--J'ai bien peu de droits à votre confiance, madame, dit-il après

l'avoir lutinée sur sa préoccupation; mais si je vous gênais, je compte

sur votre bonne foi, vous me le diriez franchement.

--Restez, dit-elle, je serais seule si vous vous en alliez. Nucingen

dîne en ville, et je ne voudrais pas être seule, j'ai besoin de

distraction.

--Mais qu'avez-vous?

--Vous seriez la dernière personne à qui je le dirais, s'écria-t-elle.

--Je veux le savoir, je dois alors être pour quelque chose dans ce

secret.

--Peut-être! Mais non, reprit-elle, c'est des querelles de ménage qui

doivent être ensevelies au fond du cœur. Ne vous le disais-je pas

avant-hier? je ne suis point heureuse. Les chaînes d'or sont les plus

pesantes.

Quand une femme dit à un jeune homme qu'elle est malheureuse, si

ce jeune homme est spirituel, bien mis, s'il a quinze cents francs

d'oisiveté dans sa poche, il doit penser ce que se disait Eugène, et

devient fat.

--Que pouvez-vous désirer? répondit-il. Vous êtes belle, jeune, aimée,

riche.

--Ne parlons pas de moi, dit-elle en faisant un sinistre mouvement de

tête. Nous dînerons ensemble, tête à tête, nous irons entendre la plus

délicieuse musique. Suis-je à votre goût? reprit-elle en se levant et

montrant sa robe en cachemire blanc à dessins perses de la plus riche

élégance.

--Je voudrais que vous fussiez toute à moi, dit Eugène. Vous êtes

charmante.

--Vous auriez une triste propriété, dit-elle en souriant avec amertume.

Rien ici ne vous annonce le malheur, et cependant, malgré ces

apparences, je suis au désespoir. Mes chagrins m'ôtent le sommeil, je

deviendrai laide.

--Oh! cela est impossible, dit l'étudiant. Mais je suis curieux de

connaître ces peines qu'un amour dévoué n'effacerait pas?

--Ah! si je vous les confiais, vous me fuiriez, dit-elle. Vous ne

m'aimez encore que par une galanterie qui est de costume chez les

hommes; mais si vous m'aimiez bien, vous tomberiez dans un désespoir

affreux. Vous voyez que je dois me taire. De grâce, reprit-elle,

parlons d'autre chose. Venez voir mes appartements.

--Non, restons ici, répondit Eugène en s'asseyant sur une causeuse

devant le feu près de madame de Nucingen, dont il prit la main avec

assurance.

Elle la laissa prendre et l'appuya même sur celle du jeune homme par un

de ces mouvements de force concentrée qui trahissent de fortes émotions.

--Écoutez, lui dit Rastignac; si vous avez des chagrins, vous devez

me les confier. Je veux vous prouver que je vous aime pour vous. Ou

vous parlerez et me direz vos peines afin que je puisse les dissiper,

fallût-il tuer six hommes, ou je sortirai pour ne plus revenir.

--Eh! bien, s'écria-t-elle saisie par une pensée de désespoir qui

la fit se frapper le front, je vais vous mettre à l'instant même à

l'épreuve. Oui, se dit-elle, il n'est plus que ce moyen. Elle sonna.

--La voiture de monsieur est-elle attelée? dit-elle à son valet de

chambre.

--Oui, madame.

--Je la prends. Vous lui donnerez la mienne et mes chevaux. Vous ne

servirez le dîner qu'à sept heures.

--Allons, venez, dit-elle à Eugène, qui crut rêver en se trouvant dans

le coupé de monsieur de Nucingen, à côté de cette femme.

--Au Palais-Royal, dit-elle au cocher, près du Théâtre-Français.

En route, elle parut agitée, et refusa de répondre aux mille

interrogations d'Eugène, qui ne savait que penser de cette résistance

muette, compacte, obtuse.

--En un moment elle m'échappe, se disait-il.

Quand la voiture s'arrêta, la baronne regarda l'étudiant d'un air qui

imposa silence à ses folles paroles; car il s'était emporté.

--Vous m'aimez bien? dit-elle.

--Oui, répondit-il en cachant l'inquiétude dont il fut soudainement

saisi.

--Vous ne penserez rien de mal sur moi, quoi que je puisse vous

demander?

--Non.

--Êtes-vous disposé à m'obéir?

--Aveuglément.

--Avez-vous été au jeu? dit-elle d'une voix tremblante.

--Jamais.

--Ah! je respire. Vous aurez du bonheur. Voici ma bourse, dit-elle.

Prenez donc! il y a cent francs, c'est tout ce que possède cette femme

si heureuse. Montez dans une maison de jeu, je ne sais où elles sont,

mais je sais qu'il y en a au Palais-Royal. Risquez les cent francs à un

jeu qu'on nomme la roulette, et perdez tout, ou rapportez-moi six mille

francs. Je vous dirai mes chagrins à votre retour.

--Je veux bien que le diable m'emporte si je comprends quelque chose

à ce que je vais faire, mais je vais vous obéir, dit-il avec une joie

causée par cette pensée: «Elle se compromet avec moi, elle n'aura rien

à me refuser.»

Eugène prend la jolie bourse, court au numéro NEUF, après s'être fait

indiquer par un marchand d'habits la plus prochaine maison de jeu. Il y

monte, se laisse prendre son chapeau; mais il entre et demande où est

la roulette. A l'étonnement des habitués, le garçon de salle le mène

devant une longue table. Eugène, suivi de tous les spectateurs, demande

sans vergogne où il faut mettre l'enjeu.

--Si vous placez un louis sur un seul de ces trente-six numéros,

et qu'il sorte, vous aurez trente-six louis, lui dit un vieillard

respectable à cheveux blancs.

Eugène jette les cent francs sur le chiffre de son âge, vingt et un. Un

cri d'étonnement part sans qu'il ait eu le temps de se reconnaître. Il

avait gagné sans le savoir.

--Retirez donc votre argent, lui dit le vieux monsieur, l'on ne gagne

pas deux fois dans ce système-là.

Eugène prend un râteau que lui tend le vieux monsieur, il tire à lui

les trois mille six cents francs et, toujours sans rien savoir du jeu,

les place sur la rouge. La galerie le regarde avec envie, en voyant

qu'il continue à jouer. La roue tourne, il gagne encore, et le banquier

lui jette encore trois mille six cents francs.

--Vous avez sept mille deux cents francs à vous, lui dit à l'oreille

le vieux monsieur. Si vous m'en croyez, vous vous en irez, la rouge a

passé huit fois. Si vous êtes charitable, vous reconnaîtrez ce bon avis

en soulageant la misère d'un ancien préfet de Napoléon qui se trouve

dans le dernier besoin.

Rastignac étourdi se laisse prendre dix louis par l'homme à cheveux

blancs, et descend avec les sept mille francs, ne comprenant encore

rien au jeu, mais stupéfié de son bonheur.

--Ah çà! où me mènerez-vous maintenant, dit-il en montrant les sept

mille francs à madame de Nucingen quand la portière fut refermée.

Delphine le serra par une étreinte folle et l'embrassa vivement, mais

sans passion.--Vous m'avez sauvée! Des larmes de joie coulèrent en

abondance sur ses joues. Je vais tout vous dire, mon ami. Vous serez

mon ami, n'est-ce pas? Vous me voyez riche, opulente, rien ne manque

ou je parais ne manquer de rien! Eh! bien, sachez que monsieur de

Nucingen ne me laisse pas disposer d'un sou: il paye toute la maison,

mes voitures, mes loges; il m'alloue pour ma toilette une somme

insuffisante, il me réduit à une misère secrète par calcul. Je suis

trop fière pour l'implorer. Ne serais-je pas la dernière des créatures

si j'achetais son argent au prix où il veut me le vendre! Comment,

moi riche de sept cent mille francs, me suis-je laissé dépouiller?

par fierté, par indignation. Nous sommes si jeunes, si naïves, quand

nous commençons la vie conjugale! La parole par laquelle il fallait

demander de l'argent à mon mari me déchirait la bouche; je n'osais

jamais, je mangeais l'argent de mes économies et celui que me donnait

mon pauvre père; puis je me suis endettée. Le mariage est pour moi la

plus horrible des déceptions, je ne puis vous en parler: qu'il vous

suffise de savoir que je me jetterais par la fenêtre s'il fallait vivre

avec Nucingen autrement qu'en ayant chacun notre appartement séparé.

Quand il a fallu lui déclarer mes dettes de jeune femme, des bijoux,

des fantaisies (mon pauvre père nous avait accoutumées à ne nous rien

refuser), j'ai souffert le martyre; mais enfin j'ai trouvé le courage

de les dire. N'avais-je pas une fortune à moi? Nucingen s'est emporté,

il m'a dit que je le ruinerais, des horreurs! J'aurais voulu être à

cent pieds sous terre. Comme il avait pris ma dot, il a payé; mais

en stipulant désormais pour mes dépenses personnelles une pension à

laquelle je me suis résignée, afin d'avoir la paix. Depuis, j'ai voulu

répondre à l'amour-propre de quelqu'un que vous connaissez, dit-elle.

Si j'ai été trompée par lui, je serais mal venue à ne pas rendre

justice à la noblesse de son caractère. Mais enfin il m'a quittée

indignement! _On_ ne devrait jamais abandonner une femme à laquelle

on a jeté, dans un jour de détresse, un tas d'or! _On_ doit l'aimer

toujours! Vous, belle âme de vingt et un ans, vous jeune et pur, vous

me demanderez comment une femme peut accepter de l'or d'un homme?

Mon Dieu! n'est-il pas naturel de tout partager avec l'être auquel

nous devons notre bonheur? Quand on s'est tout donné, qui pourrait

s'inquiéter d'une parcelle de ce tout? L'argent ne devient quelque

chose qu'au moment où le sentiment n'est plus. N'est-on pas lié pour

la vie? Qui de nous prévoit une séparation en se croyant bien aimée?

Vous nous jurez un amour éternel, comment avoir alors des intérêts

distincts? Vous ne savez pas ce que j'ai souffert aujourd'hui, lorsque

Nucingen m'a positivement refusé de me donner six mille francs, lui

qui les donne tous les mois à sa maîtresse, une fille de l'Opéra! Je

voulais me tuer. Les idées les plus folles me passaient par la tête. Il

y a eu des moments où j'enviais le sort d'une servante, de ma femme de

chambre. Aller trouver mon père, folie! Anastasie et moi nous l'avons

égorgé: mon pauvre père se serait vendu s'il pouvait valoir six mille

francs. J'aurais été le désespérer en vain. Vous m'avez sauvée de la

honte et de la mort, j'étais ivre de douleur. Ah! monsieur, je vous

devais cette explication: j'ai été bien déraisonnablement folle avec

vous. Quand vous m'avez quittée, et que je vous ai eu perdu de vue, je

voulais m'enfuir à pied... où? je ne sais. Voilà la vie de la moitié

des femmes de Paris: un luxe extérieur, des soucis cruels dans l'âme.

Je connais de pauvres créatures encore plus malheureuses que je ne

le suis. Il y a pourtant des femmes obligées de faire faire de faux

mémoires par leurs fournisseurs. D'autres sont forcées de voler leurs

maris: les uns croient que des cachemires de cent louis se donnent pour

cinq cents francs, les autres qu'un cachemire de cinq cents francs vaut

cent louis. Il se rencontre de pauvres femmes qui font jeûner leurs

enfants, et grappillent pour avoir une robe. Moi, je suis pure de ces

odieuses tromperies. Voici ma dernière angoisse. Si quelques femmes se

vendent à leurs maris pour les gouverner, moi au moins je suis libre!

Je pourrais me faire couvrir d'or par Nucingen, et je préfère pleurer

la tête appuyée sur le cœur d'un homme que je puisse estimer. Ah! ce

soir monsieur de Marsay n'aura pas le droit de me regarder comme une

femme qu'il a payée. Elle se mit le visage dans ses mains, pour ne

pas montrer ses pleurs à Eugène, qui lui dégagea la figure pour la

contempler, elle était sublime ainsi.--Mêler l'argent aux sentiments,

n'est-ce pas horrible? Vous ne pourrez pas m'aimer, dit-elle.

Ce mélange de bons sentiments, qui rendent les femmes si grandes,

et des fautes que la constitution actuelle de la société les force

à commettre, bouleversait Eugène, qui disait des paroles douces et

consolantes en admirant cette belle femme, si naïvement imprudente dans

son cri de douleur.

--Vous ne vous armerez pas de ceci contre moi, dit-elle, promettez-le

moi.

--Ah, madame! j'en suis incapable, dit-il.

Elle lui prit la main et la mit sur son cœur par un mouvement plein

de reconnaissance et de gentillesse.--Grâce à vous me voilà redevenue

libre et joyeuse. Je vivais pressée par une main de fer. Je veux

maintenant vivre simplement, ne rien dépenser. Vous me trouverez bien

comme je serai, mon ami, n'est-ce pas? Gardez ceci, dit-elle en ne

prenant que six billets de banque. En conscience je vous dois mille

écus, car je me suis considérée comme étant de moitié avec vous. Eugène

se défendit comme une vierge. Mais la baronne lui ayant dit:--Je vous

regarde comme mon ennemi si vous n'êtes pas mon complice, il prit

l'argent.--Ce sera une mise de fonds en cas de malheur, dit-il.

--Voilà le mot que je redoutais, s'écria-t-elle en pâlissant. Si vous

voulez que je sois quelque chose pour vous, jurez-moi, dit-elle, de ne

jamais retourner au jeu. Mon Dieu! moi, vous corrompre! j'en mourrais

de douleur.

Ils étaient arrivés. Le contraste de cette misère et de cette opulence

étourdissait l'étudiant, dans les oreilles duquel les sinistres paroles

de Vautrin vinrent retentir.

--Mettez-vous là, dit la baronne en entrant dans sa chambre et montrant

une causeuse auprès du feu, je vais écrire une lettre bien difficile!

Conseillez-moi.

--N'écrivez pas, lui dit Eugène, enveloppez les billets, mettez

l'adresse, et envoyez-les par votre femme de chambre.

--Mais vous êtes un amour d'homme, dit-elle. Ah! voilà, monsieur, ce

que c'est que d'avoir été bien élevé! Ceci est du Beauséant tout pur,

dit-elle en souriant.

--Elle est charmante, se dit Eugène qui s'éprenait de plus en plus. Il

regarda cette chambre où respirait la voluptueuse élégance d'une riche

courtisane.

--Cela vous plaît-il? dit-elle en sonnant sa femme de chambre.

--Thérèse, portez cela vous-même à monsieur de Marsay, et remettez-le à

lui-même. Si vous ne le trouvez pas, vous me rapporterez la lettre.

Thérèse ne partit pas sans avoir jeté un malicieux coup d'œil sur

Eugène. Le dîner était servi. Rastignac donna le bras à madame de

Nucingen, qui le mena dans une salle à manger délicieuse, où il

retrouva le luxe de table qu'il avait admiré chez sa cousine.

--Les jours d'Italiens, dit-elle, vous viendrez dîner avec moi, et vous

m'accompagnerez.

--Je m'accoutumerais à cette douce vie si elle devait durer; mais je

suis un pauvre étudiant qui a sa fortune à faire.

--Elle se fera, dit-elle en riant. Vous voyez, tout s'arrange: je ne

m'attendais pas à être si heureuse.

Il est dans la nature des femmes de prouver l'impossible par le

possible et de détruire les faits par des pressentiments. Quand madame

de Nucingen et Rastignac entrèrent dans leur loge aux Bouffons, elle

eut un air de contentement qui la rendait si belle, que chacun se

permit de ces petites calomnies contre lesquelles les femmes sont

sans défense, et qui font souvent croire à des désordres inventés à

plaisir. Quand on connaît Paris, on ne croit à rien de ce qui s'y

dit, et l'on ne dit rien de ce qui s'y fait. Eugène prit la main de

la baronne, et tous deux se parlèrent par des pressions plus ou moins

vives, en se communiquant les sensations que leur donnait la musique.

Pour eux, cette soirée fut enivrante. Ils sortirent ensemble, et

madame de Nucingen voulut reconduire Eugène jusqu'au Pont-Neuf, en lui

disputant, pendant toute la route, un des baisers qu'elle lui avait si

chaleureusement prodigués au Palais-Royal. Eugène lui reprocha cette

inconséquence.

--Tantôt, répondit-elle, c'était de la reconnaissance pour un

dévouement inespéré; maintenant ce serait une promesse.

--Et vous ne voulez m'en faire aucune, ingrate. Il se fâcha. En faisant

un de ces gestes d'impatience qui ravissent un amant, elle lui donna

sa main à baiser, qu'il prit avec une mauvaise grâce dont elle fut

enchantée.

--A lundi, au bal, dit-elle.

En s'en allant à pied, par un beau clair de lune, Eugène tomba dans

de sérieuses réflexions. Il était à la fois heureux et mécontent:

heureux d'une aventure dont le dénoûment probable lui donnait une des

plus jolies et des plus élégantes femmes de Paris, objet de ses désirs;

mécontent de voir ses projets de fortune renversés, et ce fut alors

qu'il éprouva la réalité des pensées indécises auxquelles il s'était

livré l'avant-veille. L'insuccès nous accuse toujours la puissance de

nos prétentions. Plus Eugène jouissait de la vie parisienne, moins

il voulait demeurer obscur et pauvre. Il chiffonnait son billet de

mille francs dans sa poche, en se faisant mille raisonnements captieux

pour se l'approprier. Enfin il arriva rue Neuve-Sainte-Geneviève, et

quand il fut en haut de l'escalier, il y vit de la lumière. Le père

Goriot avait laissé sa porte ouverte et sa chandelle allumée, afin

que l'étudiant n'oubliât pas de _lui raconter sa fille_, suivant son

expression. Eugène ne lui cacha rien.

--Mais, s'écria le père Goriot dans un violent désespoir de jalousie,

elles me croient ruiné: j'ai encore treize cents livres de rente! Mon

Dieu! la pauvre petite, que ne venait-elle ici! j'aurais vendu mes

rentes, nous aurions pris sur le capital, et avec le reste je me serais

fait du viager. Pourquoi n'êtes-vous pas venu me confier son embarras,

mon brave voisin? Comment avez-vous eu le cœur d'aller risquer au jeu

ses pauvres petits cent francs? c'est à fendre l'âme. Voilà ce que

c'est que des gendres! Oh! si je les tenais, je leur serrerais le cou.

Mon Dieu! pleurer, elle a pleuré?

--La tête sur mon gilet, dit Eugène.

--Oh! donnez-le-moi, dit le père Goriot. Comment! il y a eu là des

larmes de ma fille, de ma chère Delphine, qui ne pleurait jamais étant

petite! Oh! je vous en achèterai un autre, ne le portez plus, laissez

le-moi. Elle doit, d'après son contrat, jouir de ses biens. Ah! je vais

aller trouver Derville, un avoué, dès demain. Je vais faire exiger le

placement de sa fortune. Je connais les lois, je suis un vieux loup, je

vais retrouver mes dents.

--Tenez, père, voici mille francs qu'elle a voulu me donner sur notre

gain. Gardez-les-lui, dans le gilet.

Goriot regarda Eugène, lui tendit la main pour prendre la sienne, sur

laquelle il laissa tomber une larme.

--Vous réussirez dans la vie, lui dit le vieillard. Dieu est juste,

voyez-vous? Je me connais en probité, moi, et puis vous assurer qu'il

y a bien peu d'hommes qui vous ressemblent. Vous voulez donc être

aussi mon cher enfant? Allez, dormez. Vous pouvez dormir, vous n'êtes

pas encore père. Elle a pleuré, j'apprends ça, moi, qui étais là

tranquillement à manger comme un imbécile pendant qu'elle souffrait;

moi, moi qui vendrais le Père, le Fils et le Saint-Esprit pour leur

éviter une larme à toutes deux!

--Par ma foi, se dit Eugène en se couchant, je crois que je serai

honnête homme toute ma vie. Il y a du plaisir à suivre les inspirations

de sa conscience.

Il n'y a peut-être que ceux qui croient en Dieu qui font le bien

en secret, et Eugène croyait en Dieu. Le lendemain, à l'heure du

bal, Rastignac alla chez madame de Beauséant, qui l'emmena pour le

présenter à la duchesse de Carigliano. Il reçut le plus gracieux

accueil de la maréchale, chez laquelle il retrouva madame de Nucingen.

Delphine s'était parée avec l'intention de plaire à tous pour mieux

plaire à Eugène, de qui elle attendait impatiemment un coup d'œil,

en croyant cacher son impatience. Pour qui sait deviner les émotions

d'une femme, ce moment est plein de délices. Qui ne s'est souvent plu

à faire attendre son opinion, à déguiser coquettement son plaisir,

à chercher des aveux dans l'inquiétude que l'on cause, à jouir des

craintes qu'on dissipera par un sourire? Pendant cette fête, l'étudiant

mesura tout à coup la portée de sa position, et comprit qu'il avait

un état dans le monde en étant cousin avoué de madame de Beauséant.

La conquête de madame la baronne de Nucingen, qu'on lui donnait déjà,

le mettait si bien en relief, que tous les jeunes gens lui jetaient

des regards d'envie; en en surprenant quelques-uns, il goûta les

premiers plaisirs de la fatuité. En passant d'un salon dans un autre,

en traversant les groupes, il entendit vanter son bonheur. Les femmes

lui prédisaient toutes des succès. Delphine, craignant de le perdre,

lui promit de ne pas lui refuser le soir le baiser qu'elle s'était

tant défendue d'accorder l'avant-veille. A ce bal, Rastignac reçut

plusieurs engagements. Il fut présenté par sa cousine à quelques femmes

qui toutes avaient des prétentions à l'élégance, et dont les maisons

passaient pour être agréables; il se vit lancé dans le plus grand et le

plus beau monde de Paris. Cette soirée eut donc pour lui les charmes

d'un brillant début, et il devait s'en souvenir jusque dans ses vieux

jours, comme une jeune fille se souvient du bal où elle a eu des

triomphes. Le lendemain, quand, en déjeunant, il raconta ses succès au

père Goriot devant les pensionnaires, Vautrin se prit à sourire d'une

façon diabolique.

--Et vous croyez, s'écria ce féroce logicien, qu'un jeune homme à la

mode peut demeurer rue Neuve-Sainte-Geneviève, dans la maison Vauquer?

pension infiniment respectable sous tous les rapports, certainement,

mais qui n'est rien moins que fashionable. Elle est cossue, elle est

belle de son abondance, elle est fière d'être le manoir momentané d'un

Rastignac; mais, enfin, elle est rue Neuve-Sainte-Geneviève, et ignore

le luxe, parce qu'elle est purement _patriarchalorama_. Mon jeune ami,

reprit Vautrin d'un air paternellement railleur, si vous voulez faire

figure à Paris il vous faut trois chevaux et un tilbury pour le matin,

un coupé pour le soir, en tout neuf mille francs pour le véhicule.

Vous seriez indigne de votre destinée si vous ne dépensiez que trois

mille francs chez votre tailleur, six cents francs chez le parfumeur,

cent écus chez le bottier, cent écus chez le chapelier. Quant à votre

blanchisseuse, elle vous coûtera mille francs. Les jeunes gens à

la mode ne peuvent se dispenser d'être très-forts sur l'article du

linge: n'est-ce pas ce qu'on examine le plus souvent en eux? L'amour

et l'église veulent de belles nappes sur leurs autels. Nous sommes à

quatorze mille. Je ne vous parle pas de ce que vous perdrez au jeu,

en paris, en présents; il est impossible de ne pas compter pour deux

mille francs l'argent de poche. J'ai mené cette vie-là, j'en connais

les débours. Ajoutez à ces nécessités premières, trois cents louis

pour la pâtée, mille francs pour la niche. Allez, mon enfant, nous

en avons pour nos petits vingt-cinq mille par an dans les flancs, ou

nous tombons dans la crotte, nous nous faisons moquer de nous, et nous

sommes destitué de notre avenir, de nos succès, de nos maîtresses!

J'oublie le valet de chambre et le groom! Est-ce Christophe qui portera

vos billets doux? Les écrirez-vous sur le papier dont vous vous servez?

Ce serait vous suicider. Croyez-en un vieillard plein d'expérience!

reprit-il en faisant un _rinforzando_ dans sa voix de basse. Ou

déportez-vous dans une vertueuse mansarde, et mariez-vous-y avec le

travail, ou prenez une autre voie.

La Comédie humaine - Volume 09. Scènes de la vie parisienne - Tome 01 · 第 41 / 52 段