Que le jeune homme sentît l'aversion cachée du père de sa fiancée, j'en
reçus la confidence même de sa bouche, ce surlendemain auquel j'arrive,
et tandis que nous gagnions de compagnie le palais Ariosti. La marquise
avait fait attendre sa réponse vingt-quatre heures. J'avais passé ces
deux jours à m'exalter et à me meurtrir le cœur tour à tour, dans les
délices et les mélancolies des villes _revisitées_. Vous n'aurez pas
toujours vos vingt-six ans, Madame, ni cette élasticité intérieure. A cet
âge on est si nouveau aux choses, et les choses vous sont si nouvelles!
Dès l'heure où l'on aime à se ressouvenir, on vieillit. Je suis vieux
alors, ah! bien vieux. Excepté pour ce qui vous touche, je n'ai plus
d'émotions que rétrospectives. J'avais donc erré à travers les musées et
les églises de Milan, y cherchant, y retrouvant tant de nobles œuvres
dont je vous ai déjà nommé les auteurs,--y cherchant, y retrouvant mon
fantôme, un autre moi-même, un Monfrey bien différent du désabusé
d'aujourd'hui, non point par la sensibilité, mais par l'espérance, mais
par cette fièvre d'attente, ce frissonnement enivré du départ pour la
vie.--Rien n'avait changé, au contraire, des tableaux d'autrefois. Quelle
leçon pour un artiste! Quel conseil d'appuyer son être sur son art tout
simplement, sur cette besogne qui, réussie ou manquée, échappe du moins à
l'action meurtrière du temps! La sensation nous déçoit. Le sentiment nous
trompe. Ceux ou celles que nous aimons vieillissent et changent. La
beauté, une fois fixée sur une toile, sur un pan de muraille, sur un
panneau, survit dans son impérissable jeunesse aux yeux qui l'ont
contemplée, à la main qui l'a copiée, au cœur qui l'a idolâtrée. C'est
vrai, mais la Beauté peinte ou sculptée, si elle ne périt pas, n'aime
pas. Si les bouches de femmes qui sourient dans les tableaux ne se fanent
pas, si elles ne mentent pas, elles ne prononceront jamais de ces paroles
qui ouvrent devant notre âme extasiée les perspectives infinies du
bonheur. Toutes ces idées,--d'autres encore que je ne vous dis pas, à
quoi bon?--remuées en moi par ces courses à travers cette ville, chère à
ma première jeunesse, m'avaient attendri profondément. Elles faisaient de
moi un auditeur de choix pour un amoureux, comme ce naïf George
Courmansel, en plein élan de sa destinée. N'était-il pas à l'aube de ce
rêve réalisé: un mariage d'amour? Je l'écoutais donc me dire, d'un accent
si frémissant, si vrai:
--«Ah! cher Maître, vous ne vous doutez pas du service que vous m'avez
rendu avant-hier.... Je peux bien vous avouer cela: M. Boudron n'est pas
toujours très juste pour moi. C'est si naturel. Il a aimé passionnément
sa femme. Notre bonheur, à Christiane et à moi, l'irrite par
instants,--sans même qu'il s'en doute. Nous lui rendons trop présent un
passé qui lui a été trop cher.--Alors, tout lui sert de prétexte pour me
bousculer, vous avez vu, depuis mon oubli de m'habiller, l'autre soir,
jusqu'au refus opposé par la marquise Ariosti à mes demandes de
photographies... Mais il m'aime, au fond, et il est si heureux quand on
me montre de la bienveillance. Ce que vous avez dit de ma découverte, à
propos du prétendu Léonard, lui est allé au cœur. Il en a parlé à
Christiane. «Décidément,» lui a-t-il dit, «notre George est quelqu'un.»
Et il a ajouté: «Nous le verrons à l'Institut.»... Ah! si je pouvais en
être, bien des préventions qu'il a, tomberaient! Si j'avais seulement le
prix Bordin que l'Académie des Beaux-Arts décerne au meilleur ouvrage sur
l'esthétique et l'histoire de la peinture?... Car enfin, quand mon
_Cristoforo_ paraîtra, ce sera tout de même un fier morceau d'histoire de
la peinture. Tâchez de lui dire combien vous aurez aimé le tableau que
nous allons voir. Car vous l'aimerez. Je me fais d'avance une fête de
votre surprise... Et si vous étiez déçu,--on ne sait jamais,--ne le lui
dites pas trop. Mais vous ne serez pas déçu...»
Il me prononçait cette demi-objurgation devant la porte de la casa
Ariosti, une grande bâtisse toute neuve au premier étage de laquelle--le
_piano nobile_--habitait la marquise. J'avais vu, l'avant-veille, chez le
comte Varegnana, le type de la grande existence Italienne historique,
pour dire le vrai mot. L'appartement de Mme Ariosti me représentait la
vie Italienne moderne que je goûte peu. Elle est trop imitée, trop
plaquée. Un maître d'hôtel nous reçut, vêtu à la mode anglaise, avec le
frac noir et le pantalon gris. Le salon où nous entrâmes était meublé à
la française, avec les bois clairs et sobres de notre dix-huitième
siècle, déplacés ici, alors qu'il est si facile de trouver, dans la
Vénétie toute voisine, de ces adorables mobiliers, d'un _rococo_ un peu
baroque, mais exquis de fantaisie originale et locale. La marquise
elle-même trônait là, ayant à sa portée, sur sa table, le dernier roman
français, et habillée dans un demi-deuil suprêmement élégant, qui
fleurait la rue de la Paix. L'œil exercé de M. Boudron n'y aurait certes
pas démêlé une faute d'orthographe. J'avais devant moi une Parisienne, ou
qui se voulait telle. La parfaite correction de sa toilette, _up to
date_,--comme disent si drôlement les Yankees, _à hauteur de
date_,--n'empêchait pas que le caractère de son visage, plutôt laid
d'ailleurs et trop creusé pour ses trente-cinq ans, ne restât
profondément individuel et tout à fait de son pays. Mme Ariosti avait ce
sérieux du regard, cette réflexion dans le pli de la bouche, cette force
de la physionomie qui se rencontrent si souvent de ce côté des Alpes et
si rarement de l'autre. Deux personnages lui tenaient compagnie. L'un
était un grand et fort jeune homme qui n'offrait pas un moindre contraste
entre sa mise et sa mine que la maîtresse du logis: son teint d'une
pâleur mate, ses cheveux très noirs, ses prunelles sombres et chaudes
dénonçaient le Méridional, et il n'avait rien sur lui qui ne vînt de
Londres, depuis ses bottines vernies jusqu'à sa cravate, et depuis son
veston jusqu'à la cigarette à bout de liège qu'il continua de fumer,
après nous avoir salués, avec un flegme tout britannique. Mais quels
yeux! La finesse aiguë et presque sauvage d'un compatriote de Machiavel y
avait passé pour me sonder jusqu'au tuf. L'autre visiteur, lui, pouvait
avoir quarante-cinq ans, cinquante, soixante ans. Comment déchiffrer un
âge sur une face glabre et grise d'Américain et dans une physiologie
toute en os et en nerfs? Seule la nationalité du personnage ne permettait
pas une minute de doute. Le flegme de celui-là n'était pas acquis. Son
anglomanie--lui aussi ne portait rien qui ne vînt de Regent Street et de
Piccadilly--s'accordait à son type. Ses yeux d'un bleu clair et froid ne
démentaient pas l'impassibilité avec laquelle il nous salua, quand la
marquise Ariosti nous eut présentés les uns aux autres:
--«Monsieur le prince de San Cataldo... Monsieur Ralph Kennedy...»
Ce nom n'eut pas plus tôt été prononcé, que la phrase du défiant M.
Boudron me revint à la pensée. La rencontre entre le collectionneur
d'outre-mer et le futur gendre de l'amateur parisien était trop
évidemment préméditée, et non moins préméditée la présence du prince
napolitain. J'ai su depuis qu'il était l'ami fidèle de la marquise. Les
deux complices dans la vente du tableau en litige se partageaient la
surveillance des deux acheteurs possibles. Cependant, Mme Ariosti
commençait, en s'adressant à moi, une longue histoire:
--«C'est un grand honneur pour moi, cher Maître (Elle aussi!), que votre
visite... M. George Courmansel m'a écrit que vous désiriez voir le
tableau qu'il attribue à l'_Amico d'Andrea da Solario_... Ce n'est pas
grand'chose. Mais j'y tiens beaucoup. Il m'a été légué par le meilleur
ami de mon pauvre mari. Le défunt marquis Ariosti et le comte Pappalardo
s'aimaient comme deux frères. Ce tableau me les rappelle tous deux... Il
m'est cher, bien cher...»
Le visage de la veuve inconsolée exprima cette mélancolie sans remède
qu'un vieux proverbe de je ne sais quelle province française raille si
gaiement: «Cheveux de veuve coupés, remariage dans l'année.» Mme Ariosti
avait dû, aux funérailles de feu son époux, être admirable de tragique.
Probablement une grande mèche de ses beaux cheveux noirs reposait en
effet dans le cercueil, roulée autour des mains jointes du marquis. Le
proverbe avait pourtant menti, grâce à la précaution que le sagace
gentilhomme avait prise. J'ai encore su cela depuis. Il avait légué sa
fortune à la marquise, sous condition. Une nouvelle union lui aurait
coûté cent mille francs de rente qui seraient allés à un neveu. Que ceci
soit une excuse auprès de votre sévérité, Madame, et de votre _gratin_,
pour la _combinazione_ qui installait chez la veuve un consolateur
inavoué! Durant cette courte oraison funèbre, le Napolitain avait eu
d'ailleurs une tenue incomparable. Les bouffées de sa cigarette étaient
montées vers le plafond avec componction, et le silencieux dégoût du
_gentleman_, froissé dans sa délicatesse la plus intime, contracta son
visage expressif quand le libre citoyen des États-Unis répondit en
français, avec un accent qui ajoutait au comique de son observation:
--«_Well!_ Cela, Madame, est le prix du tableau pour vous, qui vendez.
Cela n'est pas son prix pour moi, qui achète.»
Je reconnus à cette réponse qu'en dépit de ses élégances vestimentaires
et de ses acquisitions artistiques, M. Ralph Kennedy appartenait à la
plus grossière variété des millionnaires de son pays. Il n'y a guère de
milieu, dans cette étrange coterie des magnats du dollar. Ils se
raffinent ou ils se brutalisent à l'excès. La marquise Ariosti ne parut
pas avoir entendu cette phrase, qui continuait sans doute une
conversation commencée avant notre arrivée. Elle reprit, en s'adressant
toujours à moi:
--«Vous vous étonnerez, cher Maître, de ce que M. Courmansel vous aura
dit sans doute, que, tenant à ce tableau comme j'y tiens, j'aie pu
accepter l'idée de m'en défaire. Il vous aura dit aussi que le défunt
marquis avait créé un Institut technique de dentelle, pour restaurer une
industrie d'art qui fut une des gloires de notre ville. Vous connaissez
bien le point de Milan?... L'avenir de cette fondation était sa constante
pensée, durant sa dernière maladie. Il lui a par son testament attribué
les revenus d'une de nos terres... Cette année-ci a été très pluvieuse.
Une inondation a fait des dégâts qui ont compromis les récoltes... C'est
à ce moment que M. Courmansel a découvert la valeur de ce tableau, dont
nous savions bien qu'il était d'auteur. Nous ne savions pas de quel
auteur. En même temps, il m'a présenté quelqu'un qui m'a fait une offre.
J'ai cru voir là une coïncidence qui n'était pas uniquement naturelle...
Vous allez rire, mais nous autres Italiens--que voulez-vous?--nous
restons croyants, très croyants... Ah! ce sera un déchirement que de me
séparer de ce tableau, si je m'en sépare... Mais de tous les hommages que
l'on peut rendre à un mort, ne faut-il pas préférer celui qui s'adresse à
son œuvre, au meilleur de sa pensée et de son âme?...»
--«Je ne m'étais pas permis, Madame la Marquise,» dit Courmansel, «de
répéter à M. Monfrey ces raisons qui font tant d'honneur à votre
sensibilité.»
Le coquebin scientifique était de bonne foi en collaborant ainsi à ce que
j'ai su depuis être une effrontée comédie. Une voix répéta, comme un
écho:
--«Tant d'honneur...»
C'était celle du fumeur de cigarettes, du subtil San Cataldo qui jugea
sans doute,--à quels signes? je me le demande--que je n'étais pas
suffisamment ému par l'hommage rendu aux mânes de l'époux. Car il
interrompit cette moderne matrone d'Éphèse en ajoutant:
--«Mais, Marquise, le temps de M. Monfrey est précieux. Si vous le
permettez, je le mènerai voir la peinture...»
--«Non, Berto,» répondit Mme Ariosti. «J'irai bien moi-même...»
Elle se leva. Nous la suivîmes dans un salon plus petit, aux murs duquel
étaient suspendus plusieurs tableaux, dont un, voilé d'un rideau de soie
noire. La marquise vint à lui d'un pas presque religieux. De sa fine main
blanche, elle tira doucement ce rideau, et elle dit avec solennité:
--«Le voici.»