circulaire mollement gracieuse, qui s'opposait à l'autre partie
parfaitement carrée, au milieu de laquelle brillait une cheminée en
marbre blanc et or. Il était entré par une porte latérale que cachait
une riche portière en tapisserie, et qui faisait face à une fenêtre.
Le fer-à-cheval était orné d'un véritable divan turc, c'est-à-dire
un matelas posé par terre, mais un matelas large comme un lit, un
divan de cinquante pieds de tour, en cachemire blanc, relevé par des
bouffettes en soie noire et ponceau, disposées en losanges. Le dossier
de cet immense lit s'élevait de plusieurs pouces au-dessus des nombreux
coussins qui l'enrichissaient encore par le goût de leurs agréments. Ce
boudoir était tendu d'une étoffe rouge, sur laquelle était posée une
mousseline des Indes cannelée comme l'est une colonne corinthienne, par
des tuyaux alternativement creux et ronds, arrêtés en haut et en bas
dans une bande d'étoffe couleur ponceau sur laquelle étaient dessinées
des arabesques noires. Sous la mousseline, le ponceau devenait rose,
couleur amoureuse que répétaient les rideaux de la fenêtre qui étaient
en mousseline des Indes doublée de taffetas rose, et ornés de franges
ponceau mélangé de noir. Six bras en vermeil supportant chacun deux
bougies, étaient attachés sur la tenture à d'égales distances pour
éclairer le divan. Le plafond, au milieu duquel pendait un lustre en
vermeil mat, étincelait de blancheur, et la corniche était dorée. Le
tapis ressemblait à un châle d'Orient, il en offrait les dessins et
rappelait les poésies de la Perse, où des mains d'esclaves l'avaient
travaillé. Les meubles étaient couverts en cachemire blanc, rehaussé
par des agréments noirs et ponceau. La pendule, les candélabres, tout
était en marbre blanc et or. La seule table qu'il y eût avait un
cachemire pour tapis. D'élégantes jardinières contenaient des roses
de toutes les espèces, des fleurs ou blanches ou rouges. Enfin le
moindre détail semblait avoir été l'objet d'un soin pris avec amour.
Jamais la richesse ne s'était plus coquettement cachée pour devenir de
l'élégance, pour exprimer la grâce, pour inspirer la volupté. Là tout
aurait réchauffé l'être le plus froid. Les chatoiements de la tenture,
dont la couleur changeait suivant la direction du regard, en devenant
ou toute blanche, ou toute rose, s'accordaient avec les effets de la
lumière qui s'infusait dans les diaphanes tuyaux de la mousseline, en
produisant de nuageuses apparences. L'âme a je ne sais quel attachement
pour le blanc, l'amour se plaît dans le rouge, et l'or flatte les
passions, il a la puissance de réaliser leurs fantaisies. Ainsi tout
ce que l'homme a de vague et de mystérieux en lui-même, toutes ses
affinités inexpliquées se trouvaient caressées dans leurs sympathies
involontaires. Il y avait dans cette harmonie parfaite un concert de
couleurs auquel l'âme répondait par des idées voluptueuses, indécises,
flottantes.
Ce fut au milieu d'une vaporeuse atmosphère chargée de parfums exquis
que Paquita, vêtue d'un peignoir blanc, les pieds nus, des fleurs
d'oranger dans ses cheveux noirs, apparut à Henri agenouillée devant
lui, l'adorant comme le dieu de ce temple où il avait daigné venir.
Quoique de Marsay eût l'habitude de voir les recherches du luxe
parisien, il fut surpris à l'aspect de cette coquille, semblable à
celle où naquit Vénus. Soit effet du contraste entre les ténèbres d'où
il sortait et la lumière qui baignait son âme, soit par une comparaison
rapidement faite entre cette scène et celle de la première entrevue,
il éprouva une de ces sensations délicates que donne la vraie poésie.
En apercevant, au milieu de ce réduit éclos par la baguette d'une fée,
le chef-d'œuvre de la création, cette fille dont le teint chaudement
coloré, dont la peau douce, mais légèrement dorée par les reflets du
rouge et par l'effusion de je ne sais quelle vapeur d'amour étincelait
comme si elle eût réfléchi les rayons des lumières et des couleurs, sa
colère, ses désirs de vengeance, sa vanité blessée, tout tomba. Comme
un aigle qui fond sur sa proie, il la prit à plein corps, l'assit
sur ses genoux, et sentit avec une indicible ivresse la voluptueuse
pression de cette fille dont les beautés si grassement développées
l'enveloppèrent doucement.
--Viens, Paquita! dit-il à voix basse.
--Parle! parle sans crainte, lui dit-elle. Cette retraite a été
construite pour l'amour. Aucun son ne s'en échappe, tant on y veut
ambitieusement garder les accents et les musiques de la voix aimée.
Quelque forts que soient des cris, ils ne sauraient être entendus au
delà de cette enceinte. On y peut assassiner quelqu'un, ses plaintes y
seraient vaines comme s'il était au milieu du Grand-Désert.
--Qui donc a si bien compris la jalousie et ses besoins?
--Ne me questionne jamais là-dessus, répondit-elle en défaisant avec
une incroyable gentillesse de geste la cravate du jeune homme, sans
doute pour en bien voir le col.
--Oui, voilà ce cou que j'aime tant! dit-elle. Veux-tu me plaire?
Cette interrogation, que l'accent rendait presque lascive, tira de
Marsay de la rêverie où l'avait plongé la despotique réponse par
laquelle Paquita lui avait interdit toute recherche sur l'être inconnu
qui planait comme une ombre au-dessus d'eux.
--Et si je voulais savoir qui règne ici?
Paquita le regarda en tremblant.
--Ce n'est donc pas moi, dit-il en se levant et se débarrassant de
cette fille qui tomba la tête en arrière. Je veux être seul, là où je
suis.
--Frappant! frappant! dit la pauvre esclave en proie à la terreur.
--Pour qui me prends-tu donc? Répondras-tu?
Paquita se leva doucement, les yeux en pleurs, alla prendre dans un des
deux meubles d'ébène un poignard et l'offrit à Henri par un geste de
soumission qui aurait attendri un tigre.
--Donne-moi une fête comme en donnent les hommes quand ils aiment,
dit-elle, et pendant que je dormirai, tue-moi, car je ne saurais
te répondre. Écoute: Je suis attachée comme un pauvre animal à son
piquet; je suis étonnée d'avoir pu jeter un pont sur l'abîme qui nous
sépare. Enivre-moi, puis tue-moi. Oh! non, non, dit-elle en joignant
les mains, ne me tue pas! j'aime la vie! La vie est si belle pour moi!
Si je suis esclave, je suis reine aussi. Je pourrais t'abuser par des
paroles, te dire que je n'aime que toi, te le prouver, profiter de mon
empire momentané pour te dire:--Prends-moi comme on goûte en passant le
parfum d'une fleur dans le jardin d'un roi. Puis, après avoir déployé
l'éloquence rusée de la femme et les ailes du plaisir, après avoir
désaltéré ma soif, je pourrais te faire jeter dans un puits où personne
ne te trouverait, et qui a été construit pour satisfaire la vengeance
sans avoir à redouter celle de la justice, un puits plein de chaux qui
s'allumerait pour te consumer sans qu'on retrouvât une parcelle de ton
être. Tu resterais dans mon cœur, à moi pour toujours.
Henri regarda cette fille sans trembler, et ce regard sans peur la
combla de joie.
--Non, je ne le ferai pas! tu n'es pas tombé ici dans un piége, mais
dans un cœur de femme qui t'adore, et c'est moi qui serai jetée dans le
puits.
--Tout cela me paraît prodigieusement drôle, lui dit de Marsay en
l'examinant. Mais tu me parais une bonne fille, une nature bizarre; tu
es, foi d'honnête homme, une charade vivante dont le mot me semble bien
difficile à trouver.
Paquita ne comprit rien à ce que disait le jeune homme; elle le regarda
doucement en ouvrant des yeux qui ne pouvaient jamais être bêtes, tant
il s'y peignait de volupté.
--Tiens, mon amour, dit-elle en revenant à sa première idée, veux-tu me
plaire?
--Je ferai tout ce que tu voudras, et même ce que tu ne voudras pas,
répondit en riant de Marsay qui retrouva son aisance de fat en prenant
la résolution de se laisser aller au cours de sa bonne fortune sans
regarder ni en arrière ni en avant. Puis peut-être comptait-il sur
sa puissance et sur son savoir-faire d'homme à bonnes fortunes pour
dominer quelques heures plus tard cette fille, et en apprendre tous les
secrets.
--Eh! bien, lui dit-elle, laisse-moi t'arranger à mon goût.
--Mets-moi donc à ton goût, dit Henri.
Paquita joyeuse alla prendre dans un des deux meubles une robe de
velours rouge, dont elle habilla de Marsay, puis elle le coiffa d'un
bonnet de femme et l'entortilla d'un châle. En se livrant à ses folies,
faites avec une innocence d'enfant, elle riait d'un rire convulsif, et
ressemblait à un oiseau battant des ailes; mais elle ne voyait rien au
delà.
S'il est impossible de peindre les délices inouïes que rencontrèrent
ces deux belles créatures faites par le ciel dans un moment où il était
en joie, il est peut-être nécessaire de traduire métaphysiquement les
impressions extraordinaires et presque fantastiques du jeune homme.
Ce que les gens qui se trouvent dans la situation sociale où était de
Marsay et qui vivent comme il vivait, savent le mieux reconnaître,
est l'innocence d'une fille. Mais, chose étrange! si la _Fille aux
yeux d'or_ était vierge, elle n'était certes pas innocente. L'union
si bizarre du mystérieux et du réel, de l'ombre et de la lumière,
de l'horrible et du beau, du plaisir et du danger, du paradis et de
l'enfer, qui s'était déjà rencontrée dans cette aventure, se continuait
dans l'être capricieux et sublime dont se jouait de Marsay. Tout ce
que la volupté la plus raffinée a de plus savant, tout ce que pouvait
connaître Henri de cette poésie des sens que l'on nomme l'amour,
fut dépassé par les trésors que déroula cette fille dont les yeux
jaillissants ne mentirent à aucune des promesses qu'ils faisaient. Ce
fut un poème oriental, où rayonnait le soleil que Saadi, Hafiz ont mis
dans leurs bondissantes strophes. Seulement, ni le rhythme de Saadi,
ni celui de Pindare n'auraient exprimé l'extase pleine de confusion et
la stupeur dont cette délicieuse fille fut saisie quand cessa l'erreur
dans laquelle une main de fer la faisait vivre.
--Morte! dit-elle, je suis morte! Adolphe, emmène-moi donc au bout de
la terre, dans une île où personne ne nous sache. Que notre fuite ne
laisse pas de traces! Nous serions suivis dans l'enfer. Dieu! voici
le jour. Sauve-toi. Te reverrai-je jamais? Oui, demain, je veux te
revoir, dussé-je, pour avoir ce bonheur, donner la mort à tous mes
surveillants. A demain.
Elle le serra dans ses bras par une étreinte où il y avait la terreur
de la mort. Puis elle poussa un ressort qui devait répondre à une
sonnette, et supplia de Marsay de se laisser bander les yeux.
--Et si je ne voulais plus, et si je voulais rester ici?
--Tu causerais plus promptement ma mort, dit-elle; car maintenant je
suis sûre de mourir pour toi.
Henri se laissa faire. Il se rencontre en l'homme qui vient de se
gorger de plaisir une pente à l'oubli, je ne sais quelle ingratitude,
un désir de liberté, une fantaisie d'aller se promener, une teinte
de mépris et peut-être de dégoût pour son idole, il se rencontre
enfin d'inexplicables sentiments qui le rendent infâme et ignoble.
La certitude de cette affection confuse, mais réelle chez les âmes
qui ne sont ni éclairées par cette lumière céleste, ni parfumées de
ce baume saint d'où nous vient la pertinacité du sentiment, a dicté
sans doute à Rousseau les aventures de milord Édouard, par lesquelles
sont terminées les lettres de la _Nouvelle-Héloïse_. Si Rousseau s'est
évidemment inspiré de l'œuvre de Richardson, il s'en est éloigné par
mille détails qui laissent son monument magnifiquement original; il
l'a recommandé à la postérité par de grandes idées qu'il est difficile
de dégager par l'analyse, quand, dans la jeunesse, on lit cet ouvrage
avec le dessein d'y trouver la chaude peinture du plus physique de
nos sentiments, tandis que les écrivains sérieux et philosophes n'en
emploient jamais les images que comme la conséquence ou la nécessité
d'une vaste pensée; et les aventures de milord Édouard sont une des
idées les plus européennement délicates de cette œuvre.
Henri se trouvait donc sous l'empire de ce sentiment confus que
ne connaît pas le véritable amour. Il fallait en quelque sorte le
persuasif arrêt des comparaisons et l'attrait irrésistible des
souvenirs pour le ramener à une femme. L'amour vrai règne surtout par
la mémoire. La femme qui ne s'est gravée dans l'âme ni par l'excès du
plaisir, ni par la force du sentiment, celle-là peut-elle jamais être
aimée? A l'insu d'Henri, Paquita s'était établie chez lui par ces deux
moyens. Mais en ce moment, tout entier à la fatigue du bonheur, cette
délicieuse mélancolie du corps, il ne pouvait guère s'analyser le cœur
en reprenant sur ses lèvres le goût des plus vives voluptés qu'il eût
encore égrappées. Il se trouva sur le boulevard Montmartre au petit
jour, regarda stupidement l'équipage qui s'enfuyait, tira deux cigares
de sa poche, en alluma un à la lanterne d'une bonne femme qui vendait
de l'eau-de-vie et du café aux ouvriers, aux gamins, aux maraîchers, à
toute cette population parisienne qui commence sa vie avant le jour;
puis il s'en alla, fumant son cigare, et mettant ses mains dans les
poches de son pantalon avec une insouciance vraiment déshonorante.
--La bonne chose qu'un cigare! Voilà ce dont un homme ne se lassera
jamais, se dit-il.
Cette _Fille aux yeux d'or_ dont raffolait à cette époque toute la
jeunesse élégante de Paris, il y songeait à peine! L'idée de la mort
exprimée à travers les plaisirs, et dont la peur avait à plusieurs
reprises rembruni le front de cette belle créature qui tenait aux
houris de l'Asie par sa mère, à l'Europe par son éducation, aux
Tropiques par sa naissance, lui semblait être une de ces tromperies par
lesquelles toutes les femmes essaient de se rendre intéressantes.
--Elle est de la Havane, du pays le plus espagnol qu'il y ait dans le
Nouveau Monde; elle a donc mieux aimé jouer la terreur que de me jeter
au nez de la souffrance, de la difficulté, de la coquetterie ou le
devoir, comme font les Parisiennes. Par ses yeux d'or, j'ai bien envie
de dormir.
Il vit un cabriolet de place, qui stationnait au coin de Frascati, en
attendant quelques joueurs, il le réveilla, se fit conduire chez lui,
se coucha, et s'endormit du sommeil des mauvais sujets, lequel, par une
bizarrerie dont aucun chansonnier n'a encore tiré parti, se trouve être
aussi profond que celui de l'innocence. Peut-être est-ce un effet de
cet axiome proverbial, _les extrêmes se touchent_.
Vers midi, de Marsay se détira les bras en se réveillant, et sentit les
atteintes d'une de ces faims canines que tous les vieux soldats peuvent
se souvenir d'avoir éprouvée au lendemain de la victoire. Aussi vit-il
devant lui Paul de Manerville avec plaisir, car rien n'est alors plus
agréable que de manger en compagnie.
--Eh! bien, lui dit son ami, nous imaginions tous que tu t'étais
enfermé depuis dix jours avec la _Fille aux yeux d'or_.
--La _Fille aux yeux d'or_! je n'y pense plus. Ma foi! j'ai bien
d'autres chats à fouetter.
--Ah! tu fais le discret.
--Pourquoi pas? dit en riant de Marsay. Mon cher, la discrétion est
le plus habile des calculs. Écoute... Mais non, je ne te dirai pas un
mot. Tu ne m'apprends jamais rien, je ne suis pas disposé à donner en
pure perte les trésors de ma politique. La vie est un fleuve qui sert
à faire du commerce. Par tout ce qu'il y a de plus sacré sur la terre,
par les cigares, je ne suis pas un professeur d'économie sociale mise à
la portée des niais. Déjeunons. Il est moins coûteux de te donner une
omelette au thon que de te prodiguer ma cervelle.
--Tu comptes avec tes amis?
--Mon cher, dit Henri qui se refusait rarement une ironie, comme il
pourrait t'arriver cependant tout comme à un autre d'avoir besoin de
discrétion, et que je t'aime beaucoup... Oui, je t'aime! Ma parole
d'honneur, s'il ne te fallait qu'un billet de mille francs pour
t'empêcher de te brûler la cervelle, tu le trouverais ici, car nous
n'avons encore rien hypothéqué là-bas, hein, Paul? Si tu te battais
demain, je mesurerais la distance et chargerais les pistolets, afin
que tu sois tué dans les règles. Enfin, si une personne autre que
moi s'avisait de dire du mal de toi en ton absence, il faudrait se
mesurer avec un rude gentilhomme qui se trouve dans ma peau, voilà
ce que j'appelle une amitié à toute épreuve. Hé! bien, quand tu
auras besoin de discrétion, mon petit, apprends qu'il existe deux
espèces de discrétions: discrétion active et discrétion négative. La
discrétion négative est celle des sots qui emploient le silence, la
négation, l'air renfrogné, la discrétion des portes fermées, véritable
impuissance! La discrétion active procède par affirmation. Si ce soir,
au Cercle, je disais:--Foi d'honnête homme, _la Fille aux yeux d'or_ ne
valait pas ce qu'elle m'a coûté! tout le monde, quand je serais parti,
s'écrierait:--Avez-vous entendu ce fat de de Marsay qui voudrait nous
faire accroire qu'il a déjà eu _la Fille aux yeux d'or_? il voudrait
ainsi se débarrasser de ses rivaux, il n'est pas maladroit. Mais cette
ruse est vulgaire et dangereuse. Quelque grosse que soit la sottise qui
nous échappe, il se rencontre toujours des niais qui peuvent y croire.
La meilleure des discrétions est celle dont usent les femmes adroites
quand elles veulent donner le change à leurs maris. Elle consiste à
compromettre une femme à laquelle nous ne tenons pas, ou que nous
n'aimons pas, ou que nous n'avons pas, pour conserver l'honneur de
celle que nous aimons assez pour la respecter. C'est ce que j'appelle
_la femme-écran_.--Ha! voici Laurent. Que nous apportes-tu?
--Des huîtres d'Ostende, monsieur le comte...
--Tu sauras quelque jour, Paul, combien il est amusant de se jouer
du monde en lui dérobant le secret de nos affections. J'éprouve un
immense plaisir d'échapper à la stupide juridiction de la masse qui
ne sait jamais ni ce qu'elle veut ni ce qu'on lui fait vouloir, qui
prend le moyen pour le résultat, qui tour à tour adore et maudit,
élève et détruit! Quel bonheur de lui imposer des émotions et de n'en
pas recevoir, de la dompter, de ne jamais lui obéir! Si l'on peut
être fier de quelque chose, n'est-ce pas d'un pouvoir acquis par
soi-même, dont nous sommes à la fois la cause, l'effet, le principe
et le résultat? Hé! bien, aucun homme ne sait qui j'aime, ni ce que
je veux. Peut-être saura-t-on qui j'ai aimé, ce que j'aurai voulu,
comme on sait les drames accomplis; mais laisser voir dans mon jeu?...
faiblesse, duperie. Je ne connais rien de plus méprisable que la force
jouée par l'adresse. Je m'initie tout en riant au métier d'ambassadeur,
si toutefois la diplomatie est aussi difficile que l'est la vie! J'en
doute. As-tu de l'ambition? veux-tu devenir quelque chose?
--Mais, Henri, tu te moques de moi, comme si je n'étais pas assez
médiocre pour arriver à tout.
--Bien! Paul. Si tu continues à te moquer de toi-même, tu pourras
bientôt te moquer de tout le monde.
En déjeunant, de Marsay commença, quand il en fut à fumer ses cigares,
à voir les événements de sa nuit sous un singulier jour. Comme beaucoup
de grands esprits, sa perspicacité n'était pas spontanée, il n'entrait
pas tout à coup au fond des choses. Comme chez toutes les natures
douées de la faculté de vivre beaucoup dans le présent, d'en exprimer
pour ainsi dire le jus et de le dévorer, sa seconde vue avait besoin
d'une espèce de sommeil pour s'identifier aux causes. Le cardinal
de Richelieu était ainsi, ce qui n'excluait pas en lui le don de
prévoyance nécessaire à la conception des grandes choses. De Marsay se
trouvait dans toutes ces conditions, mais il n'usa d'abord de ses armes
qu'au profit de ses plaisirs, et ne devint l'un des hommes politiques
les plus profonds du temps actuel que quand il se fut saturé des
plaisirs auxquels pense tout d'abord un jeune homme lorsqu'il a de l'or
et le pouvoir. L'homme se bronze ainsi: il use la femme, pour que la
femme ne puisse pas l'user.
En ce moment donc, de Marsay s'aperçut qu'il avait été joué par la
_Fille aux yeux d'or_, en voyant dans son ensemble cette nuit dont les
plaisirs n'avaient que graduellement ruisselé pour finir par s'épancher
à torrents. Il put alors lire dans cette page si brillante d'effet,
en deviner le sens caché. L'innocence purement physique de Paquita,
l'étonnement de sa joie, quelques mots d'abord obscurs et maintenant
clairs, échappés au milieu de la joie, tout lui prouva qu'il avait
posé pour une autre personne. Comme aucune des corruptions sociales ne
lui était inconnue, qu'il professait au sujet de tous les caprices une
parfaite indifférence, et les croyait justifiés par cela même qu'ils se
pouvaient satisfaire, il ne s'effaroucha pas du vice, il le connaissait
comme on connaît un ami, mais il fut blessé de lui avoir servi de
pâture. Si ses présomptions étaient justes, il avait été outragé dans
le vif de son être. Ce seul soupçon le mit en fureur, il laissa éclater
le rugissement du tigre dont une gazelle se serait moquée, le cri d'un
tigre qui joignait à la force de la bête l'intelligence du démon.
--Eh! bien, qu'as-tu donc? lui dit Paul.
--Rien!
--Je ne voudrais pas, si l'on te demandait si tu as quelque chose
contre moi, que tu répondisses un _rien_ semblable, il faudrait sans
doute nous battre le lendemain.
--Je ne me bats plus, dit de Marsay.
--Ceci me semble encore plus tragique. Tu assassines donc?
--Tu travestis les mots. J'exécute.
--Mon cher ami, dit Paul, tes plaisanteries sont bien poussées au noir,
ce matin.
--Que veux-tu? la volupté mène à la férocité. Pourquoi? je n'en sais
rien, et je ne suis pas assez curieux pour en chercher la cause.--Ces
cigares sont excellents. Donne du thé à ton ami.--Sais-tu, Paul, que
je mène une vie de brute? Il serait bien temps de se choisir une
destinée, d'employer ses forces à quelque chose qui valût la peine de
vivre. La vie est une singulière comédie. Je suis effrayé, je ris de
l'inconséquence de notre ordre social. Le gouvernement fait trancher
la tête à de pauvres diables qui ont tué un homme, et il patente des
créatures qui expédient, médicalement parlant, une douzaine de jeunes
gens par hiver. La morale est sans force contre une douzaine de vices
qui détruisent la société, et que rien ne peut punir.--Encore une
tasse?--Ma parole d'honneur! l'homme est un bouffon qui danse sur un
précipice. On nous parle de l'immoralité des _Liaisons Dangereuses_, et
de je ne sais quel autre livre qui a un nom de femme de chambre; mais
il existe un livre horrible, sale, épouvantable, corrupteur, toujours
ouvert, qu'on ne fermera jamais, le grand livre du monde, sans compter
un autre livre mille fois plus dangereux, qui se compose de tout ce qui
se dit à l'oreille, entre hommes, ou sous l'éventail entre femmes, le
soir, au bal.
--Henri, certes il se passe en toi quelque chose d'extraordinaire, et
cela se voit malgré ta discrétion active.
--Oui! tiens, il faut que je dévore le temps jusqu'à ce soir. Allons au
jeu. Peut-être aurai-je le bonheur de perdre.