Et Vautrin cligna de l'œil en guignant mademoiselle Taillefer de

manière à rappeler et résumer dans ce regard les raisonnements

séducteurs qu'il avait semés au cœur de l'étudiant pour le corrompre.

Plusieurs jours se passèrent pendant lesquels Rastignac mena la vie

la plus dissipée. Il dînait presque tous les jours avec madame de

Nucingen, qu'il accompagnait dans le monde. Il rentrait à trois ou

quatre heures du matin, se levait à midi pour faire sa toilette,

allait se promener au bois avec Delphine, quand il faisait beau,

prodiguant ainsi son temps sans en savoir le prix, et aspirant tous

les enseignements, toutes les séductions du luxe avec l'ardeur dont

est saisi l'impatient calice d'un dattier femelle pour les fécondantes

poussières de son hyménée. Il jouait gros jeu, perdait ou gagnait

beaucoup, et finit par s'habituer à la vie exorbitante des jeunes gens

de Paris. Sur ses premiers gains, il avait renvoyé quinze cents francs

à sa mère et à ses sœurs, en accompagnant sa restitution de jolis

présents. Quoiqu'il eût annoncé vouloir quitter la Maison-Vauquer, il y

était encore dans les derniers jours du mois de janvier, et ne savait

comment en sortir. Les jeunes gens sont soumis presque tous à une loi

en apparence inexplicable, mais dont la raison vient de leur jeunesse

même, et de l'espèce de furie avec laquelle ils se ruent au plaisir.

Riches ou pauvres, ils n'ont jamais d'argent pour les nécessités de la

vie, tandis qu'ils en trouvent toujours pour leurs caprices. Prodigues

de tout ce qui s'obtient à crédit, ils sont avares de tout ce qui se

paye à l'instant même, et semblent se venger de ce qu'ils n'ont pas, en

dissipant tout ce qu'ils peuvent avoir. Ainsi, pour nettement poser la

question, un étudiant prend bien plus de soin de son chapeau que de son

habit. L'énormité du gain rend le tailleur essentiellement créditeur,

tandis que la modicité de la somme fait du chapelier un des êtres les

plus intraitables parmi ceux avec lesquels il est forcé de parlementer.

Si le jeune homme assis au balcon d'un théâtre offre à la lorgnette

des jolies femmes d'étourdissants gilets, il est douteux qu'il ait des

chaussettes; le bonnetier est encore un des charançons de sa bourse.

Rastignac en était là. Toujours vide pour madame Vauquer, toujours

pleine pour les exigences de la vanité, sa bourse avait des revers

et des succès lunatiques en désaccord avec les payements les plus

naturels. Afin de quitter la pension puante, ignoble où s'humiliaient

périodiquement ses prétentions, ne fallait-il pas payer un mois à son

hôtesse, et acheter des meubles pour son appartement de dandy? c'était

toujours la chose impossible. Si, pour se procurer l'argent nécessaire

à son jeu, Rastignac savait acheter chez son bijoutier des montres et

des chaînes d'or chèrement payées sur ses gains, et qu'il portait au

Mont-de-Piété, ce sombre et discret ami de la jeunesse, il se trouvait

sans invention comme sans audace quand il s'agissait de payer sa

nourriture, son logement, ou d'acheter les outils indispensables à

l'exploitation de la vie élégante. Une nécessité vulgaire, des dettes

contractées pour des besoins satisfaits, ne l'inspiraient plus. Comme

la plupart de ceux qui ont connu cette vie de hasard, il attendait

au dernier moment pour solder des créances sacrées aux yeux des

bourgeois, comme faisait Mirabeau, qui ne payait son pain que quand il

se présentait sous la forme dragonnante d'une lettre de change. Vers

cette époque, Rastignac avait perdu son argent, et s'était endetté.

L'étudiant commençait à comprendre qu'il lui serait impossible de

continuer cette existence sans avoir des ressources fixes. Mais, tout

en gémissant sous les piquantes atteintes de sa situation précaire, il

se sentait incapable de renoncer aux jouissances excessives de cette

vie, et voulait la continuer à tout prix. Les hasards sur lesquels il

avait compté pour sa fortune devenaient chimériques, et les obstacles

réels grandissaient. En s'initiant aux secrets domestiques de monsieur

et madame de Nucingen, il s'était aperçu que, pour convertir l'amour

en instrument de fortune, il fallait avoir bu toute honte, et renoncer

aux nobles idées qui sont l'absolution des fautes de la jeunesse.

Cette vie extérieurement splendide, mais rongée par tous les _tænias_

du remords, et dont les fugitifs plaisirs étaient chèrement expiés

par de persistantes angoisses, il l'avait épousée, il s'y roulait en

se faisant, comme le Distrait de La Bruyère, un lit dans la fange du

fossé; mais, comme le Distrait, il ne souillait encore que son vêtement.

--Nous avons donc tué le mandarin? lui dit un jour Bianchon en sortant

de table.

--Pas encore, répondit-il, mais il râle.

L'étudiant en médecine prit ce mot pour une plaisanterie, et ce n'en

était pas une. Eugène, qui, pour la première fois depuis long-temps,

avait dîné à la pension, s'était montré pensif pendant le repas. Au

lieu de sortir au dessert, il resta dans la salle à manger assis auprès

de mademoiselle Taillefer, à laquelle il jeta de temps en temps des

regards expressifs. Quelques pensionnaires étaient encore attablés

et mangeaient des noix, d'autres se promenaient en continuant des

discussions commencées. Comme presque tous les soirs, chacun s'en

allait à sa fantaisie, suivant le degré d'intérêt qu'il prenait à

la conversation, ou selon le plus ou le moins de pesanteur que lui

causait sa digestion. En hiver, il était rare que la salle à manger

fût entièrement évacuée avant huit heures, moment où les quatre

femmes demeuraient seules et se vengeaient du silence que leur sexe

leur imposait au milieu de cette réunion masculine. Frappé de la

préoccupation à laquelle Eugène était en proie, Vautrin resta dans

la salle à manger, quoiqu'il eût paru d'abord empressé de sortir,

et se tint constamment de manière à n'être pas vu d'Eugène, qui dut

le croire parti. Puis, au lieu d'accompagner ceux des pensionnaires

qui s'en allèrent les derniers, il stationna sournoisement dans le

salon. Il avait lu dans l'âme de l'étudiant et pressentait un symptôme

décisif. Rastignac se trouvait en effet dans une situation perplexe

que beaucoup de jeunes gens ont dû connaître. Aimante ou coquette,

madame de Nucingen avait fait passer Rastignac par toutes les angoisses

d'une passion véritable, en déployant pour lui les ressources de la

diplomatie féminine en usage à Paris. Après s'être compromise aux yeux

du public pour fixer près d'elle le cousin de madame de Beauséant, elle

hésitait à lui donner réellement les droits dont il paraissait jouir.

Depuis un mois elle irritait si bien les sens d'Eugène, qu'elle avait

fini par attaquer le cœur. Si, dans les premiers moments de sa liaison,

l'étudiant s'était cru le maître, madame de Nucingen était devenue la

plus forte, à l'aide de ce manége qui mettait en mouvement chez Eugène

tous les sentiments, bons ou mauvais, des deux ou trois hommes qui

sont dans un jeune homme de Paris. Était-ce en elle un calcul? Non;

les femmes sont toujours vraies, même au milieu de leurs plus grandes

faussetés, parce qu'elles cèdent à quelque sentiment naturel. Peut-être

Delphine, après avoir laissé prendre tout à coup tant d'empire

sur elle par ce jeune homme et lui avoir montré trop d'affection,

obéissait-elle à un sentiment de dignité, qui la faisait ou revenir

sur ses concessions, ou se plaire à les suspendre. Il est si naturel

à une Parisienne, au moment même où la passion l'entraîne, d'hésiter

dans sa chute, d'éprouver le cœur de celui auquel elle va livrer

son avenir! Toutes les espérances de madame de Nucingen avaient été

trahies une première fois, et sa fidélité pour un jeune égoïste venait

d'être méconnue. Elle pouvait être défiante à bon droit. Peut-être

avait-elle aperçu dans les manières d'Eugène, que son rapide succès

avait rendu fat, une sorte de mésestime causée par les bizarreries

de leur situation. Elle désirait sans doute paraître imposante à un

homme de cet âge, et se trouver grande devant lui après avoir été si

long-temps petite devant celui par qui elle était abandonnée. Elle ne

voulait pas qu'Eugène la crût une facile conquête, précisément parce

qu'il savait qu'elle avait appartenu à de Marsay. Enfin, après avoir

subi le dégradant plaisir d'un véritable monstre, un libertin jeune,

elle éprouvait tant de douceur à se promener dans les régions fleuries

de l'amour, que c'était sans doute un charme pour elle d'en admirer

tous les aspects, d'en écouter long-temps les frémissements, et de se

laisser long-temps caresser par de chastes brises. Le véritable amour

payait pour le mauvais. Ce contre-sens sera malheureusement fréquent

tant que les hommes ne sauront pas combien de fleurs fauchent dans

l'âme d'une jeune femme les premiers coups de la tromperie. Quelles que

fussent ses raisons, Delphine se jouait de Rastignac, et se plaisait

à se jouer de lui, sans doute parce qu'elle se savait aimée et sûre

de faire cesser les chagrins de son amant, suivant son royal bon

plaisir de femme. Par respect de lui-même, Eugène ne voulait pas que

son premier combat se terminât par une défaite, et persistait dans sa

poursuite, comme un chasseur qui veut absolument tuer une perdrix à sa

première fête de Saint-Hubert. Ses anxiétés, son amour-propre offensé,

ses désespoirs, faux ou véritables, l'attachaient de plus en plus à

cette femme. Tout Paris lui donnait madame de Nucingen, auprès de

laquelle il n'était pas plus avancé que le premier jour où il l'avait

vue. Ignorant encore que la coquetterie d'une femme offre quelquefois

plus de bénéfices que son amour ne donne de plaisir, il tombait dans

de sottes rages. Si la saison pendant laquelle une femme se dispute

à l'amour offrait à Rastignac le butin de ses primeurs, elles lui

devenaient aussi coûteuses qu'elles étaient vertes, aigrelettes et

délicieuses à savourer. Parfois, en se voyant sans un sou, sans avenir,

il pensait, malgré la voix de sa conscience, aux chances de fortune

dont Vautrin lui avait démontré la possibilité dans un mariage avec

mademoiselle Taillefer. Or il se trouvait alors dans un moment où

sa misère parlait si haut, qu'il céda presque involontairement aux

artifices du terrible sphinx par les regards duquel il était souvent

fasciné. Au moment où Poiret et mademoiselle Michonneau remontèrent

chez eux, Rastignac se croyant seul entre madame Vauquer et madame

Couture, qui se tricotait des manches de laine en sommeillant auprès du

poêle, regarda mademoiselle Taillefer d'une manière assez tendre pour

lui faire baisser les yeux.

--Auriez-vous des chagrins, monsieur Eugène? lui dit Victorine après un

moment de silence.

--Quel homme n'a pas ses chagrins! répondit Rastignac. Si nous étions

sûrs, nous autres jeunes gens, d'être bien aimés, avec un dévouement

qui nous récompensât des sacrifices que nous sommes toujours disposés

à faire, nous n'aurions peut-être jamais de chagrins.

Mademoiselle Taillefer lui jeta, pour toute réponse, un regard qui

n'était pas équivoque.

--Vous, mademoiselle, vous vous croyez sûre de votre cœur aujourd'hui;

mais répondriez-vous de ne jamais changer?

Un sourire vint errer sur les lèvres de la pauvre fille comme un rayon

jaillit de son âme, et fit si bien reluire sa figure qu'Eugène fut

effrayé d'avoir provoqué une aussi vive explosion de sentiment.

--Quoi! si demain vous étiez riche et heureuse, si une immense fortune

vous tombait des nues, vous aimeriez encore le jeune homme pauvre qui

vous aurait plu durant vos jours de détresse?

Elle fit un joli signe de tête.

--Un jeune homme bien malheureux?

Nouveau signe.

--Quelles bêtises dites-vous donc là? s'écria madame Vauquer.

--Laissez-nous, répondit Eugène, nous nous entendons.

--Il y aurait donc alors promesse de mariage entre monsieur le

chevalier Eugène de Rastignac et mademoiselle Victorine Taillefer? dit

Vautrin de sa grosse voix en se montrant tout à coup à la porte de la

salle à manger.

--Ah! vous m'avez fait peur, dirent à la fois madame Couture et madame

Vauquer.

--Je pourrais plus mal choisir, répondit en riant Eugène à qui la voix

de Vautrin causa la plus cruelle émotion qu'il eût jamais ressentie.

--Pas de mauvaises plaisanteries, messieurs! dit madame Couture. Ma

fille, remontons chez nous.

Madame Vauquer suivit ses deux pensionnaires, afin d'économiser sa

chandelle et son feu en passant la soirée chez elles. Eugène se trouva

seul et face à face avec Vautrin.

--Je savais bien que vous y arriveriez, lui dit cet homme en gardant un

imperturbable sang-froid. Mais, écoutez! j'ai de la délicatesse tout

comme un autre, moi. Ne vous décidez pas dans ce moment, vous n'êtes

pas dans votre assiette ordinaire. Vous avez des dettes. Je ne veux pas

que ce soit la passion, le désespoir, mais la raison qui vous détermine

à venir à moi. Peut-être vous faut-il quelque millier d'écus. Tenez, le

voulez-vous?

Ce démon prit dans sa poche un portefeuille, et en tira trois billets

de banque qu'il fit papilloter aux yeux de l'étudiant. Eugène était

dans la plus cruelle des situations. Il devait au marquis d'Adjuda et

au comte de Trailles cent louis perdus sur parole. Il ne les avait pas,

et n'osait aller passer la soirée chez madame de Restaud, où il était

attendu. C'était une de ces soirées sans cérémonie où l'on mange des

petits gâteaux, où l'on boit du thé, mais où l'on peut perdre six mille

francs au whist.

--Monsieur, lui dit Eugène en cachant avec peine un tremblement

convulsif; après ce que vous m'avez confié, vous devez comprendre qu'il

m'est impossible de vous avoir des obligations.

--Eh! bien, vous m'auriez fait de la peine de parler autrement, reprit

le tentateur. Vous êtes un beau jeune homme, délicat, fier comme

un lion et doux comme une jeune fille. Vous seriez une belle proie

pour le diable. J'aime cette qualité de jeunes gens. Encore deux ou

trois réflexions de haute politique, et vous verrez le monde comme il

est. En y jouant quelques petites scènes de vertu, l'homme supérieur

y satisfait toutes ses fantaisies aux grands applaudissements des

niais du parterre. Avant peu de jours vous serez à nous. Ah! si vous

vouliez devenir mon élève, je vous ferais arriver à tout. Vous ne

formeriez pas un désir qu'il ne fût à l'instant comblé, quoi que vous

puissiez souhaiter: honneur, fortune, femmes. On vous réduirait toute

la civilisation en ambroisie. Vous seriez notre enfant gâté, notre

Benjamin, nous nous exterminerions tous pour vous avec plaisir. Tout

ce qui vous ferait obstacle serait aplati. Si vous conservez des

scrupules, vous me prenez donc pour un scélérat? Eh! bien, un homme

qui avait autant de probité que vous croyez en avoir encore, M. de

Turenne, faisait, sans se croire compromis, de petites affaires avec

des brigands. Vous ne voulez pas être mon obligé, hein? Qu'à cela ne

tienne, reprit Vautrin en laissant échapper un sourire. Prenez ces

chiffons, et mettez-moi là-dessus, dit-il en tirant un timbre, là,

en travers: _Accepté pour la somme de trois mille cinq cents francs

payable en un an_. Et datez! L'intérêt est assez fort pour vous ôter

tout scrupule; vous pouvez m'appeler juif, et vous regarder comme

quitte de toute reconnaissance. Je vous permets de me mépriser encore

aujourd'hui, sûr que plus tard vous m'aimerez. Vous trouverez en moi

de ces immenses abîmes, de ces vastes sentiments concentrés que les

niais appellent des vices; mais vous ne me trouverez jamais ni lâche

ni ingrat. Enfin, je ne suis ni un pion ni un fou, mais une tour, mon

petit.

--Quel homme êtes-vous donc? s'écria Eugène, vous avez été créé pour me

tourmenter.

--Mais non, je suis un bon homme qui veut se crotter pour que vous

soyez à l'abri de la boue pour le reste de vos jours. Vous vous

demandez pourquoi ce dévouement? Eh! bien, je vous le dirai tout

doucement quelque jour, dans le tuyau de l'oreille. Je vous ai d'abord

surpris en vous montrant le carillon de l'ordre social et le jeu de la

machine; mais votre premier effroi se passera comme celui du conscrit

sur le champ de bataille, et vous vous accoutumerez à l'idée de

considérer les hommes comme des soldats décidés à périr pour le service

de ceux qui se sacrent rois eux-mêmes. Les temps sont bien changés.

Autrefois on disait à un brave: Voilà cent écus, tue-moi monsieur un

tel, et l'on soupait tranquillement après avoir mis un homme à l'ombre

pour un oui, pour un non. Aujourd'hui je vous propose de vous donner

une belle fortune contre un signe de tête qui ne vous compromet en

rien, et vous hésitez. Le siècle est mou.

Eugène signa la traite, et l'échangea contre les billets de banque.

--Eh! bien, voyons, parlons raison, reprit Vautrin. Je veux partir

d'ici à quelques mois pour l'Amérique, aller planter mon tabac. Je vous

enverrai les cigares de l'amitié. Si je deviens riche, je vous aiderai.

Si je n'ai pas d'enfants (cas probable, je ne suis pas curieux de me

replanter ici par bouture), eh! bien, je vous léguerai ma fortune.

Est-ce être l'ami d'un homme? Mais je vous aime, moi. J'ai la passion

de me dévouer pour un autre. Je l'ai déjà fait. Voyez-vous, mon petit,

je vis dans une sphère plus élevée que celles des autres hommes.

Je considère les actions comme des moyens, et ne vois que le but.

Qu'est-ce qu'un homme pour moi? Ça! fit-il en faisant claquer l'ongle

de son pouce sous une de ses dents. Un homme est tout ou rien. Il est

moins que rien quand il se nomme Poiret: on peut l'écraser comme une

punaise, il est plat et il pue. Mais un homme est un dieu quand il vous

ressemble: ce n'est plus une machine couverte en peau; mais un théâtre

où s'émeuvent les plus beaux sentiments, et je ne vis que par les

sentiments. Un sentiment, n'est-ce pas le monde dans une pensée? Voyez

le père Goriot: ses deux filles sont pour lui tout l'univers, elles

sont le fil avec lequel il se dirige dans la création. Eh! bien, pour

moi qui ai bien creusé la vie, il n'existe qu'un seul sentiment réel,

une amitié d'homme à homme. Pierre et Jaffier, voilà ma passion. Je

sais VENISE SAUVÉE par cœur. Avez-vous vu beaucoup de gens assez poilus

pour, quand un camarade dit: «Allons enterrer un corps!» y aller sans

souffler mot ni l'embêter de morale? J'ai fait ça, moi. Je ne parlerais

pas ainsi à tout le monde. Mais vous, vous êtes un homme supérieur, on

peut tout vous dire, vous savez tout comprendre. Vous ne patouillerez

pas long-temps dans les marécages où vivent les crapoussins qui nous

entourent ici. Eh! bien, voilà qui est dit. Vous épouserez. Poussons

chacun nos pointes! La mienne est en fer et ne mollit jamais, hé, hé!

Vautrin sortit sans vouloir entendre la réponse négative de l'étudiant,

afin de le mettre à son aise. Il semblait connaître le secret de ces

petites résistances, de ces combats dont les hommes se parent devant

eux-mêmes, et qui leur servent à se justifier leurs actions blâmables.

--Qu'il fasse comme il voudra, je n'épouserai certes pas mademoiselle

Taillefer! se dit Eugène.

Après avoir subi le malaise d'une fièvre intérieure que lui causa

l'idée d'un pacte fait avec cet homme dont il avait horreur, mais qui

grandissait à ses yeux par le cynisme même de ses idées et par l'audace

avec laquelle il étreignait la société, Rastignac s'habilla, demanda

une voiture, et vint chez madame de Restaud. Depuis quelques jours,

cette femme avait redoublé de soins pour un jeune homme dont chaque pas

était un progrès au cœur du grand monde, et dont l'influence paraissait

devoir être un jour redoutable. Il paya messieurs de Trailles et

d'Adjuda, joua au whist une partie de la nuit, et regagna ce qu'il

avait perdu. Superstitieux comme la plupart des hommes dont le chemin

est à faire et qui sont plus ou moins fatalistes, il voulut voir dans

son bonheur une récompense du ciel pour sa persévérance à rester dans

le bon chemin. Le lendemain matin, il s'empressa de demander à Vautrin

s'il avait encore sa lettre de change. Sur une réponse affirmative,

il lui rendit les trois mille francs en manifestant un plaisir assez

naturel.

--Tout va bien, lui dit Vautrin.

--Mais je ne suis pas votre complice, dit Eugène.

--Je sais, je sais, répondit Vautrin en l'interrompant. Vous faites

encore des enfantillages. Vous vous arrêtez aux bagatelles de la porte.

Deux jours après, Poiret et mademoiselle Michonneau se trouvaient assis

sur un banc, au soleil, dans une allée solitaire du Jardin-des-Plantes,

et causaient avec le monsieur qui paraissait à bon droit suspect à

l'étudiant en médecine.

--Mademoiselle, disait monsieur Gondureau, je ne vois pas d'où naissent

vos scrupules. Son Excellence monseigneur le ministre de la police

générale du royaume...

--Ah! Son Excellence monseigneur le ministre de la police générale du

royaume... répéta Poiret.

--Oui, Son Excellence s'occupe de cette affaire, dit Gondureau.

A qui ne paraîtra-t-il pas invraisemblable que Poiret, ancien employé,

sans doute homme de vertus bourgeoises, quoique dénué d'idées,

continuât d'écouter le prétendu rentier de la rue de Buffon, au moment

où il prononçait le mot de police en laissant ainsi voir la physionomie

d'un agent de la rue de Jérusalem à travers son masque d'honnête homme?

Cependant rien n'était plus naturel. Chacun comprendra mieux l'espèce

particulière à laquelle appartenait Poiret, dans la grande famille des

niais, après une remarque déjà faite par certains observateurs, mais

qui jusqu'à présent n'a pas été publiée. Il est une nation plumigère,

serrée au budget entre le premier degré de latitude qui comporte les

traitements de douze cents francs, espèce de Groënland administratif,

et le troisième degré, où commencent les traitements un peu plus

chauds de trois à six mille francs, région tempérée, où s'acclimate la

gratification, où elle fleurit malgré les difficultés de la culture. Un

des traits caractéristiques qui trahit le mieux l'infirme étroitesse

de cette gent subalterne, est une sorte de respect involontaire,

machinal, instinctif, pour ce grand lama de tout ministère, connu de

l'employé par une signature illisible et sous le nom de SON EXCELLENCE

MONSEIGNEUR LE MINISTRE, cinq mots qui équivalent à l'_Il Bondo Cani_

du Calife de Bagdad, et qui, aux yeux de ce peuple aplati, représente

un pouvoir sacré, sans appel. Comme le pape pour les chrétiens,

monseigneur est administrativement infaillible aux yeux de l'employé;

l'éclat qu'il jette se communique à ses actes, à ses paroles, à celles

dites en son nom; il couvre tout de sa broderie, et légalise les

actions qu'il ordonne; son nom d'Excellence, qui atteste la pureté de

ses intentions et la sainteté de ses vouloirs, sert de passe-port aux

idées les moins admissibles. Ce que ces pauvres gens ne feraient pas

dans leur intérêt, ils s'empressent de l'accomplir dès que le mot Son

Excellence est prononcé. Les bureaux ont leur obéissance passive, comme

l'armée a la sienne: système qui étouffe la conscience, annihile un

homme, et finit, avec le temps, par l'adapter comme une vis ou un écrou

à la machine gouvernementale. Aussi monsieur Gondureau, qui paraissait

se connaître en hommes, distingua-t-il promptement en Poiret un de ces

niais bureaucratiques, et fit-il sortir le _Deus ex machinâ_, le mot

talismanique de Son Excellence, au moment où il fallait, en démasquant

ses batteries, éblouir le Poiret, qui lui semblait le mâle de la

Michonneau, comme la Michonneau lui semblait la femelle du Poiret.

--Du moment où Son Excellence elle-même, Son Excellence monseigneur le!

Ah! c'est très-différent, dit Poiret.

--Vous entendez monsieur, dans le jugement duquel vous paraissez

avoir confiance, reprit le faux rentier en s'adressant à mademoiselle

Michonneau. Eh! bien, Son Excellence a maintenant la certitude la plus

complète que le prétendu Vautrin, logé dans la Maison-Vauquer, est

un forçat évadé du bagne de Toulon, où il est connu sous le nom de

_Trompe-la-Mort_.

--Ah! Trompe-la-Mort! dit Poiret, il est bien heureux, s'il a mérité ce

nom-là.

--Mais oui, reprit l'agent. Ce sobriquet est dû au bonheur qu'il a eu

de ne jamais perdre la vie dans les entreprises extrêmement audacieuses

qu'il a exécutées. Cet homme est dangereux, voyez-vous! Il a des

qualités qui le rendent extraordinaire. Sa condamnation est même une

chose qui lui a fait dans sa partie un honneur infini...

--C'est donc un homme d'honneur, demanda Poiret.

--A sa manière. Il a consenti à prendre sur son compte le crime d'un

autre, un faux commis par un très-beau jeune homme qu'il aimait

beaucoup, un jeune Italien assez joueur, entré depuis au service

militaire, où il s'est d'ailleurs parfaitement comporté.

--Mais si Son Excellence le Ministre de la police est sûr que monsieur

Vautrin soit Trompe-la-Mort, pourquoi donc aurait-il besoin de moi? dit

mademoiselle Michonneau.

--Ah! oui, dit Poiret, si en effet le Ministre, comme vous nous avez

fait l'honneur de nous le dire, a une certitude quelconque...

--Certitude n'est pas le mot; seulement on se doute. Vous allez

comprendre la question. Jacques Collin, surnommé Trompe-la-Mort, a

toute la confiance des trois bagnes qui l'ont choisi pour être leur

agent et leur banquier. Il gagne beaucoup à s'occuper de ce genre

d'affaires, qui nécessairement veut un homme de marque.

--Ah! ah! comprenez-vous le calembour, mademoiselle? dit Poiret.

Monsieur l'appelle un homme de _marque_, parce qu'il a été marqué.

--Le faux Vautrin, dit l'agent en continuant, reçoit les capitaux de

messieurs les forçats, les place, les leur conserve, et les tient à la

disposition de ceux qui s'évadent, ou de leurs familles, quand ils en

disposent par testament, ou de leurs maîtresses, quand ils tirent sur

lui pour elles.

--De leurs maîtresses! Vous voulez dire de leurs femmes, fit observer

Poiret.

--Non, monsieur. Le forçat n'a généralement que des épouses

illégitimes, que nous nommons des concubines.

--Ils vivent donc tous en état de concubinage?

--Conséquemment.

--Eh! bien, dit Poiret, voilà des horreurs que Monseigneur ne devrait

pas tolérer. Puisque vous avez l'honneur de voir Son Excellence, c'est

à vous, qui me paraissez avoir des idées philanthropiques, à l'éclairer

sur la conduite immorale de ces gens, qui donnent un très-mauvais

exemple au reste de la société.

La Comédie humaine - Volume 09. Scènes de la vie parisienne - Tome 01 · 第 42 / 52 段