Un voyage mystérieux.--Suicide d’un officier.--Le directeur des chemins
de fer et le grand-duc.--A la recherche d’un régicide.--Les
dénonciateurs malgré eux.--Un ex-conspirateur agent de police.--Le 8
juin 1877 à Bukarest.--Question d’étiquette.--Une illumination
manquée.--La petite pièce militaire avant la grande.
Tout avait été profond mystère dans ce voyage du tzar Alexandre à
l’armée. Le jour du départ avait été soigneusement caché à la population
de Saint-Pétersbourg. On pouvait lire par ordre dans les journaux que
l’empereur assisterait le 5 juin à une fête donnée au bénéfice des
blessés, et le 3 au soir il était parti non pas de Saint-Pétersbourg,
mais de Tsarkoë-Selo.
Deux trains impériaux avaient été préparés; l’un, composé exclusivement
de wagons d’apparat ornés de l’écusson impérial à toutes les portières,
se dirigea vers l’Autriche par Varsovie et continua sa route par Lemborg
et Osernomtz vers la Moldavie. Ce train annoncé à grand fracas et
signalé par les journaux de Vienne au fur et à mesure qu’il passait par
les gares principales de la ligne du chemin de fer de Galicie, contenait
seulement quelques personnages de la Cour et le personnel de haute
domesticité!
Le véritable train impérial formé d’une façon moins apparente, traversa
la Russie et pénétra en Roumanie par le Pruth. Mais on ferma si bien
toutes les gares, on combina si bien le temps d’arrêt aux stations
principales, on retint si longtemps les autres convois, que le passage
de Sa Majesté et de sa suite ne laissa aucune espèce de trace. On
n’avait pas encore appris d’une manière certaine le départ du tzar qu’un
télégramme officiel annonçait son arrivée dans la capitale de la
Moldavie. Deux incidents signalèrent le très court arrêt du souverain de
toutes les Russies dans cette ville ou plutôt dans la gare qu’il ne
quitta point. Le convoi impérial arriva dans la nuit à Jassy. On avait
décoré l’embarcadère à la hâte avec des branches de lierre, des fleurs,
des banderoles et des drapeaux. Le colonel Pawlosk, commandant la place,
les officiers, les médecins de l’hôpital s’étaient mis sous les armes,
on avait commandé un bataillon d’infanterie avec la musique. Des agents
de police en grand nombre contiennent le public, qui cherche, mais en
vain, à enfreindre la consigne, et à se répandre sur le quai.
A l’heure annoncée le train entre en gare, la musique joue l’hymne
national, le drapeau s’incline et les militaires poussent des hourrahs
étourdissants. La portière d’un wagon s’ouvre et l’empereur paraît,
fatigué, visiblement impatienté, de fort mauvaise humeur. Il se dirige
suivi du général Ignatieff, qui ne le quitte pas plus que son ombre,
vers la ligne de bataille formée par les troupes.
En ce moment un officier de haute taille, d’une figure remarquablement
belle et revêtu du pittoresque costume des Circassiens se détache du
groupe formé derrière le colonel Pawlosk. Avant qu’on ait pu le retenir
il se jette aux genoux de l’empereur.
«Faites-moi grâce, sire», s’écrie-t-il. L’empereur s’arrête visiblement
déconcerté et très fâché: «Qu’as-tu fait?» demande Alexandre d’un ton
sec.
«J’ai été sans autorisation en Serbie l’année dernière, et on m’envoie
en Russie pour cela.»
L’empereur fit signe au colonel Pawlosk: «Vous mettrez cet homme aux
arrêts jusqu’à nouvel ordre», ordonna-t-il; et sans se soucier davantage
des supplications de l’officier il se dirigea vers la salle d’attente.
Conformément aux ordres de l’empereur, le capitaine de gendarmerie
s’approcha de l’officier pour lui demander son épée. Le malheureux, en
proie au plus profond désespoir, ne pouvant supporter la disgrâce que
son souverain venait de lui infliger, tira le yatagan qu’il portait à la
ceinture et se le passa à travers le corps. Il mourut sur-le-champ. Le
cadavre fut emporté et on essuya le tapis imprégné de son sang pour
éviter toute émotion désagréable à l’empereur.
A peine le tzar, qui avait pris à peine le temps d’écouter les
compliments des officiers et des autorités de Jassy, était-il parti, que
des colonnes de feu et de fumée s’élevèrent dans le quartier habité par
les juifs. On a attribué à différents motifs cet incendie qui éclaira de
ses lueurs rougeâtres les wagons du train impérial. Les journaux du pays
assurèrent que l’accident était dû à l’explosion de quelques pièces
d’artifices, tandis qu’au contraire les gazettes hostiles racontèrent
que pour terminer cette journée, des jeunes gens s’étaient amusés à
allumer les habitations des israélites. Il y eut pas mal de bicoques de
brûlées, c’est le plus certain.
L’empereur continuait sa route avec les plus grandes précautions; la
direction du railway avait été avisée qu’elle répondait de la sécurité
de l’autocrate. On racontait même une scène pathétique dont
l’authenticité n’a pu être établie. Le directeur général des chemins de
fer roumains, un Français, M. Guilloux, aurait été mandé à Plojesti,
auprès du grand-duc, et celui-ci aurait exigé qu’il montât sur la
plate-forme de la locomotive entre le chauffeur et le mécanicien. M.
Guilloux ayant refusé, le grand-duc aurait menacé de le faire
emprisonner, fusiller même. Le fait est que partout où le convoi
impérial allait passer, les trains ordinaires étaient arrêtés
indéfiniment.
Pendant trente-six heures nous ne reçûmes aucun courrier à Bukarest. Des
détachements de soldats étaient éparpillés le long de la voie et la
gardaient. Un train militaire rempli de troupes d’élite, précédait d’un
quart d’heure le convoi impérial. Et cependant ni l’empereur ni son
entourage n’étaient rassurés. Leurs craintes ont pu paraître puériles
alors, mais on a changé d’avis depuis les derniers attentats politiques
commis à Saint-Pétersbourg. Nous n’étions pas forcés de savoir alors que
les limiers de la troisième section étaient sur les traces d’un
nihiliste signalé comme très-dangereux et que la police secrète _filait_
depuis une ville de l’intérieur de la Russie où l’on avait perdu ses
traces. Les agents fouillaient la Roumanie, et après une foule de
recherches ils eurent vent de la présence de leur homme à Bukarest, mais
sans pouvoir découvrir son domicile.
Le grand-duc Nicolas conta l’affaire au prince Charles et il insista sur
le mauvais effet et sur les conséquences malheureuses pour le pays d’une
tentative contre l’empereur au cours de son voyage. Le prince très-ému
fit appeler aussitôt le préfet de police de Bukarest.
--Il faut que vous trouviez cet individu à tout prix, lui dit-il, notre
hospitalité l’exige et l’intérêt de l’État aussi.
Le préfet réfléchit quelques instants.--Puis-je avoir le signalement
exact de celui qu’on recherche?
--Les agents russes vous le donneront.
--Eh bien, dans vingt-quatre heures j’aurai envoyé l’individu en
question à Plojesti sous bonne escorte.
--Ah! vous savez où il est.
--Pas du tout, Altesse.
--Mais comment ferez-vous?
Le préfet prit l’air embarrassé d’un homme qui ne voudrait pas parler.
--Oh! dit le prince, je sais que la police a besoin de mystère... je ne
vous demande rien que de livrer au grand-duc la personne qui depuis
trois semaines met sur les dents tous les agents secrets. Les moyens ne
font rien à l’affaire. Il est des moments, je le sais, où les gants vous
gênent horriblement. Il faut les ôter, quoi qu’en puisse dire
l’étiquette.
Le préfet de police rentra chez lui; en route il avait ruminé un plan
d’action consistant en ceci. Il avait à son service un ex-carbonaro
repenti mêlé lui-même à une foule de conspirations, il connaissait
parfaitement le personnel dont pouvaient disposer les chefs capables de
préluder aux assassinats politiques dont la Russie a été le théâtre à
l’issue de la campagne. La plupart des suspects étaient restés ses amis
plus ou moins intimes. Aussitôt qu’il fut rentré à la préfecture, il fit
prévenir M. X..., et lui donna pleins pouvoirs. L’agent envoya chez les
principaux réfugiés polonais et hongrois des agents qui prièrent ces
personnes de passer sans le moindre délai dans le bâtiment situé au
milieu de la _pogo mogosaï_ et de ne pas manquer de frapper à la porte
de son cabinet particulier. Ces messieurs, sans être trop inquiets, vu
leurs relations extérieures avec M. X..., furent très-exacts.
Lorsqu’ils se trouvèrent réunis au nombre d’une douzaine environ,
l’agent, après avoir mystérieusement clos les portes de son laboratoire,
leur tint à peu près le discours suivant:
«Messieurs, nous sommes amis comme nous l’étions autrefois, n’est-il pas
vrai? (Surprise agréable et signe d’assentiment chez les conspirateurs.)
Eh bien! c’est un service d’ami que je réclame de vous.--(Attention
générale et soutenue.) «L’empereur de Russie est notre allié; depuis
hier il est notre hôte, notre devoir est de veiller à ce qu’il ne lui
arrive aucun accident, j’insiste sur le mot. Ne vous étonnez pas et ne
vous scandalisez point, messieurs et chers amis. Dans nos réunions, il
est vrai, nous affichions d’autres théories et d’autres sentiments à
l’égard des autocrates,--je vous le concède; mais, malheureusement, le
monde n’est pas tel que nous l’avons rêvé; la République universelle est
encore dans les nuages, et, en fait, il faut compter avec ces autocrates
que nous détestons tous par principe et que nous maudissons en théorie.
Or, les faits, les voici: la Roumanie n’a peut-être pas grand’chose à
espérer de la bienveillance du tzar, mais elle a tout à craindre de sa
colère. Plus de 200,000 hommes de troupes russes sont en ce moment chez
nous, cent mille autres peuvent venir d’un moment à l’autre.
Réfléchissez un peu aux conséquences d’un attentat avorté ou ayant
réussi. On en rendrait responsable le pays tout entier, tout serait
saccagé, pillé, assassiné, sous prétexte de vengeance et de
représailles. En préservant le tzar, ce n’est pas un monarque que nous
protégeons, c’est le pays que nous sauvons. Eh bien! messieurs et
très-chers amis, il faut m’aider.» (Marques d’étonnement et symptômes
d’inquiétude sur tous les visages.) «Il y a, continua l’agent, ferme et
résolu, un Polonais, M. L. B., que la police russe recherche; il a fait
serment de tuer le tzar, il est arrivé à Bukarest, mais il se cache si
bien que les agents de la troisième section n’ont pu le découvrir;
messieurs et chers amis, il faut me le livrer.»
Une rumeur s’éleva dans la petite assemblée. Les regards d’intelligence
rapides comme des éclairs, mais tout aussi brûlants, se croisèrent.
Puis, ce fut un concert: «Mais nous ne le connaissons pas!--Jamais nous
n’en avons entendu parler!--C’est une mystification de la police
russe!--Nous ne savons pas qui c’est!» etc.
M. X... laissa libre cours à toutes les protestations. Mais, après une
courte pause, il reprit d’un ton badin sous lequel perçait néanmoins une
volonté sérieuse:
«Voyons, fit-il, ce serait bon à raconter à un nigaud de limier de
police qui serait arrivé ici par la simple filière administrative! à un
individu innocent qui ne connaît les sociétés secrètes que par ouï-dire
et les conspirations par ses mouchards. Mais moi, messieurs, un _vieux
de la vieille_, un conspirateur comme vous, un renard dont vous avez
vous-même apprécié la finesse, moi, connaissant toutes les rubriques que
nous pratiquions ensemble, toutes les comédies où j’avais mon
rôle,--croyez-vous que je me payerai de semblable monnaie? A d’autres!
Voici comment les choses se sont passées. B... est arrivé ici muni de
lettres de recommandation pour l’un d’entre vous; peut-être pour
plusieurs, peut-être pour tous. Il s’est recommandé de la solidarité qui
relie entre elles les sociétés secrètes de Pologne, de Hongrie et de
Russie. Naturellement, et conformément aux lois de cette solidarité,
vous l’avez accueilli, hébergé et maintenant vous le cachez. Pas de
dénégations, je ne les accepte pas, pas de protestations, je sais ce
qu’elles valent. B... est ici, vous savez où il se trouve, il me le
faut, je le répète, _il me le faut_!»
Les réfugiés se regardèrent courroucés. L’un d’entre eux, haussant les
épaules, se leva: «On nous prend pour des mouchards, s’écria-t-il avec
dégoût, allons-nous-en!»
«Si vous le pouvez! dit l’agent en changeant de ton, les portes sont
fermées, les gardes ont ordre de vous retenir, en un mot, vous êtes mes
prisonniers, mes otages, si vous aimez mieux, et pas un de vous ne
rentrera chez lui que je ne connaisse l’endroit où je puis dénicher B...
»Voyons, reprit-il d’un ton plus doux, raisonnez avec moi, il s’agit
d’empêcher un grand malheur, dont tout un peuple aurait à souffrir. Je
ne raille plus, je vous conjure sérieusement, mes amis, de vous dévouer,
et de m’aider. Chacun de vous a trouvé ici une seconde patrie, un refuge
contre la persécution, la liberté la plus complète; plusieurs d’entre
vous y ont même trouvé du pain qu’ils n’avaient pas, quand ils sont
arrivés dénués de tout et chassés comme des bêtes fauves. Eh bien, ceci
demande de la reconnaissance! Ne soyez pas ingrats pour qui vous a fait
tant de bien!--Écoutez: Voilà comment nous allons nous y prendre. Je
vais sortir et je vous laisse sur la table l’annuaire des adresses de
Bukarest, vous marquerez d’un trait au crayon le nom de la rue où
demeure B..., d’une croix le chiffre représentant le numéro de la
maison, vous y ajouterez un, deux ou trois traits selon l’étage où
perche notre oiseau. Comme cela personne d’entre vous ne sera
responsable de la trahison, et vous vous entendrez bien, de votre côté,
pour vous garder mutuellement le secret. D’ailleurs, vous n’avez pas le
choix, si vous refusez on vous considérera comme des complices et on
vous traitera comme tels; je recommande surtout à ceux d’entre vous qui
sont pères de famille de réfléchir.»
L’ex-conspirateur se retira en n’oubliant pas de fermer à double tour la
porte de son cabinet. Il laissa un quart d’heure de réflexion, puis il
revint.
«Eh bien!» demanda-t-il. Ne recevant point de réponse, il courut à
l’_Annuaire_ laissé sur la table. La strada y était marquée d’un trait,
le feuillet 38 portait une croix et à côté il y avait deux tirets. La
figure de l’agent s’illumina. Il fit tinter une sonnette, un soldat
entra; le magistrat écrivit rapidement quelques lignes qu’il lui remit
en lui disant quelques paroles à l’oreille. «Maintenant, reprit M. X...,
en se tournant vers les assistants, vous me ferez l’honneur de dîner
tous avec moi, n’est-ce pas? Nous avons encore à causer, mais le verre
en main.» Les invités durent comprendre que leur amphitryon désirait les
garder encore pendant quelque temps parce qu’il avait besoin d’eux. Le
dîner fut assez gai malgré la circonstance; au dessert, l’agent à qui M.
X... avait parlé à l’oreille et à qui il avait remis le papier revint et
lui parla à voix basse. Le préfet fit un signe d’intelligence, puis se
levant: «Pardon, messieurs, si je ne prends pas le café avec vous, on
vient de m’aviser que B... est en bas. Il faut que je parte pour
l’accompagner à Plojesti, l’express du soir est à neuf heures quinze, je
n’ai pas une minute à perdre! Ah! j’oubliais, vous me répondez de
l’ordre pendant l’entrée triomphale du tzar. S’il y avait le moindre
désagrément, on s’en prendrait à vous.»
Le jour convenu, le 8 juin, tout se passa correctement et
magnifiquement. Dans la nuit, la municipalité, aidée par les habitants,
avait métamorphosé en une oasis de verdure et de fleurs richement
pavoisée et enrubannée les rues par lesquelles l’empereur devait passer.
Ce décor merveilleux commençait à la gare, qui elle-même était
fastueusement ornée et dont le grand salon d’attente était converti en
véritable vestibule de palais. Dans la grande _strada Targovisti_, le
centre du décor était formé par un magnifique arc de triomphe orné de
trophées d’armes antiques et construit au moyen de fusils, de
baïonnettes et de sabres superposés, entrelacés et mêlés aux fleurs.
C’était une attention des élèves de l’école militaire dont le bâtiment
est peu éloigné de la gare. Deux des apprentis guerriers montaient la
garde devant les arcs-boutants et ils faisaient preuve des dispositions
les plus belliqueuses en écartant du bout de leurs sabres les passants
qui frôlaient de trop près le chef-d’œuvre.
Des mâts vénitiens se dressaient des deux côtés sur tout le parcours;
les petites maisons, si fraîches et si riantes, étaient toutes encadrées
de verdure et de fleurs; quant à la _pogo mogosaï_, il y avait eu
émulation; la question patriotique, le désir d’accueillir dignement et
de flatter l’hôte de la Roumanie dont on pouvait tout craindre et tout
attendre, était doublé de la question d’amour-propre, du désir de se
surpasser mutuellement, et cet ordre d’idées est pour beaucoup dans les
résolutions des gens qui, comme les Valaques, ne détestent pas les
apparences pompeuses. Sur toutes ces maisons pavoisées jusqu’au faîte,
sur ces monuments d’un jour élevés par l’esprit politique, sur la foule
immense, gaie, enjouée et parée de ses plus beaux vêtements, qui
circulait joyeusement dans l’espace compris entre le palais et la gare,
courant au-devant de l’hôte souverain, un soleil rayonnant versait ses
flots d’or. Il y avait du dimanche dans l’air, et l’observateur put
remarquer combien la capitale roumaine était avantageusement créée pour
les grandes fêtes publiques. Elle ressemblait sous ce rapport, cette
ville peu connue et si curieuse pourtant, aux cités solennelles de
l’Italie, mais avec l’avantage d’un plus grand laisser-aller et de plus
de cordialité dans l’expansion. A dix heures, l’empereur arriva. Le
maire, M. Rosetti, lui présenta le pain et le sel dans le salon
d’attente de la gare. Je ne sais si le vieux patriote républicain était
plus ému qu’il ne voulait l’être; l’autocrate le regardait avec une
attention soutenue, car au moment où le maire de Bukarest s’approchait
de lui, le général Ignatieff, qui suivait son maître comme
Méphistophélès couvait Faust, lui dit à l’oreille: «Sire, c’est
_Rosetti_.» L’intonation mise dans la prononciation du nom signalait
évidemment le magistrat à la curiosité du monarque comme quelqu’un dont
on a déjà beaucoup parlé à l’avance. Le petit compliment du maire avait
été tourné en français. Le tzar redressa la dernière parole. M. Rosetti
avait dit que les Russes venaient combattre pour la délivrance des
peuples de l’Orient. Des peuples _chrétiens_, reprit le monarque, qui
définit ainsi plus exactement le but de la croisade. Le prince Carol
était venu au-devant du tzar; les voitures de la Cour, à six et à quatre
chevaux, conduites à la Daumont par des jockeys en livrée magnifique,
attendaient dans la cour du débarcadère. Elles étaient entourées par les
gendarmes à cheval du prince, véritable cavalerie d’élite dont la
taille, la tenue martiale et le costume étincelant rappelaient les
cent-gardes.
Au moment de monter en voiture, il y eut une question d’étiquette
très-grave à résoudre. Les deux princes pouvaient-ils se montrer de pair
dans le même carrosse? Carol coupa court à toutes les hésitations en
montant dans la deuxième voiture vis-à-vis d’une dame. L’étiquette sait
se plier à la galanterie, par conséquent la princesse Élisabeth monta
dans la première voiture avec le tzar et deux grands-ducs. Le prince
Carol eut également la société de deux membres de la famille impériale
russe.
Le cortége était devancé d’une trentaine de mètres par le préfet de
police, debout dans un cabriolet, les regards attachés sur l’empereur,
qu’il ne perdait pas de vue. La relégation au second plan, que le prince
Carol s’était imposée, fut regardée comme un signe de vassalité, et cela
déplut. Pourtant, on eut assez de politique pour ne rien changer au
programme; on accabla l’empereur de cris, de fleurs et de bouquets.
L’ancien ministre de la justice, qui remplit de nouveau ses fonctions
avec toute la distinction voulue, M. Statesco, possède sur le _pogo
mogosaï_ une des plus élégantes, des plus coquettes maisons qui s’y
trouvent, dont le premier étage est complétement entouré par un balcon,
du haut duquel une douzaine de dames en ravissantes toilettes firent
pleuvoir sur la voiture impériale un véritable déluge de roses, de
branches de lilas et de jacinthes. L’empereur, assez gourmé, triste même
pendant le trajet, leva la tête et, à la vue des hôtes de M. Statesco,
sa figure s’illumina; il sourit longuement et découvrit ainsi ses
trente-deux dents, de grosse proportion et d’une blancheur frappante. Le
seul incident qui signala cette course triomphale à travers la ville fut
un accident de voiture qui arriva à M. Bratiano, premier ministre
roumain, et à son puissant collègue le chancelier Gortschakoff. Ces
messieurs étaient dans un simple cabriolet, ouvrant ainsi la marche à
trois ou quatre cents voitures de place contenant de simples bourgeois,
des curieux, des touristes désireux de grossir le cortége officiel. Les
chevaux attelés au cabriolet des Excellences prirent le mors aux dents.
Il y eut fracture d’un essieu, mais personne ne se fit de mal. Si les
deux illustres hommes d’État avaient été superstitieux, ils auraient
certainement vu dans cette circonstance un mauvais présage. M. Bratiano
aurait pu au moins y apercevoir un avertissement de l’accident beaucoup
plus sérieux qui lui est arrivé près d’une année plus tard devant le
palais de Cotroceni. En sortant de la résidence d’été du prince régnant,
le premier ministre fut jeté hors de son fiacre, conduit par un _birjar_
ivre, et il resta plus de trois semaines entre la vie et la mort.
Pour en revenir à la visite du tzar à Bukarest, elle dura quelques
heures seulement. On déjeuna hâtivement au palais, tandis que divers
corps de musique sonnaient joyeusement sur la place; puis à deux heures
l’empereur et sa suite repartirent pour Plojesti. Les bons habitants de
Bukarest, qui avaient déjà fait des préparatifs d’illuminations pour la
soirée et qui croyaient contempler à leur aise le tzar à la
représentation de gala annoncée pour le soir, furent surpris de cette
fugue, et ils la supportèrent avec la philosophie de circonstance qu’ils
savent apporter en toute chose. Dans l’intervalle qui va s’écouler entre
l’arrivée de l’empereur et le passage du Danube on vécut à Bukarest dans
une fièvre continuelle, attendant de jour en jour l’annonce que les
hostilités avaient été _sérieusement_ ouvertes. Je me sers à dessein de
ce terme sérieusement, car si les véritables opérations se faisaient
attendre, les menus détails ne manquaient pas. La petite pièce militaire
se jouait avant la grande. Les bombardements par les chaloupes avaient
cessé depuis le double échec de la flottille de l’amiral Hobart-Pacha;
mais messieurs les Turcs envoyaient assez volontiers des bachi-bouzouks,
des arnautes et autres auxiliaires afin de s’emparer du bétail qui
paissait sans songer à mal sur la rive roumaine. Presque tous les jours,
on nous signalait de semblables exploits, et les bulletins officiels
destinés à apaiser la soif de nouvelles du public ressemblaient fort à
un recensement de bestiaux. De temps à autre, on apprenait qu’une barque
ayant à bord des réguliers turcs s’était approchée du rivage et avait
reçu quelques coups de canon. Ou bien on faisait très-grand bruit de
quelques bombes échangées entre Widdin et Kalafat. Tels étaient les
grands faits de guerre qui remplirent le mois de juin.