dans sa boîte à cigares, s'habilla et profita de la voiture de Paul
pour aller au Salon des Étrangers où, jusqu'au dîner, il consuma
le temps dans ces émouvantes alternatives de perte et de gain, qui
sont la dernière ressource des organisations fortes, quand elles
sont contraintes de s'exercer dans le vide. Le soir il vint au
rendez-vous, et se laissa complaisamment bander les yeux. Puis, avec
cette ferme volonté que les hommes vraiment forts ont seuls la faculté
de concentrer, il porta son attention et appliqua son intelligence
à deviner par quelles rues passait la voiture. Il eut une sorte de
certitude d'être mené rue Saint-Lazare, et d'être arrêté à la petite
porte du jardin de l'hôtel San-Réal. Quand il passa, comme la première
fois, cette porte et qu'il fut mis sur un brancard porté sans doute par
le mulâtre et par le cocher, il comprit, en entendant crier le sable
sous leurs pieds, pourquoi l'on prenait de si minutieuses précautions.
Il aurait pu, s'il avait été libre, ou s'il avait marché, cueillir une
branche d'arbuste, regarder la nature du sable qui se serait attaché à
ses bottes; tandis que, transporté pour ainsi dire aériennement dans
un hôtel inaccessible, sa bonne fortune devait être ce qu'elle avait
été jusqu'alors, un rêve. Mais, pour le désespoir de l'homme, il ne
peut rien faire que d'imparfait, soit en bien soit en mal. Toutes ses
œuvres intellectuelles ou physiques sont signées par une marque de
destruction. Il avait plu légèrement, la terre était humide. Pendant la
nuit certaines odeurs végétales sont beaucoup plus fortes que pendant
le jour, Henri sentit donc les parfums du réséda le long de l'allée
par laquelle il était convoyé. Cette indication devait l'éclairer
dans les recherches qu'il se promettait de faire pour reconnaître
l'hôtel où se trouvait le boudoir de Paquita. Il étudia de même les
détours que ses porteurs firent dans la maison, et crut pouvoir se les
rappeler. Il se vit comme la veille sur l'ottomane, devant Paquita qui
lui défaisait son bandeau; mais il la vit pâle et changée. Elle avait
pleuré. Agenouillée comme un ange en prière, mais comme un ange triste
et profondément mélancolique, la pauvre fille ne ressemblait plus à
la curieuse, à l'impatiente, à la bondissante créature qui avait pris
de Marsay sur ses ailes pour le transporter dans le septième ciel
de l'amour. Il y avait quelque chose de si vrai dans ce désespoir
voilé par le plaisir, que le terrible de Marsay sentit en lui-même
une admiration pour ce nouveau chef-d'œuvre de la nature, et oublia
momentanément l'intérêt principal de ce rendez-vous.
--Qu'as-tu donc, ma Paquita?
--Mon ami, dit-elle, emmène-moi, cette nuit même! Jette-moi quelque
part où l'on ne puisse pas dire en me voyant: Voici Paquita; où
personne ne réponde: Il y a ici une fille au regard doré, qui a de
longs cheveux. Là je te donnerai des plaisirs tant que tu voudras en
recevoir de moi. Puis, quand tu ne m'aimeras plus, tu me laisseras,
je ne me plaindrai pas, je ne dirai rien; et mon abandon ne devra te
causer aucun remords, car un jour passé près de toi, un seul jour
pendant lequel je t'aurai regardé, m'aura valu toute une vie. Mais si
je reste ici, je suis perdue.
--Je ne puis pas quitter Paris, ma petite, répondit Henri. Je ne
m'appartiens pas, je suis lié par un serment au sort de plusieurs
personnes qui sont à moi comme je suis à elles. Mais je puis te faire
dans Paris un asile où nul pouvoir humain n'arrivera.
--Non, dit-elle, tu oublies le pouvoir féminin.
Jamais phrase prononcée par une voix humaine n'exprima plus
complétement la terreur.
--Qui pourrait donc arriver à toi, si je me mets entre toi et le monde?
--Le poison! dit-elle. Déjà dona Concha te soupçonne. Et, reprit-elle
en laissant couler des larmes qui brillèrent le long de ses joues, il
est bien facile de voir que je ne suis plus la même. Eh! bien, si tu
m'abandonnes à la fureur du monstre qui me dévorera, que ta sainte
volonté soit faite! Mais viens, fais qu'il y ait toutes les voluptés de
la vie dans notre amour. D'ailleurs, je supplierai, je pleurerai, je
crierai, je me défendrai, je me sauverai peut-être.
--Qui donc imploreras-tu? dit-il.
--Silence! reprit Paquita. Si j'obtiens ma grâce, ce sera peut-être à
cause de ma discrétion.
--Donne-moi ma robe, dit insidieusement Henri.
--Non, non, répondit-elle vivement, reste ce que tu es, un de ces anges
qu'on m'avait appris à haïr, et dans lesquels je ne voyais que des
monstres, tandis que vous êtes ce qu'il y a de plus beau sous le ciel,
dit-elle en caressant les cheveux d'Henri. Tu ignores à quel point je
suis idiote? je n'ai rien appris. Depuis l'âge de douze ans, je suis
enfermée sans avoir vu personne. Je ne sais ni lire ni écrire, je ne
parle que l'anglais et l'espagnol.
--Comment se fait-il donc que tu reçoives des lettres de Londres?
--Mes lettres! tiens, les voici! dit-elle en allant prendre quelques
papiers dans un long vase du Japon.
Elle tendit à de Marsay des lettres où le jeune homme vit avec surprise
des figures bizarres semblables à celles des rébus, tracées avec du
sang, et qui exprimaient des phrases pleines de passion.
--Mais, s'écria-t-il en admirant ces hiéroglyphes créés par une habile
jalousie, tu es sous la puissance d'un infernal génie?
--Infernal, répéta-t-elle.
--Mais comment donc as-tu pu sortir.....
--Ha! dit-elle, de là vient ma perte. J'ai mis dona Concha entre la
peur d'une mort immédiate et une colère à venir. J'avais une curiosité
de démon, je voulais rompre ce cercle d'airain que l'on avait décrit
entre la création et moi, je voulais voir ce que c'était que des jeunes
gens, car je ne connais d'hommes que le marquis et Christemio. Notre
cocher et le valet qui nous accompagne sont des vieillards...
--Mais, tu n'étais pas toujours enfermée? Ta santé voulait...
--Ha! reprit-elle, nous nous promenions, mais pendant la nuit et dans
la campagne, au bord de la Seine, loin du monde.
--N'es-tu pas fière d'être aimée ainsi?
--Non, dit-elle, plus! Quoique bien remplie, cette vie cachée n'est que
ténèbres en comparaison de la lumière.
--Qu'appelles-tu la lumière?
--Toi, mon bel Adolphe! toi, pour qui je donnerais ma vie. Toutes les
choses de passion que l'on m'a dites et que j'inspirais, je les ressens
pour toi! Pendant certains moments je ne comprenais rien à l'existence,
mais maintenant je sais comment nous aimons, et jusqu'à présent j'étais
aimée seulement, moi je n'aimais pas. Je quitterais tout pour toi,
emmène-moi. Si tu le veux, prends-moi comme un jouet, mais laisse-moi
près de toi jusqu'à ce que tu me brises.
--Tu n'auras pas de regret?
--Pas un seul! dit-elle en laissant lire dans ses yeux dont la teinte
d'or resta pure et claire.
--Suis-je le préféré? se dit en lui-même Henri qui, s'il entrevoyait la
vérité, se trouvait alors disposé à pardonner l'offense en faveur d'un
amour si naïf.--Je verrai bien, pensa-t-il.
Si Paquita ne lui devait aucun compte du passé, le moindre souvenir
devenait un crime à ses yeux. Il eut donc la triste force d'avoir une
pensée à lui, de juger sa maîtresse, de l'étudier tout en s'abandonnant
aux plaisirs les plus entraînants que jamais Péri descendue des
cieux ait trouvés pour son bien-aimé. Paquita semblait avoir été
créée pour l'amour, avec un soin spécial de la nature. D'une nuit
à l'autre, son génie de femme avait fait les plus rapides progrès.
Quelle que fût la puissance de ce jeune homme, et son insouciance en
fait de plaisirs, malgré sa satiété de la veille, il trouva dans la
_Fille aux yeux d'or_ ce sérail que sait créer la femme aimante et à
laquelle un homme ne renonce jamais. Paquita répondait à cette passion
que sentent tous les hommes vraiment grands pour l'infini, passion
mystérieuse si dramatiquement exprimée dans Faust, si poétiquement
traduite dans Manfred, et qui poussait Don Juan à fouiller le cœur
des femmes, en espérant y trouver cette pensée sans bornes à la
recherche de laquelle se mettent tant de chasseurs de spectres, que
les savants croient entrevoir dans la science, et que les mystiques
trouvent en Dieu seul. L'espérance d'avoir enfin l'Être idéal avec
lequel la lutte pouvait être constante sans fatigue, ravit de Marsay
qui, pour la première fois, depuis long-temps, ouvrit son cœur. Ses
nerfs se détendirent, sa froideur se fondit dans l'atmosphère de cette
âme brûlante, ses doctrines tranchantes s'envolèrent, et le bonheur
lui colora son existence, comme l'était ce boudoir blanc et rose. En
sentant l'aiguillon d'une volupté supérieure, il fut entraîné par delà
les limites dans lesquelles il avait jusqu'alors enfermé la passion.
Il ne voulut pas être dépassé par cette fille qu'un amour en quelque
sorte artificiel avait formée par avance aux besoins de son âme, et
alors il trouva, dans cette vanité qui pousse l'homme à rester en tout
vainqueur, des forces pour dompter cette fille; mais aussi, jeté par
delà cette ligne où l'âme est maîtresse d'elle-même, il se perdit dans
ces limbes délicieuses que le vulgaire nomme si niaisement _les espaces
imaginaires_. Il fut tendre, bon et communicatif. Il rendit Paquita
presque folle.
--Pourquoi n'irions-nous pas à Sorrente, à Nice, à Chiavari, passer
toute notre vie ainsi? Veux-tu? disait-il à Paquita d'une voix
pénétrante.
--As-tu donc jamais besoin de me dire:--_Veux-tu?_ s'écria-t-elle.
Ai-je une volonté? Je ne suis quelque chose hors de toi qu'afin d'être
un plaisir pour toi. Si tu veux choisir une retraite digne de nous,
l'Asie est le seul pays où l'amour puisse déployer ses ailes.....
--Tu as raison, reprit Henri. Allons aux Indes, là où le printemps
est éternel, où la terre n'a jamais que des fleurs, où l'homme peut
déployer l'appareil des souverains, sans qu'on en glose comme dans les
sots pays où l'on veut réaliser la plate chimère de l'égalité. Allons
dans la contrée où l'on vit au milieu d'un peuple d'esclaves, où le
soleil illumine toujours un palais qui reste blanc, où l'on sème des
parfums dans l'air, où les oiseaux chantent l'amour, et où l'on meurt
quand on ne peut plus aimer...
--Et où l'on meurt ensemble! dit Paquita. Mais ne partons pas demain,
partons à l'instant, emmenons Christemio.
--Ma foi, le plaisir est le plus beau dénoûment de la vie. Allons en
Asie, mais pour partir, enfant! il faut beaucoup d'or, et pour avoir de
l'or, il faut arranger ses affaires.
Elle ne comprenait rien à ces idées.
--De l'or, il y en a ici haut comme ça! dit-elle en levant la main.
--Il n'est pas à moi.
--Qu'est-ce que cela fait? reprit-elle, si nous en avons besoin,
prenons-le.
--Il ne t'appartient pas.
--Appartenir! répéta-t-elle. Ne m'as-tu pas prise? Quand nous l'aurons
pris, il nous appartiendra.
Il se mit à rire.
--Pauvre innocente! tu ne sais rien des choses de ce monde.
--Non, mais voilà ce que je sais, s'écria-t-elle en attirant Henri sur
elle.
Au moment même où de Marsay oubliait tout, et concevait le désir de
s'approprier à jamais cette créature, il reçut au milieu de sa joie un
coup de poignard qui traversa de part en part son cœur mortifié pour
la première fois. Paquita, qui l'avait enlevé vigoureusement en l'air
comme pour le contempler, s'était écriée:--Oh! Mariquita!
--Mariquita! cria le jeune homme en rugissant, je sais maintenant tout
ce dont je voulais encore douter.
Il sauta sur le meuble où était renfermé le long poignard. Heureusement
pour elle et pour lui, l'armoire était fermée. Sa rage s'accrut de cet
obstacle; mais il recouvra sa tranquillité, alla prendre sa cravate
et s'avança vers elle d'un air si férocement significatif, que, sans
connaître de quel crime elle était coupable, Paquita comprit néanmoins
qu'il s'agissait pour elle de mourir. Alors elle s'élança d'un seul
bond au bout de la chambre pour éviter le nœud fatal que de Marsay
voulait lui passer autour du cou. Il y eut un combat. De part et
d'autre la souplesse, l'agilité, la vigueur furent égales. Pour finir
la lutte, Paquita jeta dans les jambes de son amant un coussin qui
le fit tomber, et profita du répit que lui laissa cet avantage pour
pousser la détente du ressort auquel répondait un avertissement. Le
mulâtre arriva brusquement. En un clin d'œil Christemio sauta sur de
Marsay, le terrassa, lui mit le pied sur la poitrine, le talon tourné
vers la gorge. De Marsay comprit que s'il se débattait il était à
l'instant écrasé sur un seul signe de Paquita.
--Pourquoi voulais-tu me tuer, mon amour? lui dit-elle.
De Marsay ne répondit pas.
--En quoi t'ai-je déplu? lui dit-elle. Parle, expliquons-nous.
Henri garda l'attitude flegmatique de l'homme fort qui se sent vaincu;
contenance froide, silencieuse, tout anglaise, qui annonçait la
conscience de sa dignité par une résignation momentanée. D'ailleurs
il avait déjà pensé, malgré l'emportement de sa colère, qu'il était
peu prudent de se commettre avec la justice en tuant cette fille à
l'improviste et sans en avoir préparé le meurtre de manière à s'assurer
l'impunité.
--Mon bien-aimé, reprit Paquita, parle-moi; ne me laisse pas sans un
adieu d'amour! Je ne voudrais pas garder dans mon cœur l'effroi que tu
viens d'y mettre. Parleras-tu? dit-elle en frappant du pied avec colère.
De Marsay lui jeta pour réponse un regard qui signifiait si bien: _tu
mourras!_ que Paquita se précipita sur lui.
--Hé! bien, veux-tu me tuer? Si ma mort peut te faire plaisir, tue-moi!
Elle fit un signe à Christemio, qui leva son pied de dessus le jeune
homme et s'en alla sans laisser voir sur sa figure qu'il portât un
jugement bon ou mauvais sur Paquita.
--Voilà un homme! se dit de Marsay en montrant le mulâtre par un geste
sombre. Il n'y a de dévouement que le dévouement qui obéit à l'amitié
sans la juger. Tu as en cet homme un véritable ami.
--Je te le donnerai si tu veux, répondit-elle; il te servira avec le
même dévouement qu'il a pour moi si je le lui recommande.
Elle attendit un mot de réponse, et reprit avec un accent plein de
tendresse:--Adolphe, dis-moi donc une bonne parole. Voici bientôt le
jour.
Henri ne répondit pas. Ce jeune homme avait une triste qualité, car on
regarde comme une grande chose tout ce qui ressemble à de la force, et
souvent les hommes divinisent des extravagances. Henri ne savait pas
pardonner. Le savoir-revenir, qui certes est une des grâces de l'âme,
était un non-sens pour lui. La férocité des hommes du Nord, dont le
sang anglais est assez fortement teint, lui avait été transmise par
son père. Il était inébranlable dans ses bons comme dans ses mauvais
sentiments. L'exclamation de Paquita fut d'autant plus horrible pour
lui qu'il avait été détrôné du plus doux triomphe qui eût jamais
agrandi sa vanité d'homme. L'espérance, l'amour et tous les sentiments
s'étaient exaltés chez lui, tout avait flambé dans son cœur et dans son
intelligence; puis ces flambeaux, allumés pour éclairer sa vie, avaient
été soufflés par un vent froid. Paquita, stupéfaite, n'eut dans sa
douleur que la force de donner le signal du départ.
--Ceci est inutile, dit-elle en jetant le bandeau. S'il ne m'aime plus,
s'il me hait, tout est fini.
Elle attendit un regard, ne l'obtint pas, et tomba demi-morte. Le
mulâtre jeta sur Henri un coup d'œil si épouvantablement significatif
qu'il fit trembler, pour la première fois de sa vie, ce jeune homme,
à qui personne ne refusait le don d'une rare intrépidité.--«Si tu ne
l'aimes pas bien, si tu lui fais la moindre peine, je te tuerai.» Tel
était le sens de ce rapide regard. De Marsay fut conduit avec des
soins presque serviles le long d'un corridor éclairé par des jours de
souffrance, et au bout duquel il sortit par une porte secrète dans
un escalier dérobé qui conduisait au jardin de l'hôtel San-Réal. Le
mulâtre le fit marcher précautionneusement le long d'une allée de
tilleuls qui aboutissait à une petite porte donnant sur une rue déserte
à cette époque. De Marsay remarqua bien tout, la voiture l'attendait;
cette fois le mulâtre ne l'accompagna point; et, au moment où Henri
mit la tête à la portière pour revoir les jardins et l'hôtel, il
rencontra les yeux blancs de Christemio, avec lequel il échangea un
regard. De part et d'autre ce fut une provocation, un défi, l'annonce
d'une guerre de sauvages, d'un duel où cessaient les lois ordinaires,
où la trahison, où la perfidie était un moyen admis. Christemio savait
qu'Henri avait juré la mort de Paquita. Henri savait que Christemio
voulait le tuer avant qu'il ne tuât Paquita. Tous deux s'entendirent à
merveille.
--L'aventure se complique d'une façon assez intéressante, se dit Henri.
--Où monsieur va-t-il? lui demanda le cocher.
De Marsay se fit conduire chez Paul de Manerville.
Pendant plus d'une semaine Henri fut absent de chez lui, sans que
personne pût savoir ni ce qu'il fit pendant ce temps, ni dans quel
endroit il demeura. Cette retraite le sauva de la fureur du mulâtre, et
causa la perte de la pauvre créature qui avait mis toute son espérance
dans celui qu'elle aimait comme jamais aucune créature n'aima sur cette
terre.
Le dernier jour de cette semaine, vers onze heures du soir, Henri vint
en voiture à la petite porte du jardin de l'hôtel San-Réal. Trois
hommes l'accompagnaient. Le cocher était évidemment un de ses amis,
car il se leva droit sur son siége, en homme qui voulait, comme une
sentinelle attentive, écouter le moindre bruit. L'un des trois autres
se tint en dehors de la porte, dans la rue; le second resta debout
dans le jardin, appuyé sur le mur; le dernier, qui tenait à la main un
trousseau de clefs, accompagna de Marsay.
--Henri, lui dit son compagnon, nous sommes trahis.
--Par qui, mon bon Ferragus?
--Ils ne dorment pas tous, répondit le chef des Dévorants: il faut
absolument que quelqu'un de la maison n'ait ni bu ni mangé. Tiens, vois
cette lumière.
--Nous avons le plan de la maison, d'où vient-elle?
--Je n'ai pas besoin du plan pour le savoir, répondit Ferragus; elle
vient de la chambre de la marquise.
--Ah! cria de Marsay. Elle sera sans doute arrivée de Londres
aujourd'hui. Cette femme m'aura pris jusqu'à ma vengeance! Mais, si
elle m'a devancé, mon bon Gratien, nous la livrerons à la justice.
--Écoute donc! l'affaire est faite, dit Ferragus à Henri.
Les deux amis prêtèrent l'oreille et entendirent des cris affaiblis qui
eussent attendri des tigres.
--Ta marquise n'a pas pensé que les sons sortiraient par le tuyau de la
cheminée, dit le chef des Dévorants avec le rire d'un critique enchanté
de découvrir une faute dans une belle œuvre.
--Nous seuls savons tout prévoir, dit Henri. Attends-moi, je veux aller
voir comment cela se passe là-haut, afin d'apprendre la manière dont
se traitent leurs querelles de ménage. Par le nom de Dieu, je crois
qu'elle la fait cuire à petit feu.
De Marsay grimpa lestement l'escalier qu'il connaissait et reconnut le
chemin du boudoir. Quand il en ouvrit la porte, il eut le frissonnement
involontaire que cause à l'homme le plus déterminé la vue du sang
répandu. Le spectacle qui s'offrit à ses regards eut d'ailleurs pour
lui plus d'une cause d'étonnement. La marquise était femme: elle avait
calculé sa vengeance avec cette perfection de perfidie qui distingue
les animaux faibles. Elle avait dissimulé sa colère pour s'assurer du
crime avant de le punir.
--Trop tard, mon bien-aimé! dit Paquita mourante dont les yeux pâles se
tournèrent vers de Marsay.
La _Fille aux yeux d'or_ expirait noyée dans le sang. Tous les
flambeaux allumés, un parfum délicat qui se faisait sentir, certain
désordre où l'œil d'un homme à bonnes fortunes devait reconnaître des
folies communes à toutes les passions, annonçaient que la marquise
avait savamment questionné la coupable. Cet appartement blanc, où
le sang paraissait si bien, trahissait un long combat. Les mains de
Paquita étaient empreintes sur les coussins. Partout elle s'était
accrochée à la vie, partout elle s'était défendue, et partout elle
avait été frappée. Des lambeaux entiers de la tenture cannelée étaient
arrachés par ses mains ensanglantées, qui sans doute avaient lutté
long-temps. Paquita devait avoir essayé d'escalader le plafond. Ses
pieds nus étaient marqués le long du dossier du divan, sur lequel elle
avait sans doute couru. Son corps, déchiqueté à coups de poignard par
son bourreau, disait avec quel acharnement elle avait disputé une
vie qu'Henri lui rendait si chère. Elle gisait à terre, et avait, en
mourant, mordu les muscles du cou-de-pied de madame de San-Réal, qui
gardait à la main son poignard trempé de sang. La marquise avait les
cheveux arrachés, elle était couverte de morsures, dont plusieurs
saignaient, et sa robe déchirée la laissait voir à demi nue, les
seins égratignés. Elle était sublime ainsi. Sa tête avide et furieuse
respirait l'odeur du sang. Sa bouche haletante restait entr'ouverte, et
ses narines ne suffisaient pas à ses aspirations. Certains animaux, mis
en fureur, fondent sur leur ennemi, le mettent à mort, et, tranquilles
dans leur victoire, semblent avoir tout oublié. Il en est d'autres qui
tournent autour de leur victime, qui la gardent en craignant qu'on ne
la leur vienne enlever, et qui, semblables à l'Achille d'Homère, font
neuf fois le tour de Troie en traînant leur ennemi par les pieds. Ainsi
était la marquise. Elle ne vit pas Henri. D'abord, elle se savait trop
bien seule pour craindre des témoins; puis, elle était trop enivrée
de sang chaud, trop animée par la lutte, trop exaltée pour apercevoir
Paris entier, si Paris avait formé un cirque autour d'elle. Elle
n'aurait pas senti la foudre. Elle n'avait même pas entendu le dernier
soupir de Paquita, et croyait qu'elle pouvait encore être écoutée par
la morte.
--Meurs sans confession! lui disait-elle; va en enfer, monstre
d'ingratitude; ne sois plus à personne qu'au démon. Pour le sang
que tu lui as donné, tu me dois tout le tien! Meurs, meurs, souffre
mille morts, j'ai été trop bonne, je n'ai mis qu'un moment à te tuer,
j'aurais voulu te faire éprouver toutes les douleurs que tu me lègues.
Je vivrai, moi! je vivrai malheureuse, je suis réduite à ne plus aimer
que Dieu!
Elle la contempla.
--Elle est morte! se dit-elle après une pause en faisant un violent
retour sur elle-même. Morte, ah! j'en mourrai de douleur!
La marquise voulut s'aller jeter sur le divan accablée par un désespoir
qui lui ôtait la voix, et ce mouvement lui permit alors de voir Henri
de Marsay.
--Qui es-tu? lui dit-elle en courant à lui le poignard levé.
Henri lui arrêta le bras, et ils purent ainsi se contempler tous deux
face à face. Une surprise horrible leur fit couler à tous deux un sang
glacé dans les veines, et ils tremblèrent sur leurs jambes comme des
chevaux effrayés. En effet, deux Ménechmes ne se seraient pas mieux
ressemblé. Ils dirent ensemble le même mot:--Lord Dudley doit être
votre père?
Chacun d'eux baissa la tête affirmativement.
--Elle était fidèle au sang, dit Henri en montrant Paquita.
--Elle était aussi peu coupable qu'il est possible, reprit
Margarita-Euphémia Porrabéril, qui se jeta sur le corps de Paquita
en poussant un cri de désespoir.--Pauvre fille! oh! je voudrais te
ranimer! J'ai eu tort, pardonne-moi, Paquita! Tu es morte, et je vis,
moi! Je suis la plus malheureuse.
En ce moment apparut l'horrible figure de la mère de Paquita.
--Tu vas me dire que tu ne l'avais pas vendue pour que je la tuasse,
s'écria la marquise. Je sais pourquoi tu sors de ta tanière. Je te la
payerai deux fois. Tais-toi.
Elle alla prendre un sac d'or dans le meuble d'ébène et le jeta
dédaigneusement aux pieds de cette vieille femme. Le son de l'or eut
le pouvoir de dessiner un sourire sur l'immobile physionomie de la
Géorgienne.
--J'arrive à temps pour toi, ma sœur, dit Henri. La justice va te
demander...
--Rien, répondit la marquise. Une seule personne pouvait demander
compte de cette fille. Christemio est mort.
--Et cette mère, demanda Henri en montrant la vieille, ne te
rançonnera-t-elle pas toujours?
--Elle est d'un pays où les femmes ne sont pas des êtres, mais des
choses dont on fait ce qu'on veut, que l'on vend, que l'on achète, que
l'on tue, enfin dont on se sert pour ses caprices, comme vous vous
servez ici de vos meubles. D'ailleurs, elle a une passion qui fait
capituler toutes les autres, et qui aurait anéanti son amour maternel,
si elle avait aimé sa fille; une passion.....
--Laquelle? dit vivement Henri en interrompant sa sœur.
--Le jeu, dont Dieu te garde! répondit la marquise.
--Mais par qui vas-tu te faire aider, dit Henri en montrant la _Fille
aux yeux d'or_, pour enlever les traces de cette fantaisie, que la
justice ne te passerait pas?
--J'ai sa mère, répondit la marquise, en montrant la vieille Géorgienne
à qui elle fit signe de rester.
--Nous nous reverrons, dit Henri, qui songeait à l'inquiétude de ses
amis et sentait la nécessité de partir.
--Non, mon frère, dit-elle, nous ne nous reverrons jamais. Je retourne
en Espagne pour m'aller mettre au couvent de _los Dolores_.
--Tu es encore trop jeune, trop belle, dit Henri en la prenant dans ses
bras et lui donnant un baiser.
--Adieu, dit-elle, rien ne console d'avoir perdu ce qui nous a paru
être l'infini.
Huit jours après, Paul de Manerville rencontra de Marsay aux Tuileries,
sur la terrasse des Feuillants.
--Eh! bien, qu'est donc devenue notre belle FILLE AUX YEUX D'OR, grand
scélérat?
--Elle est morte.
--De quoi?
--De la poitrine.
Paris, mars 1834,--avril 1835.
FIN DE L'HISTOIRE DES TREIZE.
[Illustration:
Enfin toute sa personne explique la pension, comme la pension
implique sa personne.
LE PÈRE GORIOT.]
LE PÈRE GORIOT.
AU GRAND ET ILLUSTRE GEOFFROY-SAINT-HILAIRE,
_Comme un témoignage d'admiration de ses travaux et de son génie_.
DE BALZAC.