LE DERNIER ROLE

I

--«Il est bien mal, n'est-ce pas, monsieur le docteur?» demanda le vieil

homme au jeune médecin.

Celui-ci, un grand garçon roux, au regard hardi, à la bouche heureuse, se

préparait à monter dans la voiturette automobile qui lui servait à ses

visites et qu'il conduisait lui-même. Il eut un hochement d'épaules,

regarda du côté de la maison dont il sortait, pour s'assurer qu'il

n'était pas épié. Puis, brutalement:

--«Fichu!» répondit-il. Et, sans autre commentaire, il empoigna de son

bras robuste le levier d'embrayage et le tira vers lui. Le moteur

commença de haleter en grinçant, et le médecin, installé sur le siège,

les mains au volant, partit en faisant de la tête un signe d'adieu à son

interlocuteur qui demeurait là, immobile, à regarder lui aussi la petite

maison, gaie et claire sous le soleil de cette matinée de printemps.

C'était la classique demeure du rentier dans une vieille cité de l'Ile de

France. Elle était située dans une des rues de Nemours, pas très loin de

la Halle et tout près de ce bras du Loing, dit des _Petits-Fossés_, qui

sillonne la ville et longe l'hospice, avec son campanile mi-gothique et

mi-Renaissance. Cette maison avait deux étages, chacun percé de trois

fenêtres. Les volets peints en brun se rabattaient sur des feuillages de

plantes grimpantes si fraîchement vertes à cette époque de l'année! Un

jardinet s'étendait devant le perron. Deux grands lilas épanouis y

dressaient leurs branches chargées de grappes de fleurs violettes qui

frémissaient dans l'air bleu. Une énorme boule déformante et un jeu de

tonneau se voyaient dans une allée. L'arrêt de mort prononcé par le

médecin contre l'hôte de cet asile, prenait, par le contraste, une

signification plus sinistre. Quelle cruauté gratuite de la nature que

cette condamnation d'un être auquel suffisait une existence vouée à des

divertissements de cette innocence! L'ami fidèle qui contemplait cette

maison sentait ce contraste plus vivement encore, par les souvenirs que

cette fin prochaine d'un compagnon de sa jeunesse évoquait en lui. Leur

première rencontre remontait à un demi-siècle. Ils étaient alors élèves

au Conservatoire. L'un et l'autre avaient, depuis, fait carrière de

comédien, dans des voies un peu différentes. Les noms de guerre qu'ils

avaient pris résumaient, à eux seuls, ces différences. L'un, le

propriétaire condamné de la petite maison, avait eu un prix de tragédie.

Il était entré à l'Odéon d'abord, puis au Théâtre-Français, où il avait

vieilli dans les emplois subalternes, faute d'un vrai tempérament. Sur

son extrait de baptême, il s'appelait très modestement Dubois; pour le

public, il était Brizard. Il avait relevé le nom de cet illustre

tragédien vanté par Lemercier: «Le vieux Brizard, dont la stature était

théâtrale, la tête majestueuse, les mains paternelles, et qui, sans art,

faisait sortir le pathétique de ses entrailles...» L'autre, celui qui

allait survivre, avait mué en Valville son nom peu reluisant de Dupin.

Cette étiquette de l'ancien répertoire ne l'avait pas empêché d'aller de

plus en plus dans un sens opposé à celui de son camarade. Lui aussi était

entré à l'Odéon, mais pour passer de là au Vaudeville et aux Variétés. On

se rappelle les triomphes que son étourdissante fantaisie lui valut

d'abord dans les jeunes premiers, puis dans les amoureux quinquagénaires

d'Halévy et de Meilhac. Il avait été l'incarnation même du viveur

sentimental et ironique, naïf et blasé, délicat et quasi-falot de ce

spirituel théâtre,--image d'une société qui déjà n'est plus, celle du

second Empire prolongée dans la troisième République. Tout finit, même la

vogue des comédiens, et l'illustre Valville avait connu, comme l'obscur

Brizard, la mélancolie de la représentation d'adieux. Les deux acteurs

étaient demeurés des amis intimes, malgré la diversité de leur genre,

et, ce qui fait l'éloge de leur cœur, celle de leur succès. Tout jeunes

encore, ils avaient épousé les deux sœurs, alliance qui les avait encore

rapprochés. Devenus veufs l'un et l'autre, ils avaient adopté, pour s'y

retirer, la même ville, cette antique Nemours qui exerce sur la gent

théâtrale un inexplicable et tout puissant attrait. Ils avaient acheté

deux maisons dans la même rue, il y avait à peine dix-huit mois, comptant

bien installer là, sur le bord du Loing, une petite province du pays de

Monomotapa, comme dans la fable:

Deux vrais amis vivaient...

Et presque tout de suite, Dubois, dit Brizard, avait commencé de donner

les signes d'un de ces dépérissements progressifs que les plus ignorants

en pathologie doivent remarquer. Son teint était devenu jaunâtre, la

saillie des veines sur son front s'était faite plus forte et plus

flexueuse; ses joues se creusaient; sa parole hésitait. Le docteur

consulté,--ce même médecin automobiliste qui venait de dire son laconique

«fichu!»--avait prononcé un nom de maladie redoutable et mystérieux:

--«Il fait de l'_artério-sclérose_. Il a beaucoup fumé sans doute?»

--«Lui, docteur Marmier? Il avait déjà l'horreur du cigare au

Conservatoire...»

--«Le petit verre, alors? Hein! Avouez...»

--«Il n'a jamais bu que de l'eau.»

--«Et les belles dames? Les coulisses?...»

--«Ah! docteur, Brizard était un mari parfait... Et je vous jure que les

coulisses ne sont pas ce que vous croyez.»

--«Il a eu des émotions, alors, de grands chagrins, ou bien il s'est

surmené?...»

--«Une montre, docteur Marmier, c'était une montre! Lever à la même

heure, déjeuner à la même heure, et rue de Richelieu, vous savez, il ne

se la foulait pas... Ah! si ç'avait été boulevard Montmartre!... Mais

dans la boîte à Molière...»

Et le vieux comédien du boulevard avait eu un geste. Quel geste! Celui

d'un grognard de la Grande-Armée parlant d'un garde national.

--«Alors, ce sera simplement la rouille de la vie, comme a dit si

justement Peter,» avait repris Marmier. Quand les médecins ne comprennent

rien aux causes d'une maladie, ils prononcent sentencieusement une

formule. Du temps de ce Molière, dont Valville faisait sans respect le

patron d'une «boîte», cette formule était en latin. Aujourd'hui, c'est

quelque citation d'un maître, rédigée dans cette rhétorique d'un

pittoresque brutal que la Faculté emprunte volontiers à la littérature

réaliste. «Mais l'athérome permet une longue survie,» continua-t-il, «et

M. Brizard est à Nemours dans des conditions idéales: vie paisible, bon

air, régime sobre, laitages, viandes blanches, légumes, un peu

d'hydrothérapie modérée. Avec vingt jours par mois d'iodure de sodium,

je vous le retape, vous verrez...»

Valville avait vu, tout au contraire, son camarade jaunir davantage, les

joues du malheureux se creuser encore, son dos se voûter. Puis

brusquement était apparu l'un des symptômes les plus terrifiants pour

l'entourage de ces malades-là: des accès répétés d'angine de poitrine,

Brizard immobilisé soudain par une atroce douleur irradiant du cœur vers

le cou et le bras gauche, pâle, trempé de sueur, incapable de respirer,

de parler, et, dans ses prunelles, l'angoisse de la mort imminente. Le

docteur Marmier appelé d'urgence, avait ausculté longuement le vieux

tragédien, puis il avait prononcé de nouveau une parole, trop claire et

trop obscure à la fois, pour ne pas porter à leur comble les

appréhensions de Valville:

--«J'ai peur d'un anévrisme de l'aorte,» avait-il dit. «Pas d'émotions,

surtout. Il n'en a pas eu ces temps-ci?»

--«Et quelles émotions voulez-vous qu'il ait?» avait demandé le fidèle

ami.

--«Tant mieux! Allons, tant mieux!» avait répondu le médecin d'un air

incrédule. «Il ne va pas trop souvent à Paris?»

--«Lui? Une ou deux fois par mois, quand on donne une tragédie dans son

ancien théâtre. Ç'a été sa seule passion, la tragédie, la seule... Je

vous affirme, docteur, que vous vous faites une idée très fausse de

l'existence des artistes.»

Marmier avait hoché la tête. Rien de sommaire comme la psychologie d'un

médecin qui n'est pas très intelligent. Ce métier, dont on croirait qu'il

doit développer au suprême degré le sens de l'observation, semble au

contraire l'oblitérer chez les praticiens médiocres, qui ne pensent plus

que par cases. La nécessité de se décider vite sur des individus qu'ils

n'ont matériellement pas le temps d'étudier explique cette disposition

d'esprit. Marmier s'était fait son type «acteur». Bon gré, mal gré, il

fallait que Brizard y rentrât. Il ne croyait donc pas aux protestations

de Valville. Il y avait aussi en lui une autre case, celle des visites à

dix francs. Il avait commencé de les multiplier, de plus en plus

inquiet,--disons-le pour ne pas trop calomnier la fréquence de ses

auscultations.--Les crises d'_angor pectoris_ s'étaient d'ailleurs

multipliées, elles aussi, chez le malade. Marmier, assez bon

diagnosticien, avait vite reconnu que l'aortite chronique, révélée par

ces crises, approchait du dénouement. Ce matin-ci, l'extrême angoisse de

Brizard, le refroidissement des extrémités, la petitesse et

l'irrégularité du pouls, lui avaient paru annoncer une rupture imminente

du cœur. Il avait tenu parole à Valville, qui, dès les premiers jours,

lui avait demandé de ne pas lui cacher la vérité:

--«J'ai peut-être eu tort,» songeait-il, tandis que sa voiturette

l'emportait à travers la campagne verdoyante du mois de mai, du côté de

Château-Landon et de ses pittoresques rochers. «Il va lui parler, et à

quoi bon?... Mais ce sont leurs affaires... Il est capable de vouloir

que son camarade meure dans le giron, pour faire croire aux gens d'ici

que MM. Valville et Brizard sont de vertueux bourgeois. Ces cabots, quels

mythomanes!»

La dame qui a perdu son peintre · 第 50 / 83 题