I
Quand Mme Fauvel pensait à Pierre Vivien, elle éprouvait une douceur
singulière à se ressouvenir d'un très humble détail de leurs relations.
Elle y voyait le signe que l'amitié de Pierre pour elle n'était pas un
amour déguisé. Cette évidence lui permettait de se livrer sans défense à
son goût pour la conversation de ce charmant homme. Elle ne pouvait pas
l'aimer: elle avait trente ans à peine, et lui, il était bien près d'en
avoir soixante. Mais, à soixante ans, un cœur d'homme peut encore être
victime de ces passions tardives, d'autant plus violentes, d'autant plus
douloureuses, qu'elles sont sans espoir, et Brigitte Fauvel n'était pas
une coquette. Elle n'appartenait, ni de près ni de loin, à la catégorie
de ces Célimènes que l'argot de notre époque dépeint du nom cyniquement
expressif d'allumeuses. Il y avait de la loyauté dans ses clairs yeux
bleus, qui n'auraient pas eu pour l'hôte quasi-quotidien de son petit
salon de l'avenue Montaigne ce regard tendre et caressant, si elle
n'avait pas été très certaine que les assiduités de Vivien chez elle
décelaient une sympathie très partiale, très vive, mais absolument
étrangère à toute émotion sentimentale. En eût-elle jamais douté, elle en
aurait trouvé la preuve dans les gâteries que son visiteur prodiguait à
un autre familier du salon,--plus favorisé encore que lui; car celui-là
ne quittait guère la jolie Mme Fauvel.--Celui-là, ou mieux celle-là.
C'était une petite épagneule de race anglaise, de cette variété que l'on
appelle des Blenheim, par allusion au château historique des Marlborough,
où se conserve le type le plus pur de la race. La fine et intelligente
bête ne représentait pas seulement un exemplaire choisi de son espèce,
avec ses grands yeux noirs, d'une expression presque humaine, en saillie
des deux côtés de son nez écrasé, son front bombé, ses oreilles
pendantes, et les soies blanches de son pelage tachetées de fauve. Elle
avait été donnée autrefois à Brigitte par quelqu'un qui, lui aussi,
pendant des années, avait paru tous les jours avenue Montaigne, pour des
motifs moins désintéressés que ceux de Pierre Vivien. Mal mariée avec un
homme d'affaires qui ne l'avait épousée que pour sa fortune, et dont elle
était complètement séparée en fait, quoiqu'ils vécussent officiellement
sous le même toit, Mme Fauvel avait eu, dans sa vie, une liaison,
commencée, comme tant d'autres, sur la coupable, mais romanesque
espérance d'une durée indéfinie, et brutalement terminée par un abandon.
Le héros de cette banale aventure avait quitté Brigitte pour une amie de
la jeune femme, et dans des conditions cruelles. Celle-ci n'avait pu
assez bien cacher sa souffrance à l'implacable inquisition du monde. Elle
avait été tout à la fois délaissée et déshonorée. La délicate et
respectueuse pitié dont Vivien avait su l'entourer dans ces durs moments
avait rendu plus intimes entre eux des relations, jusque-là plutôt
superficielles. L'homme de cinquante-six ans avait deviné le drame moral
traversé par l'abandonnée. Et celle-ci en avait éprouvé une
reconnaissance si émue qu'elle s'était laissé aller à cette douceur
d'être plainte.
--«Quand vous reverra-t-on?» avait-elle commencé de dire à Pierre, au
terme de chaque visite.
--«Mais, cette semaine,» avait-il commencé de répondre. Puis: «Mais,
après-demain.» Puis: «Mais, demain.»
Puis elle ne lui avait plus rien demandé. Et il était tout naturellement
venu, chaque jour, vers deux heures. Il était presque sûr, à cet
instant-là, de trouver Mme Fauvel encore seule. C'était, pour le
célibataire vieillissant, une impression délicieuse que l'approche du
petit hôtel où il était sûr de rencontrer une telle grâce d'accueil. Le
seul aspect de la maison lui était comme une promesse d'amitié. Tout lui
plaisait de ces visites: le salut familier du concierge l'avertissant par
une petite inclinaison de tête que Mme Fauvel était chez elle; le geste
du valet de chambre le débarrassant de sa canne et de son pardessus avec
l'empressement des vieux serviteurs pour un intime du logis; la
physionomie des choses autour de lui, tandis qu'il montait les marches de
l'escalier, parmi les tableaux, les tapisseries et les plantes
vertes,--oui, tout, jusqu'aux bonds affectueux par lesquels Daisy,
c'était le nom de la petite chienne, lui souhaitait la bienvenue. Elle le
regardait de ses larges prunelles, dressée sur ses pattes de derrière, et
appuyant sur lui celles de devant. Elle mendiait ainsi une caresse que
Pierre Vivien lui donnait indulgemment, et il s'asseyait sur le même
fauteuil--son fauteuil,--dans le même angle de fenêtre si c'était l'été,
de foyer si c'était l'hiver, tandis que Brigitte Fauvel, clignant un peu
ses paupières, frangées de cils blonds comme ses cheveux, lui disait:
--«Daisy vous aime plus qu'elle ne m'aime. Elle ne me fait jamais de ces
fêtes.»
--«Elle m'aime parce qu'elle voit combien je suis votre ami,» répondait
Pierre, et il mettait à flatter la tête dressée du joli animal, une
complaisance qu'il n'aurait pas eue, si Daisy lui eût représenté un rival
heureux dans le passé. Donc il n'était pas amoureux de Mme Fauvel. S'il
l'avait été, le fantôme de l'autre se serait dressé devant lui. Il
savait que la petite épagneule avait été rapportée d'Angleterre à
Brigitte par Albert Dehandy, l'ancien amant. Ces déraisonnables jalousies
autour des objets les plus insignifiants sont la signature vraie des
passions cachées, et l'ancienne maîtresse de Dehandy avait le droit de se
dire:
--«C'est vrai qu'il est réellement mon ami, rien que mon ami.» Et,
songeant aux heures de détresse qu'elle avait subies, par le fait de
celui de qui elle tenait la fine Daisy, elle ajoutait mentalement:
--«Et comme les hommes sont meilleurs dans l'amitié que dans l'amour!»
Peu s'en fallait que le souvenir de ses chagrins passés--si passés et
pourtant si présents, même après trois années,--ne lui donnât un
mouvement d'humeur contre l'innocent animal.
--«Mais non,» se disait-elle; «la pauvre n'y est pour rien.»
Et elle caressait rêveusement la petite Blenheim, à son tour.