Était-ce une anomalie que cette affection de la femme outragée et trahie
pour le seul témoignage qu'elle gardât de la liaison rompue? Non. C'était
la preuve qu'elle n'oubliait pas les heures d'ivresse goûtées avec
l'amant infidèle. L'anomalie était ailleurs, dans cette affection de
Pierre pour la vivante relique d'un passé qu'il ne pouvait pas ne pas
haïr. Car il savait bien, lui, ce que Brigitte Fauvel ne voulait pas
savoir, qu'il était profondément épris d'elle. Hélas! il l'était avec
cette affreuse lucidité de l'homme vieillissant, lorsque la vanité ne lui
fait pas désapprendre, pour son propre compte, les vérités les plus
certaines, celles qu'il a constatées tant de fois chez les autres. A un
certain âge, on n'est plus jamais aimé d'amour. Cette évidence n'avait
pas empêché que Pierre ne se laissât toucher jusqu'au plus intime de son
cœur par le charme prenant de Brigitte. Mais ç'avait été sans illusion.
Il y avait, chez lui, une extrême maîtrise de soi, jointe à une
expérience très avertie. Son métier et sa nature s'étaient réunis pour en
faire un homme très surveillé, très désenchanté et cependant très tendre.
Ancien diplomate, il avait, dans une carrière un peu errante, beaucoup
observé et peu vécu. Il n'avait pas rencontré, durant sa jeunesse, la
femme à côté de laquelle les autres femmes s'effacent pour toujours, dans
l'avenir comme dans le passé. Il avait aimé, jamais complètement,
absolument. Ces sensibilités masculines déçues par les circonstances,
semblent garder une réserve d'émotion qu'elles dépensent, sur le tard, en
dévouements romanesques, comme celui de Vivien pour Mme Fauvel. D'entrer
dans l'intimité morale de cette délicieuse femme lui avait été une
douceur qu'il s'était juré de ne pas gâter, en y mêlant des aveux et des
désirs qui l'eussent mise, vis-à-vis de lui, à l'état de défense. Quand
il lui avait posé, pour la première fois, cette question, en flattant de
la main la tête de Daisy afin de l'apprivoiser: «Oh! la jolie bête! Où
l'avez-vous eue?» son cœur s'était serré à entendre la réponse: «C'est
Dehandy qui me l'a rapportée d'Angleterre.» Et, tout de suite, il s'était
tendu à ne pas montrer son secret déplaisir. Il avait affecté d'attirer à
lui la petite chienne. Celle-ci, inconsciente du motif d'une sympathie si
compliquée, s'était frottée à sa jambe, avec la grâce souple qu'ont ces
animaux, dressés de génération en génération à vivre sur des meubles de
salon, dans une atmosphère de gâterie et de sociabilité. Puis le geste
voulu était devenu un geste instinctif. Vivien avait fini par ne plus
séparer l'image de Daisy et celle de Brigitte Fauvel. Il avait pardonné
son origine à ce bibelot animé. Accompagnait-il Mme Fauvel dans quelque
course? Il portait la Blenheim entre ses bras, pour lui faire traverser
sans danger une rue trop passante, et il ne pensait pas au ridicule dont
il eût été couvert à ses propres yeux, si Dehandy, debout de l'autre côté
du trottoir, l'eût regardé de ce regard de l'ancien amant, insupportable
au nouveau. Il l'est plus encore à l'amoureux qui n'a rien eu de cette
femme dont l'autre sait tout. Sensations si âcres! Les imaginer seulement
est une souffrance. Vivien ne se les figurait même plus quand il
s'agissait de Daisy!
Cette amitié pour la petite bête, donnée cependant par l'homme qu'il
haïssait le plus au monde, était donc très sincère, et ce fut pour lui un
réel chagrin quand un jour, arrivé avenue Montaigne, le concierge lui
dit, du seuil de sa loge, avec une voix importante d'homme du peuple qui
annonce une grave nouvelle:
--«Monsieur Vivien sait que notre chienne a été volée?»
--«Daisy?» interrogea Pierre, avec autant d'anxiété que s'il se fût agi
d'une vraie catastrophe.
--«Oui,» reprit l'homme. «Ce matin Joseph, le valet de pied, l'avait
sortie comme d'habitude pour lui faire faire sa petite promenade... Voilà
qu'il laisse la bête dehors pour venir me raconter une bêtise dans ma
loge... Je ne savais pas, moi, qu'il ne l'avait pas remontée... Nous
causons un peu...--«Faut que j'aille chercher Daisy,» qu'il me dit. Il
ressort. Plus de Daisy. Il l'appelle. Il siffle. Plus de Daisy... Et le
maître d'hôtel qui nous raconte qu'il était à regarder par la fenêtre, au
second étage et qu'il a vu une dame qui caressait une petite chienne
blanche et feu! Tiens, qu'il s'est dit: «Une chienne comme la nôtre.» Et
la dame a pris la chienne sous son bras, elle est partie, et lui qui est
resté là, passif, au lieu de descendre et de courir!... C'est seulement
quand Joseph est monté, en demandant: «Vous n'avez pas vu Daisy? qu'il a
dit: «alors c'est elle qu'on a volée devant moi?...» Enfin, monsieur,
elle est volée, et bien volée!»
--«Comment? vous avez laissé voler Daisy?...» En adressant cette phrase
deux minutes plus tard à l'infortuné Joseph, penaud et décontenancé sous
sa livrée d'antichambre, Pierre Vivien avait dans la voix le tremblement
d'une rancune presque personnelle. Il faillit en vouloir à Mme Fauvel en
constatant qu'elle supportait sans désespoir la disparition de la
délicate petite bête, associée pour lui à toutes les minutes de leur
intimité.
--«Je ne me tourmente pas trop,» disait-elle. «On l'a prise pour avoir
une récompense en la rapportant. C'est si simple! Elle a son collier avec
son adresse. Ce soir ou demain matin je verrai arriver quelqu'un qui
racontera qu'il a trouvé la bête dans la rue. Il aura ses cinquante
francs et le tour sera joué.»
--«Alors, vous ne la faites pas afficher tout de suite?» interrogea
Pierre.
--«Il sera toujours temps demain ou après demain...» Et, secouant sa
jolie tête avec un geste d'enfant, comme pour se faire pardonner, par la
grâce de son aveu, un sentiment bien près d'être mesquin. «Que
voulez-vous? ça me fâche toujours d'être exploitée... Pas pour l'argent,
mais par amour-propre. J'ai l'idée qu'en n'ayant pas l'air trop pressée
de ravoir ma chienne, les voleurs se diront: On n'y tient pas tant que
cela!... Et alors, ils auront moins de bénéfice. Ils seront un peu
_chocolat_, comme ils disent dans leur joli langage. Ce sera toujours
autant de repris sur eux!»...
--«Vous ne voulez pas me permettre d'aller faire une déclaration chez le
commissaire?» insista-t-il. «Pensez que la pauvre petite bête s'est
peut-être échappée des mains de la voleuse. Alors, si quelqu'un l'a
ramassée et portée simplement à la police?... Son collier peut s'être
détaché... Enfin, cela ne vous engage à rien... Elle est si sensible, si
impressionnable!... Quand on n'aurait qu'une chance de lui éviter une
nuit à la Fourrière, ça vaudrait la peine d'essayer...»
--«Vous avez raison,» fit Brigitte. «Mais, vous savez, je ne suis pas du
tout mère aux chiens. Tout de même celle-là était vraiment une petite
personne. Et si vous me la retrouviez aujourd'hui, je serais très
contente.»
Chez le commissaire du quartier, aucune nouvelle. Il fallait s'y
attendre. Aucune à la Fourrière, où Vivien se transporta aussitôt. Aucune
à l'asile de Genneviliers. Il s'y rendit le même jour, quoique la
présence de la chienne volée fût littéralement impossible là, quelques
heures après sa disparition. Le lendemain, mêmes recherches, même
résultat absolument négatif. Mme Fauvel s'était enfin adressée à une
agence de recherches, et, sur tous les murs du quartier des
Champs-Élysées, de petites affiches se multipliaient, promettant une
forte récompense à qui rapporterait à l'hôtel de l'avenue Montaigne une
chienne de l'espèce dite Blenheim, âgée, répondant au nom de Daisy.
Brigitte commençait, en effet, si peu «mère aux chiens» qu'elle se
déclarât, à partager un peu l'inquiétude de son familier. C'était un
sujet de conversation toujours pris et repris entre eux maintenant: où
pouvait être Daisy? Que faisait-elle? L'avait-on vendue à quelqu'un qui
la traitait doucement? Était-elle au contraire tombée entre des mains
brutales?
--«Il est pourtant bien invraisemblable qu'on l'ait volée pour rien? Elle
n'est plus assez jeune pour qu'un marchand en offre un prix supérieur à
la récompense annoncée,» disait Mme Fauvel.
--«On vous l'aura volée par vengeance,» disait Pierre. «Ce sera la femme
de chambre que vous avez renvoyée l'année dernière.»
--«Mais elle est placée en Amérique!» reprenait Brigitte toujours plus
raisonnable que son vieil ami.
--«Elle aura profité d'un voyage de ses maîtres à Paris,» insistait-il,
et les suppositions succédaient aux suppositions jusqu'à un certain
jour,--il y avait déjà quatre mois depuis la disparition de Daisy,--où
Vivien allant à pied à son cercle rue Boissy-d'Anglas, fut arrêté par la
pluie sous les arcades de la rue de Rivoli. Un homme promenait, pour
tenter les passants, deux de ces minuscules loups-loups de Poméranie,
véritables diablotins dans un manchon de poils. C'étaient, ces deux
petits chiens, le contraire même de Daisy: long museau aigu, oreilles
dressées, pattes hautes et nerveuses, la queue relevée en panache sur le
dos, et de petits yeux enfoncés, dardant un regard de feu follet, agile
et rapide. Cette comparaison par antithèse fut la cause que l'attention
du promeneur se fixa sur ces deux bijoux vivants. Un des loups-loups, se
voyant regardé, et comme s'il eût voulu solliciter une délivrance, celle
de la tyrannie évidemment exercée par l'affreux personnage qui les tenait
en laisse, lui et son compagnon, se dressa sur ses pattes de derrière. Il
appuyait ses petites pattes de devant le long de la jambe du promeneur
compatissant--comme faisait jadis Daisy--et il cherchait fièvreusement,
de ses naseaux frais, une main que Vivien abaissa vers la tête
intelligente levée vers lui. Il se prit à penser soudain que la jolie
bête pouvait bien avoir été, comme Daisy, la victime de quelque rôdeur.
Peut-être avait-elle été arrachée à un intérieur de gâterie pour être
maltraitée? Elle était toute maigre et chétive, même dans son ardeur de
vitalité, et, lui-même étonné par le son de sa voix et ses propres
paroles, Pierre s'entendit dire au marchand:
--«Combien demandez-vous de ce Poméranien?»
--«Deux cents francs,» répondit l'autre.
--«Les voici,» fit Vivien, et dix minutes plus tard, au lieu de s'asseoir
au cercle à sa table de bridge, il descendait d'un fiacre à la porte de
l'hôtel de l'avenue Montaigne. Brigitte n'était pas là. Le temps d'écrire
sur sa carte: «Ce n'est pas Daisy, mais faites bon accueil tout de même à
ce pauvre Fu-Fu.» C'est ainsi qu'il avait baptisé soudain le petit chien,
lequel n'avait cessé, dans ce court trajet, de trembler de tout son
fragile corps, entre les mains de son nouveau maître. Et cependant, comme
s'il eût déjà compris que cet inconnu lui était un ami, il commença
d'aboyer furieusement quand Pierre eut refermé la porte, en recommandant
de bien soigner le petit animal jusqu'à ce que Mme Fauvel rentrât.
--«Soyez tranquille, monsieur Vivien», avait répondu le concierge. «Si ce
Fu-Fu n'est pas Daisy, moi je ne suis pas Joseph.»