--«Alors, je te répondrai comme Oreste:
... Je me trompais moi-même.»
--«Non,» reprit le tragédien en regardant son ami avec des prunelles si
aiguës que l'autre détourna les yeux. «Tu ne te trompes pas. Marmier t'a
dit la vérité... Mais, mon pauvre vieux, j'ai entendu ton pas dans
l'escalier. Il était lourd!... Tu prenais le temps de te composer un
visage... Tu as pleuré. Ne dis pas non. Ta moustache est mouillée... Va,
ça y est. Plus de Brizard! _Sacqué_ une fois pour toutes!...»
Il eut un sourire courageux pour prononcer ce mot d'argot, qui signifie
congédier, au théâtre comme à l'atelier. Un Allemand en délire a trouvé
qu'il venait de _zucken_, forme intensive de _ziehen_, tirer. C'est tout
simplement l'ouvrier renvoyé qui reprend son sac. L'acteur, plus savant
étymologiste dans son simple geste que le philologue d'Outre-Rhin,
esquissa le mouvement de quelqu'un qui prend ses cliques et ses claques,
et il ajouta un: «Enlevez! c'est pesé!...» emprunté au _Courrier de
Lyon_, qui mit de nouveau les larmes aux paupières de Valville. Le
«Parisien en villégiature» avait cette bonne grosse sensibilité des
coulisses, prompte aux expansions. Il se tut pour ne pas se trahir,
tandis que le moribond recommençait de se raser avec une énergie sans
cesse défaillante. De minute en minute sa main retombait sur ses genoux.
Et il disait, expliquant son étrange acharnement à cette suprême
toilette:
--«Je n'ai pas peur, Valville... J'ai été un brave homme d'artiste qui
n'a fait de mal à personne. Quand j'arriverai devant le bon Dieu, il me
lira dans le cœur. Il n'y verra rien que de propre. J'ai fait ma
lessive, hier. Je ne te l'ai pas raconté pour ne pas t'affliger, ma
vieille. J'ai vu le prêtre. Enfin, je suis paré... Mais avant de passer,
je voudrais... Tu vas te payer ma tête, toi, l'homme des _Variétés_. Je
voudrais jouer la tragédie encore une fois. Ça m'est venu, en me
regardant ce matin dans la glace. Quand je me suis vu si maigre, si
blanc, j'ai pensé: «Quel dommage de ne pas avoir eu cette gueule-là pour
mon _Mithridate_!... Ah! Ce que j'y étais bon! Tu ne m'y as pas vu...
C'était le rôle que je préférais, à cause de Brizard, mon patron, le
vrai, le grand... Mais tu ne comprends pas, tu ne peux pas comprendre. Tu
n'as jamais senti la tragédie, toi, Valville...» Il répéta ce mot
emphatiquement, en séparant chaque syllabe: «_La Tra-gé-die!_ Il n'y a
qu'elle qui soit de l'art, Valville, du théâtre... Le reste...» Il eut
un: «Pfutt!» d'un indicible mépris. «Pardon, mon ami, tu sais comme j'ai
eu de plaisir à tes succès. Tu avais du talent, Valville, un charmant
talent... Mais la Tragédie, mon ami! _La Tra-gé-die!_ Lekain, Brizard,
Talma!... Enfin, ç'a été la foi de ma vie, ma religion. Je l'ai défendue
souvent contre toi. Tu m'appelais _poncif_ et _pompier_. Je ne discutais
pas. A quoi bon? Quand on ne sent pas cela, on ne le sent pas. Moi je le
sentais... Ah! ce que je le sentais!... J'avais la tradition. Je l'avais
reçue de Fleuret, mon premier maître. Il la tenait de Barrias, qui la
tenait de Talma. Enfin, Valville, j'ai tant aimé la tragédie que je
serais content, mieux que content, heureux, tu m'entends, heureux, si je
pouvais la jouer encore une fois, avant de mourir... Ne me crois pas fou,
Valville, je ne le suis pas. Je voudrais jouer _Mithridate_... Oh! pas
tout, la fin seulement, avec cette figure... Alors j'ai pensé: mon petit
Valville voudra bien m'y aider...»
--«Moi?» interrompit l'homme des _Variétés_, comme l'avait appelé
l'autre, à moitié attendri, à moitié goguenard, devant une fantaisie qui
lui paraissait si baroque tout ensemble et si macabre... «Mais comment?»
--«En me donnant la réplique, voilà tout. Tu as bonne mémoire encore...
Ce que je te demande, c'est de m'apprendre, d'ici à deux heures, le rôle
de Monime... Ah! ça te changera. Mais les vers sont si beaux... Tu verras
que ça ne sera pas comique... Et tu m'apprendras aussi ceux d'Arbate et
d'Arcas dans les scènes quatre, cinq, six et sept du quatre et dans la
scène cinquième du cinq... Mais il faut que tu saches tout ça d'ici à
deux heures. C'est tout juste si je durerai jusque-là... Est-ce promis,
Valville?»
Il émanait du vieil artiste une telle suggestion, cette extravagante et
suprême imploration d'un mourant était formulée d'une voix si émue, avec
une ardeur si frémissante que Valville répondit simplement:
--«C'est promis. Donne-moi ton Racine. Dans deux heures, je saurai tout
ce bout de rôle de Mme Monime... Valville-Monime, tu avoueras que c'est
un peu _loufoque_... Mais...» et il dissimula derrière cette autre
plaisanterie professionnelle l'émotion qui lui serrait la gorge, «il n'y
aura personne pour _m'emboîter_.»