluidité des lointains, la séduction de l’ensemble, le tableau du

Louvre l’emporte de beaucoup sur celui de Berlin.

Celle toile valut à Watteau son admission à l’Académie de peinture, en

1770. Elle figure aujourd’hui dans la Salle du XVIIIe siècle.

* * * * *

Hauteur: 1.27.--Largeur: 1.92.--_Figures: 0.30._

PATER

LA TOILETTE

SALLE LA CAZE

[Illustration]

_La Toilette_

L’intérieur d’une élégante au XVIIIe siècle. On est au petit matin,

ou, pour mieux dire, au petit matin des jolies femmes pour qui le jour

commence alors que le soleil est depuis longtemps levé. Rien n’est plus

salutaire à la conservation du teint qu’un sommeil prolongé, dans la

molle tiédeur du lit. Aussi l’agréable personne représentée ici, dans

son déshabillé charmant, offre un visage reposé et des joues délicates

dont l’épiderme, pour employer le style de l’époque «semble pétri de

lis et de roses». Une demi-obscurité règne dans la pièce; la lumière

trop vive du dehors pourrait incommoder la belle paresseuse. Elle est

assise devant sa toilette, jolie table garnie de dentelles couverte

de boîtes de poudre à la maréchale, de pâtes d’amande et de mouches.

Dans le miroir dressé devant elle, elle surveille le détail compliqué

de sa coiffure, à laquelle s’occupe activement une soubrette. Une

matinée très élégante est jetée sur ses épaules, laissant apercevoir

une gorge fort avenante et les bras les plus jolis du monde. En tous

temps, l’ajustement d’une élégante a été une affaire d’importance:

on s’en aperçoit au nombreux personnel qui s’y emploie ici. Pendant

qu’une femme de chambre seconde la coiffeuse, d’autres s’occupent à

diverses tâches; l’une, près de la cheminée, fait chauffer la chemise

de fine toile, une autre approche du feu un récipient contenant l’eau

pour les ablutions. Une fillette, placée là on ne sait pourquoi, suit

d’un œil intéressé toutes les phases de la toilette. Il en est une,

cependant, qui ne semble apporter qu’une attention médiocre à ce qui

se passe autour d’elle: cachée derrière le miroir et courbée sur sa

chaise, son regard mutin paraît faire des signes d’intelligence à un

personnage qu’on ne voit pas. Comme il arrive invariablement dans les

tableaux de cette époque, l’artiste n’a pas manqué d’y ajouter la note

libertine destinée à pimenter l’anecdote. Caché derrière une tenture

qu’il soulève à demi, un jeune abbé de cour passe une tête curieuse et

s’absorbe dans la contemplation de la maîtresse du logis.

Tout est charmant dans cette composition, où l’aimable et spirituel

talent de Pater a prodigué les détails. Comme Watteau et Lancret, il

excelle dans cet art coquet, libertin et gracieux du XVIIIe siècle,

dont l’idéal était le joli et la fonction d’orner les petites maisons

des grands seigneurs et les boudoirs des marquises. Quelles jolies

têtes de femmes, quelles sveltes tournures, quels élégants costumes

galamment portés! Comme tout cela a bon air et vit aisément dans cette

atmosphère de luxe et de plaisir! Comme on sent bien qu’en peignant

ces élégances d’alcôve et de ruelles, l’artiste exprime exactement le

goût, la fantaisie et le caprice de son siècle! De même que le siècle

précédent, solennel et pompeux, avait engendré des peintres comme

Poussin ou Lebrun, de même la Régence jouisseuse et le règne frivole

qui suivit suscitèrent d’aimables talents, tels que Lancret, Watteau,

Hilair, Pater, Boucher, qui surgirent spontanément de cette atmosphère

galante, comme Vénus de l’écume des flots. Avec le même goût de la

peinture gracieuse et libertine, ils eurent tous le don précieux de la

mesure, ce goût inné qui les empêcha de convertir le marivaudage en

grossièreté. Quelque osé que puisse être le sujet traité, il se rachète

toujours par une élégance de bonne compagnie, par un tour spirituel et

malicieux qui frôle sans insister, qui fait sourire et jamais rougir.

A ces qualités rares, ils ajoutèrent--et Pater plus que les autres--une

science du coloris qui les fait reconnaître au premier regard. A

aucune époque, la peinture n’a trouvé de teintes aussi délicates ni

aussi précieuses. En considérant _la Toilette_, de Pater, on est

aussitôt conquis et ravi par cette adorable symphonie de tons où le

bleu et le rose forment les dominantes. Et qu’on ne dise pas que

c’est là un art facile: la savante disposition des valeurs révèle au

contraire une maîtrise supérieure. Quelle délicatesse, par exemple,

dans le rose tendre de la robe que porte la soubrette assise devant

le feu et comme elle se fond harmonieusement avec le rouge plus

sombre de la femme inclinée devant elle. Rien de heurté, ni de banal,

dans ces associations qui, sous le pinceau d’artistes moins habiles,

deviendraient si facilement vulgaires.

Pater peut être considéré comme l’un des meilleurs de nos «petits

maîtres» français. Tandis que Watteau plaçait de préférence ses

personnages dans le plein air de la campagne, avec des lointains roses

et des ciels merveilleux, Pater cherchait plus volontiers ses sujets

dans les intérieurs luxueux et coquets. Il a été surtout le peintre

des boudoirs et des chambres à coucher du XVIIIe siècle. Par son

genre, il rappelle Terburg, le plus aristocratique des Hollandais: il

possède autant de finesse et d’esprit que lui, mais il l’emporte par la

délicatesse et l’élégance. Et s’il n’a pas acquis, malgré ses belles

qualités, la gloire d’un Watteau ou d’un Fragonard, il en faut accuser

son dessin qui n’est pas toujours irréprochable.

_La Toilette_ fut souvent appelée _la Toilette de la mariée_; on l’a

également reproduite sous le titre: _Le Désir de plaire_. Ce minuscule

tableau peut être considéré comme un des plus charmants bijoux que nous

ait légués le XVIIIe siècle, pourtant si fertile en jolies œuvres.

_La Toilette_ fut donnée au Louvre par M. La Caze et figure dans la

salle qui porte le nom du célèbre collectionneur.

* * * * *

Hauteur: 0.37.--Largeur: 0.46.--_Figures: 0.23._

RAPHAËL

PORTRAIT DE JEUNE HOMME

GRANDE GALERIE

[Illustration]

_Portrait de jeune homme_

Sur un balustre de fenêtre, un jeune garçon est appuyé. Son corps porte

tout entier son poids sur le coude droit et la jolie tête repose sur la

main ouverte. De son toquet de velours s’échappent de longues boucles

blondes qui donnent une sorte de mièvrerie féminine à cette figure

d’adolescent. Le visage est d’une parfaite pureté de lignes; le nez, la

bouche, le menton sont d’un dessin délicat et charmant. Quant aux yeux,

largement ouverts, ils révèlent tout à la fois l’heureuse insouciance

de l’âge et une réflexion très appliquée; bien que paraissant fixés sur

un point déterminé, quelque chose de vague, de flou y flotte, comme

s’ils suivaient attentivement un rêve passionnant.

Toute la grâce de Raphaël est transcrite sur cette image et tout son

art se révèle dans la pose abandonnée et pensive du modèle. Quel est

ce jeune homme; quel nom porta-t-il dans le monde de la Renaissance;

joua-t-il plus tard un rôle quelconque dans l’histoire? On ne sait pas.

Certains commentateurs, séduits par la beauté du modèle et se rappelant

que celle du peintre lui avait valu le nom de divin Raphaël, ont cru

pouvoir affirmer que c’était le portrait même du maître. La date du

tableau détruit cette légende: à cette époque Raphaël avait dépassé

l’âge de cette toile et n’aurait pu se peindre que de mémoire. Or, il y

a trop de vie dans cette tête pour admettre que le grand artiste aurait

peint «de chic» une œuvre si parfaite.

D’autres affirment avec moins d’énergie que ce portrait n’est pas

l’œuvre de Raphaël, mais celle d’un certain Francesco Ubertini,

surnommé Bacchiacca. Comme rien ne démontre ce dire et que d’ailleurs

la toile en cause est un chef-d’œuvre, comme d’autre part,

l’insinuation est toute récente, rien n’oblige à l’accepter; tout, au

contraire, invite à l’attribuer à Raphaël plutôt qu’à un inconnu. Au

surplus tout, dans cette toile, trahit la main de Raphaël; c’est la

même technique que l’on retrouve dans son propre portrait du musée des

Offices; c’est celle de tous ses autres portraits, avec la même grâce,

la même onctueuse habileté, les mêmes clartés de palette.

Le musée du Louvre, tome 1 (of 2) · 第 9 / 10 段