III

«Il allait se retirer. Une lueur de gaminerie traversa de nouveau ses

yeux bleus. Le Vanaboste était déjà pendu à la cloche du préau qu'il

tirait à tour de bras pour convoquer tous les hôtes de l'institution.

Courlet vint à moi:

--«Dis donc, Morand,» interrogea-t-il, «La Pipe est toujours là?»

--«Toujours», répondis-je, «mais pourquoi?»

--«Parce que je veux tout de même m'être un peu payé sa bobine. Voyons.

Pour aller d'ici à la Pitié, vous passez par la rue Lacépède... Tâche

d'être avec lui. On rigolera. C'est le cas de dire comme sur les voitures

des remplaçants: «Ça ne durera pas toujours...»

--«Si tu endossais un des costumes de la pension plutôt,» lui dis-je, «et

si tu restais avec nous? Vanaboste ne te dénoncera pas maintenant, ni

personne. Et puisque la Commune est perdue...»

--«Mes précautions sont prises,» interrompit-il. «Margot...» Et sur mon

geste: «Ma foi oui, je me suis remis avec elle... Je l'ai logée dans une

maison très sûre, tout près d'ici. Pas de pipelet. Il ne mangera pas le

morceau. J'y serais déjà, sans toi. Mais oui. Me vois-tu laissant mon

petit Morand finir, enterré tout vif?... Et puis, je te répète que je

veux m'offrir le profil à Theuriot... Hein, est-ce gosse de penser à ça

dans de pareils moments? J'ai bien le droit de _farcer_ un peu. J'ai

risqué ma peau comme un zouave tous ces temps, ce matin encore. Et ce que

les gens me dégoûtent!...» Il désignait du coin de l'œil les quatre

fédérés en haillons, le fusil au poing, qui l'attendaient. «Ce que j'en

ai vu de cochonneries dans cette clique!... Mais _alea jacta est_, comme

dirait La Pipe. Traduction libre: _Le Pale-ale est jeté_. A tout à

l'heure, mon garçon. Sois là...» Il insista en s'en allant: «Sois là!...»

«Pourquoi me suis-je, dans des circonstances aussi terribles, prêté à

cette sotte gaminerie? Parce que j'étais un gamin, tout simplement, avec

mes dix-huit ans, et malgré ses galons, sa belle barbe blonde et sa haute

taille, Courlet lui aussi n'était qu'un gamin... Bref, un quart d'heure

après cette conversation, tous les Vanaboste filaient par petits paquets,

pour ne pas trop se faire remarquer, du côté de la rue Lacépède. Le père

Theuriot et moi formions l'arrière-garde. Nous débouchions bons derniers

sur la place Mouffetard, transformée en une forteresse par une énorme

barricade qui s'appuyait d'un côté sur l'entrée de la rue du

Cardinal-Lemoine, et de l'autre sur l'angle de la place. On franchissait

l'énorme redan par deux ouvertures, l'une ménagée à l'issue de la rue

Mouffetard, l'autre qui donnait vers la rue Rollin. Tous ces détails me

sont affreusement présents. Il ne se passe pas d'année que je ne retourne

dans ce sinistre endroit. Des tas de pierres amoncelées auprès de ces

deux brèches les combleraient à la première alerte. Nous arrivons donc,

Theuriot et moi, sur la place. Nous voyons ceux des Vanaboste qui nous

précédaient s'engouffrer par la première des deux ouvertures. Nous

suivons le même chemin. A peine sommes-nous dans l'intérieur de la

barricade que l'incorrigible Courlet surgit devant nous, dans une

attitude menaçante, une main posée sur le pommeau de son sabre, la pointe

du fourreau plantée en terre, la visière du képi bas sur les yeux, la

bouche boudeuse, et de ses mains libres, il tirait sa barbe d'un geste

irrité. Il fallait être dans le secret de la comédie pour ne pas prendre

au sérieux cette mine redoutable d'un insurgé, ainsi campé sur un champ

de bataille, au bruit du canon et de la fusillade. Le père Theuriot n'eut

pas plus tôt aperçu cette effrayante apparition qu'il poussa un cri de

terreur et se rejeta en arrière. La main du cruel mystificateur s'était

déjà abattue sur l'épaule du maître d'études, et il lui disait:

--«Vous voudriez nous fausser compagnie? Pas de ça, papa! Je vous parie

une bonne pipe de tabac que nous allons vous faire rigoler comme un petit

fou... Quel âge avez-vous, père Theuriot?...»

«Le vieux chien de cour eut la force de répondre, et il était sincère,

j'en suis sûr, dans ce rappel du devoir professionnel:

--«Laissez-moi aller, monsieur, et rejoindre ces enfants, dont j'ai la

garde.»

--«Ils ne vous réclameront pas,» répliqua ironiquement le gouailleur.

«Soyez bien tranquille là-dessus... Donc, vous ne voulez pas nous dire

votre âge. Mais je le sais, moi: trente-neuf ans...»

--«Quarante-neuf, monsieur», protesta le maître d'études qui se rappela

soudain l'affreux décret par lequel la Commune enjoignait de marcher à

tous les Parisiens au-dessous de quarante ans. Il répéta: «Quarante-neuf

et sept mois...»

--«Vous vous en expliquerez devant le conseil de guerre», dit

l'implacable Courlet. «D'ici là, au bloc. Qu'on le fourre dans le petit

local,» continua-t-il en s'adressant à un groupe de soldats. Il leur

montrait une porte sur laquelle étaient écrits à la craie ces mots: poste

de police. Avant que le pauvre diable n'eût crié: ouf, il était saisi par

les épaules, et bouclé dans cette geôle improvisée. Courlet se laissa

tomber sur un gros tas de pavés en s'esclaffant de son gros rire. Il tira

sa montre et dit: «Deux heures?... A deux heures quinze, je lui rends la

clef des champs. Blague pour blague. Il m'en a fait une en me pinçant,

lorsque je rentrais à la pension par-dessus le mur, si gentiment. Je

viens de lui en faire une autre, en le cueillant au passage. Nous serons

quittes... Mais nous avons le temps. Nous sommes justement près de chez

Margot. Elle est logée rue Gracieuse. Viens-y, que tu saches où me

trouver quand je serai proscrit, comme feu Marius... C'est égal. On ne

s'embête pas dans ces grands chambardements... Le tout est de ne pas y

rester.» Et gaiement: «Et Bibi n'y restera pas!»

La dame qui a perdu son peintre · 第 57 / 83 题