II

Était-ce une anomalie que cette affection de la femme outragée et trahie

pour le seul témoignage qu'elle gardât de la liaison rompue? Non. C'était

la preuve qu'elle n'oubliait pas les heures d'ivresse goûtées avec

l'amant infidèle. L'anomalie était ailleurs, dans cette affection de

Pierre pour la vivante relique d'un passé qu'il ne pouvait pas ne pas

haïr. Car il savait bien, lui, ce que Brigitte Fauvel ne voulait pas

savoir, qu'il était profondément épris d'elle. Hélas! il l'était avec

cette affreuse lucidité de l'homme vieillissant, lorsque la vanité ne lui

fait pas désapprendre, pour son propre compte, les vérités les plus

certaines, celles qu'il a constatées tant de fois chez les autres. A un

certain âge, on n'est plus jamais aimé d'amour. Cette évidence n'avait

pas empêché que Pierre ne se laissât toucher jusqu'au plus intime de son

cœur par le charme prenant de Brigitte. Mais ç'avait été sans illusion.

Il y avait, chez lui, une extrême maîtrise de soi, jointe à une

expérience très avertie. Son métier et sa nature s'étaient réunis pour en

faire un homme très surveillé, très désenchanté et cependant très tendre.

Ancien diplomate, il avait, dans une carrière un peu errante, beaucoup

observé et peu vécu. Il n'avait pas rencontré, durant sa jeunesse, la

femme à côté de laquelle les autres femmes s'effacent pour toujours, dans

l'avenir comme dans le passé. Il avait aimé, jamais complètement,

absolument. Ces sensibilités masculines déçues par les circonstances,

semblent garder une réserve d'émotion qu'elles dépensent, sur le tard, en

dévouements romanesques, comme celui de Vivien pour Mme Fauvel. D'entrer

dans l'intimité morale de cette délicieuse femme lui avait été une

douceur qu'il s'était juré de ne pas gâter, en y mêlant des aveux et des

désirs qui l'eussent mise, vis-à-vis de lui, à l'état de défense. Quand

il lui avait posé, pour la première fois, cette question, en flattant de

la main la tête de Daisy afin de l'apprivoiser: «Oh! la jolie bête! Où

l'avez-vous eue?» son cœur s'était serré à entendre la réponse: «C'est

Dehandy qui me l'a rapportée d'Angleterre.» Et, tout de suite, il s'était

tendu à ne pas montrer son secret déplaisir. Il avait affecté d'attirer à

lui la petite chienne. Celle-ci, inconsciente du motif d'une sympathie si

compliquée, s'était frottée à sa jambe, avec la grâce souple qu'ont ces

animaux, dressés de génération en génération à vivre sur des meubles de

salon, dans une atmosphère de gâterie et de sociabilité. Puis le geste

voulu était devenu un geste instinctif. Vivien avait fini par ne plus

séparer l'image de Daisy et celle de Brigitte Fauvel. Il avait pardonné

son origine à ce bibelot animé. Accompagnait-il Mme Fauvel dans quelque

course? Il portait la Blenheim entre ses bras, pour lui faire traverser

sans danger une rue trop passante, et il ne pensait pas au ridicule dont

il eût été couvert à ses propres yeux, si Dehandy, debout de l'autre côté

du trottoir, l'eût regardé de ce regard de l'ancien amant, insupportable

au nouveau. Il l'est plus encore à l'amoureux qui n'a rien eu de cette

femme dont l'autre sait tout. Sensations si âcres! Les imaginer seulement

est une souffrance. Vivien ne se les figurait même plus quand il

s'agissait de Daisy!

Cette amitié pour la petite bête, donnée cependant par l'homme qu'il

haïssait le plus au monde, était donc très sincère, et ce fut pour lui un

réel chagrin quand un jour, arrivé avenue Montaigne, le concierge lui

dit, du seuil de sa loge, avec une voix importante d'homme du peuple qui

annonce une grave nouvelle:

--«Monsieur Vivien sait que notre chienne a été volée?»

--«Daisy?» interrogea Pierre, avec autant d'anxiété que s'il se fût agi

d'une vraie catastrophe.

--«Oui,» reprit l'homme. «Ce matin Joseph, le valet de pied, l'avait

sortie comme d'habitude pour lui faire faire sa petite promenade... Voilà

qu'il laisse la bête dehors pour venir me raconter une bêtise dans ma

loge... Je ne savais pas, moi, qu'il ne l'avait pas remontée... Nous

causons un peu...--«Faut que j'aille chercher Daisy,» qu'il me dit. Il

ressort. Plus de Daisy. Il l'appelle. Il siffle. Plus de Daisy... Et le

maître d'hôtel qui nous raconte qu'il était à regarder par la fenêtre, au

second étage et qu'il a vu une dame qui caressait une petite chienne

blanche et feu! Tiens, qu'il s'est dit: «Une chienne comme la nôtre.» Et

la dame a pris la chienne sous son bras, elle est partie, et lui qui est

resté là, passif, au lieu de descendre et de courir!... C'est seulement

quand Joseph est monté, en demandant: «Vous n'avez pas vu Daisy? qu'il a

dit: «alors c'est elle qu'on a volée devant moi?...» Enfin, monsieur,

elle est volée, et bien volée!»

--«Comment? vous avez laissé voler Daisy?...» En adressant cette phrase

deux minutes plus tard à l'infortuné Joseph, penaud et décontenancé sous

sa livrée d'antichambre, Pierre Vivien avait dans la voix le tremblement

d'une rancune presque personnelle. Il faillit en vouloir à Mme Fauvel en

constatant qu'elle supportait sans désespoir la disparition de la

délicate petite bête, associée pour lui à toutes les minutes de leur

intimité.

--«Je ne me tourmente pas trop,» disait-elle. «On l'a prise pour avoir

une récompense en la rapportant. C'est si simple! Elle a son collier avec

son adresse. Ce soir ou demain matin je verrai arriver quelqu'un qui

racontera qu'il a trouvé la bête dans la rue. Il aura ses cinquante

francs et le tour sera joué.»

--«Alors, vous ne la faites pas afficher tout de suite?» interrogea

Pierre.

--«Il sera toujours temps demain ou après demain...» Et, secouant sa

jolie tête avec un geste d'enfant, comme pour se faire pardonner, par la

grâce de son aveu, un sentiment bien près d'être mesquin. «Que

voulez-vous? ça me fâche toujours d'être exploitée... Pas pour l'argent,

mais par amour-propre. J'ai l'idée qu'en n'ayant pas l'air trop pressée

de ravoir ma chienne, les voleurs se diront: On n'y tient pas tant que

cela!... Et alors, ils auront moins de bénéfice. Ils seront un peu

_chocolat_, comme ils disent dans leur joli langage. Ce sera toujours

autant de repris sur eux!»...

--«Vous ne voulez pas me permettre d'aller faire une déclaration chez le

commissaire?» insista-t-il. «Pensez que la pauvre petite bête s'est

peut-être échappée des mains de la voleuse. Alors, si quelqu'un l'a

ramassée et portée simplement à la police?... Son collier peut s'être

détaché... Enfin, cela ne vous engage à rien... Elle est si sensible, si

impressionnable!... Quand on n'aurait qu'une chance de lui éviter une

nuit à la Fourrière, ça vaudrait la peine d'essayer...»

--«Vous avez raison,» fit Brigitte. «Mais, vous savez, je ne suis pas du

tout mère aux chiens. Tout de même celle-là était vraiment une petite

personne. Et si vous me la retrouviez aujourd'hui, je serais très

contente.»

Chez le commissaire du quartier, aucune nouvelle. Il fallait s'y

attendre. Aucune à la Fourrière, où Vivien se transporta aussitôt. Aucune

à l'asile de Genneviliers. Il s'y rendit le même jour, quoique la

présence de la chienne volée fût littéralement impossible là, quelques

heures après sa disparition. Le lendemain, mêmes recherches, même

résultat absolument négatif. Mme Fauvel s'était enfin adressée à une

agence de recherches, et, sur tous les murs du quartier des

Champs-Élysées, de petites affiches se multipliaient, promettant une

forte récompense à qui rapporterait à l'hôtel de l'avenue Montaigne une

chienne de l'espèce dite Blenheim, âgée, répondant au nom de Daisy.

Brigitte commençait, en effet, si peu «mère aux chiens» qu'elle se

déclarât, à partager un peu l'inquiétude de son familier. C'était un

sujet de conversation toujours pris et repris entre eux maintenant: où

pouvait être Daisy? Que faisait-elle? L'avait-on vendue à quelqu'un qui

la traitait doucement? Était-elle au contraire tombée entre des mains

brutales?

--«Il est pourtant bien invraisemblable qu'on l'ait volée pour rien? Elle

n'est plus assez jeune pour qu'un marchand en offre un prix supérieur à

la récompense annoncée,» disait Mme Fauvel.

--«On vous l'aura volée par vengeance,» disait Pierre. «Ce sera la femme

de chambre que vous avez renvoyée l'année dernière.»

--«Mais elle est placée en Amérique!» reprenait Brigitte toujours plus

raisonnable que son vieil ami.

--«Elle aura profité d'un voyage de ses maîtres à Paris,» insistait-il,

et les suppositions succédaient aux suppositions jusqu'à un certain

jour,--il y avait déjà quatre mois depuis la disparition de Daisy,--où

Vivien allant à pied à son cercle rue Boissy-d'Anglas, fut arrêté par la

pluie sous les arcades de la rue de Rivoli. Un homme promenait, pour

tenter les passants, deux de ces minuscules loups-loups de Poméranie,

véritables diablotins dans un manchon de poils. C'étaient, ces deux

petits chiens, le contraire même de Daisy: long museau aigu, oreilles

dressées, pattes hautes et nerveuses, la queue relevée en panache sur le

dos, et de petits yeux enfoncés, dardant un regard de feu follet, agile

et rapide. Cette comparaison par antithèse fut la cause que l'attention

du promeneur se fixa sur ces deux bijoux vivants. Un des loups-loups, se

voyant regardé, et comme s'il eût voulu solliciter une délivrance, celle

de la tyrannie évidemment exercée par l'affreux personnage qui les tenait

en laisse, lui et son compagnon, se dressa sur ses pattes de derrière. Il

appuyait ses petites pattes de devant le long de la jambe du promeneur

compatissant--comme faisait jadis Daisy--et il cherchait fièvreusement,

de ses naseaux frais, une main que Vivien abaissa vers la tête

intelligente levée vers lui. Il se prit à penser soudain que la jolie

bête pouvait bien avoir été, comme Daisy, la victime de quelque rôdeur.

Peut-être avait-elle été arrachée à un intérieur de gâterie pour être

maltraitée? Elle était toute maigre et chétive, même dans son ardeur de

vitalité, et, lui-même étonné par le son de sa voix et ses propres

paroles, Pierre s'entendit dire au marchand:

--«Combien demandez-vous de ce Poméranien?»

--«Deux cents francs,» répondit l'autre.

--«Les voici,» fit Vivien, et dix minutes plus tard, au lieu de s'asseoir

au cercle à sa table de bridge, il descendait d'un fiacre à la porte de

l'hôtel de l'avenue Montaigne. Brigitte n'était pas là. Le temps d'écrire

sur sa carte: «Ce n'est pas Daisy, mais faites bon accueil tout de même à

ce pauvre Fu-Fu.» C'est ainsi qu'il avait baptisé soudain le petit chien,

lequel n'avait cessé, dans ce court trajet, de trembler de tout son

fragile corps, entre les mains de son nouveau maître. Et cependant, comme

s'il eût déjà compris que cet inconnu lui était un ami, il commença

d'aboyer furieusement quand Pierre eut refermé la porte, en recommandant

de bien soigner le petit animal jusqu'à ce que Mme Fauvel rentrât.

--«Soyez tranquille, monsieur Vivien», avait répondu le concierge. «Si ce

Fu-Fu n'est pas Daisy, moi je ne suis pas Joseph.»

La dame qui a perdu son peintre · 第 45 / 83 题