LE PÈRE THEURIOT

La conversation avait roulé ce soir-là, pendant et après le dîner,

uniquement sur une grève en train de bouleverser un de nos plus grands

services publics. Le syndicalisme est très à la mode, cette année. Les

belles dames, habillées par Worth et par Doucet, qui figuraient autour de

la table délicieusement parée d'orchidées et de groupes de Saxe, avaient

donc _syndicalisé_, comme André Chénier était athée, d'après

Rivarol--avec délices. Les hommes avaient protesté, assez doucement. Puis

tout ce monde élégant s'était accordé pour rire des perspectives ainsi

ouvertes sur l'avenir. Les Parisiens riches semblent avoir perdu

aujourd'hui jusqu'à cette énergie de la peur, cette dernière forme que

prend l'instinct de conservation chez les animaux les moins courageux. Je

les regardais, avec l'impression que ce même Rivarol dut avoir, quand, en

1789, il soupait avec des grands seigneurs qui lui disaient: «Vous

exagérez. En France, tout finit par des chansons.» Un seul des convives

m'avait semblé, par son silence désapprobateur et sa physionomie

soucieuse, posséder une juste conscience des réalités prochaines, sans

doute parce qu'il était dans les affaires. Lesquelles? Je n'aurais pu le

dire et je le connaissais depuis vingt ans! Est-ce Parisien encore, cela?

Je m'expliquai sa visible préoccupation par des motifs d'intérêt, et je

l'en estimais. Notre époque est tellement infestée d'idéologie, et de la

pire, que l'on éprouve une satisfaction d'esprit à rencontrer quelqu'un

qui pense à son _fait_. Aussi lorsqu'Amédée Morand--c'est son nom--se

leva pour s'en aller, je le suivis. Je comptais échanger avec lui

quelques-uns de ces pronostics, d'un pessimisme d'ailleurs inutile, qui

servent d'exutoire aux inquiétudes impuissantes. J'eus la surprise de

l'entendre me raconter un souvenir personnel, une anecdote de guerre

civile que j'ai notée, aussitôt rentré. Ces épisodes privés vous rendent

si réels, si concrets les désastres sociaux! C'est une leçon de choses,

et les convives de tout à l'heure avaient vraiment besoin d'en recevoir

une.

I

--«... Les avez-vous entendus, tous ces _snobs_?» commença Morand, en

s'arrêtant sur le seuil de la porte pour allumer son cigare. «Ce sera

peut-être amusant!... Voilà ce qu'ils disent quand on leur parle du

_grand soir_.» Il répéta par trois fois: «Amusant! Amusant! Amusant!...

Cela me rappelle une aventure qui m'est arrivée, quand j'avais dix-sept

ans. Elle m'a donné, à moi, pour la vie, l'horreur et la terreur des

révolutions... Voulez-vous que je vous la dise? Nous marcherons un peu.

Cette avenue des Champs-Élysées est encore possible, sur le trottoir...»

Nous étions à la hauteur de la rue Bassano. Puis, sans attendre ma

réponse: «Où étiez-vous pendant la Commune, vous?»

--«A Sainte-Barbe», dis-je, «d'où je suivais la classe de philosophie de

Louis-le-Grand.»

--«Alors nous étions tout voisins», reprit-il. «C'est drôle. J'étais en

philosophie aussi, moi. Je suivais la classe de Napoléon et j'étais à

l'institution Vanaboste, rue de la Vieille-Estrapade, de l'autre côté du

Panthéon. Je ne sais pas ce que vous pensiez dans votre collège, mais

dans ma pension à moi, notre état d'esprit était celui des convives de ce

soir. Nous trouvions tout ça très amusant, nous aussi. Nous étions seize

élèves, au lieu de cent. Nos maîtres d'étude se réduisaient au père

Theuriot, un vétéran du pionicat, qui dormait la moitié du jour sur des

romans empruntés à un cabinet de lecture situé rue Soufflot, disparu,

comme la pension. Le père Theuriot était surnommé «La Pipe», à cause

d'une de ses formules favorites: «Je vous parie une pipe de tabac que...»

Nos répétiteurs n'étaient plus qu'au nombre de deux, un pour les

sciences, un pour les lettres. Celui-ci s'appelait Paumelle. Il était à

l'École normale. Les trois quarts du temps, l'heure de sa conférence se

passait à nous lire des auteurs modernes, avec une insouciance égale à la

nôtre. Encore aujourd'hui, tant d'inconscience reste pour moi une énigme.

La déclaration de guerre, Sedan, le siège, ces terribles épreuves

s'étaient succédé coup sur coup. Elles ne nous étaient pas _vraies_, je

ne trouve pas d'autre mot, pas plus qu'aux caillettes de tout à l'heure

l'effrayante montée d'un prolétariat sans pitié. Paumelle préparait son

agrégation, comme nous notre baccalauréat, comme le père Theuriot lisait

les œuvres d'Alexandre Dumas, aussi paisiblement que si la grande voix

des canons des forts ne nous avait pas avertis tout le long du jour que

nous étions en état de guerre, et quelle guerre!

--«Messieurs,» nous dit-il pourtant un matin, vers les premiers jours de

mai, «je prends congé de vous pour quelque temps. J'ai de mauvaises

nouvelles de la santé de mon père. Je pars pour la Bourgogne ce soir.» Il

achevait sa conférence sur cet adieu. Comme je lui demandais, sur le

seuil de l'étude, si je ne pourrais pas le revoir dans la journée pour

quelques indications de lectures. «Mais sortez avec moi, Morand, j'ai une

course à faire. Vous m'accompagnerez et nous causerons.» Je nous vois

encore, cet aimable professeur et moi passant la porte de la pension. Il

n'y avait plus besoin de permission pour aller et venir. Oui, je nous

vois nous dirigeant vers le Luxembourg et le traversant. Je nous vois

gagnant la rue des Saints-Pères. Nous obliquons à droite, par la rue

Saint-Dominique alors intacte et nous nous arrêtons devant le ministère

de la guerre.

--«Me voici arrivé», dit Paumelle. «Je vais demander un passeport à mon

ancien cacique[6]. Il est chef du cabinet du ministre de la guerre.

Est-ce drôle, hein?... Vous n'avez pas envie de voir ce qui se passe dans

cette boîte? Ce sera peut-être amusant...» Amusant! Lui aussi, vous

voyez!... «Montez donc.»

[6] Nom du chef de section dans l'argot de la rue d'Ulm.

«J'acceptai. Les moindres détails de cette visite me seraient restés

présents, même si je n'avais pas fait dans l'escalier une rencontre qui

eut de si tragiques conséquences. Je suis entré dans ce ministère cette

seule fois. Deux fédérés à mine farouche montaient la garde devant les

guérites qui flanquaient la porte. Ils avaient plus de quarante ans. Leur

barbe en broussaille grisonnait. Leur face était plaquée de rouge, et

leurs yeux luisaient d'un mauvais regard. Et quelles capotes, déchirées

et loqueteuses! Quels képis déformés, délacés, cassés! En revanche, les

officiers pullulaient sur les marches de l'escalier, tous plus pimpants

les uns que les autres, avec des femmes qui riaient haut, peintes,

teintes, quelques-unes portant des uniformes de vivandières

d'opéracomique. Ce monde fumait, caquetait, flirtait, réalisant à

merveille la phrase prêtée à Danton: «J'ai bien _ribaudé_, bien caressé

les filles...» et le reste. Je me sentais terriblement intimidé, moi,

pauvre petit garçon bourgeois, dans cet étrange pandémonium, et plus

encore quand un de ces officiers de cirque m'interpella par mon nom:

--«Morand?... Oh! ça, par exemple! Tu ne me reconnais pas?»

--«Courlet?...» m'écriai-je. «Est-ce possible?»

--«Hé bien! oui, c'est moi... Mais toi, qu'est-ce que tu fiches à Paris?»

--«Je suis toujours chez Vanaboste, où je prépare mon bachot.»

--«Ton bachot?...» fit Courlet en s'esclaffant. «En temps de

révolution!... Regarde-moi. A vingt ans, je suis déjà colonel... Est-ce

farce? Mais dis: Est-ce farce?»

«Le jeune homme avec qui j'échangeais ces propos portait, en effet, un

uniforme orné de cinq galons d'or au col et aux manches. Son képi les

avait aussi. Des aiguillettes d'or brillaient sur sa poitrine, le tout

flambant neuf et d'une largeur fort au-dessus de l'ordinaire. Se trouvant

encore trop peu chamarré, il s'était fait coudre sur les bras, depuis les

poignets jusqu'à l'emmanchure, de petits boutons de métal doré. Il avait

des bandes d'or à sa culotte et des éperons dorés sur des bottes

reluisantes comme un métal. Avec cela une large face rosée, qu'encadrait

un floconnement blond d'une barbe déjà fournie, de petits yeux bleus

malicieux, et un air de grand gosse. Le soleil entrant par la fenêtre le

faisait étinceler comme la devanture d'une boutique d'orfèvrerie.

--«Oui,» répétait-il. «Est-ce farce?... Quand je pense que j'étais encore

à _potasser_ à côté de toi chez le Vanaboste, il y a un an et demi!... En

ai-je eu une fière idée de me sauver par-dessus les murs pour aller

rejoindre Margot? Tu te rappelles, quand elle me rendait jaloux et que je

ne pouvais plus travailler? Tu me faisais mes thèmes et mes versions pour

m'empêcher d'être collé le dimanche. Toi, mon petit, tu es un bon zigue.

Il faudra que je te paie ça.--Veux-tu entrer dans la diplomatie? Tu es

fin, distingué. Demain on te nomme secrétaire d'ambassade.»

--«Laisse-moi le temps de consulter ma famille,» répondis-je en riant à

mon tour.

--«Tu te défies et tu te défiles,» dit Courlet non moins jovial. «Tu n'as

peut-être pas tort. Mais que ça dure ou non, je m'en serai offert une, de

bombe!... J'en ai eu une chance que le père Theuriot m'ait pincé comme je

rentrais le matin et sautais du mur dans le préau. Il est toujours là, ce

coquin de La Pipe?»

«En dépit de sa belle humeur, une mauvaise flamme de rancune avait passé

dans ses prunelles claires. Entre Theuriot et le vieux pion, ç'avait été

une longue lutte à coups de pensums et de retenues d'un côté,

d'insolences de l'autre, jusqu'à l'expulsion, laquelle avait eu pour

conséquence de jeter Courlet en plein quartier Latin de la fin de

l'Empire. Il n'avait plus ni père ni mère. Son tuteur, découragé, l'avait

laissé libre de préparer ses examens à sa guise. C'était le sixième

établissement qui se séparait de son difficile pupille. Le jeune homme,

abandonné à lui-même, avait fait de la politique et de la plus active. Le

quatre septembre l'avait trouvé en prison, et le trente et un octobre l'y

avait remis. Le dix-huit mars l'en avait tiré de nouveau. J'avais devant

moi le résultat de ces diverses escapades.

--«C'est égal,» conclut-il, après m'avoir mis au courant en quelques

mots, «je garde une dent au Theuriot... Il faudra que je descende rue de

la Vieille-Estrapade, un de ces jours, et que je lui donne un trac, mais

là, un de ces tracs!... Sois tranquille. Il en sera quitte pour la

peur... Quand je dis que je lui garde une dent, histoire de parler...

J'en tiens toujours pour le mandarin... Tu te rappelles?...»

«C'était une allusion à un sobriquet qu'il se donnait volontiers à

lui-même, quand il était mon voisin d'étude, par un déplorable jeu de

mots. De l'expression _Je m'en f..._, qui lui était familière, il avait

fait, à cause de la désinence _ou_, le nom d'un Chinois: _Je-Man-F_...,

et de ce Chinois un mandarin. Il ne se vantait pas. Il fallait qu'il en

eût une santé,--comme il disait encore--pour garder cette gouaillerie et

cette goguenardise dans la plus criminelle et la plus périlleuse des

situations. Vous étonnerai-je si je vous avoue que sa verve me médusa, au

lieu de m'indigner? Je lui enviais un peu et cette hardie philosophie et

ses galons tandis que je rentrais, une heure plus tard, dans ma boîte à

bachot, ayant pris congé de lui et de Paumelle. Il m'avait à ce point

suggestionné que ma première action fut de raconter cette rencontre au

père Theuriot. Je devançais ainsi la farce annoncée par mon camarade. Je

savais si bien que l'innocent «La Pipe» ferait une maladie de terreur à

la seule idée que la vengeance de son ancien justiciable était suspendue

sur lui!...

La dame qui a perdu son peintre · 第 55 / 83 题