VI

Que le jeune homme sentît l'aversion cachée du père de sa fiancée, j'en

reçus la confidence même de sa bouche, ce surlendemain auquel j'arrive,

et tandis que nous gagnions de compagnie le palais Ariosti. La marquise

avait fait attendre sa réponse vingt-quatre heures. J'avais passé ces

deux jours à m'exalter et à me meurtrir le cœur tour à tour, dans les

délices et les mélancolies des villes _revisitées_. Vous n'aurez pas

toujours vos vingt-six ans, Madame, ni cette élasticité intérieure. A cet

âge on est si nouveau aux choses, et les choses vous sont si nouvelles!

Dès l'heure où l'on aime à se ressouvenir, on vieillit. Je suis vieux

alors, ah! bien vieux. Excepté pour ce qui vous touche, je n'ai plus

d'émotions que rétrospectives. J'avais donc erré à travers les musées et

les églises de Milan, y cherchant, y retrouvant tant de nobles œuvres

dont je vous ai déjà nommé les auteurs,--y cherchant, y retrouvant mon

fantôme, un autre moi-même, un Monfrey bien différent du désabusé

d'aujourd'hui, non point par la sensibilité, mais par l'espérance, mais

par cette fièvre d'attente, ce frissonnement enivré du départ pour la

vie.--Rien n'avait changé, au contraire, des tableaux d'autrefois. Quelle

leçon pour un artiste! Quel conseil d'appuyer son être sur son art tout

simplement, sur cette besogne qui, réussie ou manquée, échappe du moins à

l'action meurtrière du temps! La sensation nous déçoit. Le sentiment nous

trompe. Ceux ou celles que nous aimons vieillissent et changent. La

beauté, une fois fixée sur une toile, sur un pan de muraille, sur un

panneau, survit dans son impérissable jeunesse aux yeux qui l'ont

contemplée, à la main qui l'a copiée, au cœur qui l'a idolâtrée. C'est

vrai, mais la Beauté peinte ou sculptée, si elle ne périt pas, n'aime

pas. Si les bouches de femmes qui sourient dans les tableaux ne se fanent

pas, si elles ne mentent pas, elles ne prononceront jamais de ces paroles

qui ouvrent devant notre âme extasiée les perspectives infinies du

bonheur. Toutes ces idées,--d'autres encore que je ne vous dis pas, à

quoi bon?--remuées en moi par ces courses à travers cette ville, chère à

ma première jeunesse, m'avaient attendri profondément. Elles faisaient de

moi un auditeur de choix pour un amoureux, comme ce naïf George

Courmansel, en plein élan de sa destinée. N'était-il pas à l'aube de ce

rêve réalisé: un mariage d'amour? Je l'écoutais donc me dire, d'un accent

si frémissant, si vrai:

--«Ah! cher Maître, vous ne vous doutez pas du service que vous m'avez

rendu avant-hier.... Je peux bien vous avouer cela: M. Boudron n'est pas

toujours très juste pour moi. C'est si naturel. Il a aimé passionnément

sa femme. Notre bonheur, à Christiane et à moi, l'irrite par

instants,--sans même qu'il s'en doute. Nous lui rendons trop présent un

passé qui lui a été trop cher.--Alors, tout lui sert de prétexte pour me

bousculer, vous avez vu, depuis mon oubli de m'habiller, l'autre soir,

jusqu'au refus opposé par la marquise Ariosti à mes demandes de

photographies... Mais il m'aime, au fond, et il est si heureux quand on

me montre de la bienveillance. Ce que vous avez dit de ma découverte, à

propos du prétendu Léonard, lui est allé au cœur. Il en a parlé à

Christiane. «Décidément,» lui a-t-il dit, «notre George est quelqu'un.»

Et il a ajouté: «Nous le verrons à l'Institut.»... Ah! si je pouvais en

être, bien des préventions qu'il a, tomberaient! Si j'avais seulement le

prix Bordin que l'Académie des Beaux-Arts décerne au meilleur ouvrage sur

l'esthétique et l'histoire de la peinture?... Car enfin, quand mon

_Cristoforo_ paraîtra, ce sera tout de même un fier morceau d'histoire de

la peinture. Tâchez de lui dire combien vous aurez aimé le tableau que

nous allons voir. Car vous l'aimerez. Je me fais d'avance une fête de

votre surprise... Et si vous étiez déçu,--on ne sait jamais,--ne le lui

dites pas trop. Mais vous ne serez pas déçu...»

Il me prononçait cette demi-objurgation devant la porte de la casa

Ariosti, une grande bâtisse toute neuve au premier étage de laquelle--le

_piano nobile_--habitait la marquise. J'avais vu, l'avant-veille, chez le

comte Varegnana, le type de la grande existence Italienne historique,

pour dire le vrai mot. L'appartement de Mme Ariosti me représentait la

vie Italienne moderne que je goûte peu. Elle est trop imitée, trop

plaquée. Un maître d'hôtel nous reçut, vêtu à la mode anglaise, avec le

frac noir et le pantalon gris. Le salon où nous entrâmes était meublé à

la française, avec les bois clairs et sobres de notre dix-huitième

siècle, déplacés ici, alors qu'il est si facile de trouver, dans la

Vénétie toute voisine, de ces adorables mobiliers, d'un _rococo_ un peu

baroque, mais exquis de fantaisie originale et locale. La marquise

elle-même trônait là, ayant à sa portée, sur sa table, le dernier roman

français, et habillée dans un demi-deuil suprêmement élégant, qui

fleurait la rue de la Paix. L'œil exercé de M. Boudron n'y aurait certes

pas démêlé une faute d'orthographe. J'avais devant moi une Parisienne, ou

qui se voulait telle. La parfaite correction de sa toilette, _up to

date_,--comme disent si drôlement les Yankees, _à hauteur de

date_,--n'empêchait pas que le caractère de son visage, plutôt laid

d'ailleurs et trop creusé pour ses trente-cinq ans, ne restât

profondément individuel et tout à fait de son pays. Mme Ariosti avait ce

sérieux du regard, cette réflexion dans le pli de la bouche, cette force

de la physionomie qui se rencontrent si souvent de ce côté des Alpes et

si rarement de l'autre. Deux personnages lui tenaient compagnie. L'un

était un grand et fort jeune homme qui n'offrait pas un moindre contraste

entre sa mise et sa mine que la maîtresse du logis: son teint d'une

pâleur mate, ses cheveux très noirs, ses prunelles sombres et chaudes

dénonçaient le Méridional, et il n'avait rien sur lui qui ne vînt de

Londres, depuis ses bottines vernies jusqu'à sa cravate, et depuis son

veston jusqu'à la cigarette à bout de liège qu'il continua de fumer,

après nous avoir salués, avec un flegme tout britannique. Mais quels

yeux! La finesse aiguë et presque sauvage d'un compatriote de Machiavel y

avait passé pour me sonder jusqu'au tuf. L'autre visiteur, lui, pouvait

avoir quarante-cinq ans, cinquante, soixante ans. Comment déchiffrer un

âge sur une face glabre et grise d'Américain et dans une physiologie

toute en os et en nerfs? Seule la nationalité du personnage ne permettait

pas une minute de doute. Le flegme de celui-là n'était pas acquis. Son

anglomanie--lui aussi ne portait rien qui ne vînt de Regent Street et de

Piccadilly--s'accordait à son type. Ses yeux d'un bleu clair et froid ne

démentaient pas l'impassibilité avec laquelle il nous salua, quand la

marquise Ariosti nous eut présentés les uns aux autres:

--«Monsieur le prince de San Cataldo... Monsieur Ralph Kennedy...»

Ce nom n'eut pas plus tôt été prononcé, que la phrase du défiant M.

Boudron me revint à la pensée. La rencontre entre le collectionneur

d'outre-mer et le futur gendre de l'amateur parisien était trop

évidemment préméditée, et non moins préméditée la présence du prince

napolitain. J'ai su depuis qu'il était l'ami fidèle de la marquise. Les

deux complices dans la vente du tableau en litige se partageaient la

surveillance des deux acheteurs possibles. Cependant, Mme Ariosti

commençait, en s'adressant à moi, une longue histoire:

--«C'est un grand honneur pour moi, cher Maître (Elle aussi!), que votre

visite... M. George Courmansel m'a écrit que vous désiriez voir le

tableau qu'il attribue à l'_Amico d'Andrea da Solario_... Ce n'est pas

grand'chose. Mais j'y tiens beaucoup. Il m'a été légué par le meilleur

ami de mon pauvre mari. Le défunt marquis Ariosti et le comte Pappalardo

s'aimaient comme deux frères. Ce tableau me les rappelle tous deux... Il

m'est cher, bien cher...»

Le visage de la veuve inconsolée exprima cette mélancolie sans remède

qu'un vieux proverbe de je ne sais quelle province française raille si

gaiement: «Cheveux de veuve coupés, remariage dans l'année.» Mme Ariosti

avait dû, aux funérailles de feu son époux, être admirable de tragique.

Probablement une grande mèche de ses beaux cheveux noirs reposait en

effet dans le cercueil, roulée autour des mains jointes du marquis. Le

proverbe avait pourtant menti, grâce à la précaution que le sagace

gentilhomme avait prise. J'ai encore su cela depuis. Il avait légué sa

fortune à la marquise, sous condition. Une nouvelle union lui aurait

coûté cent mille francs de rente qui seraient allés à un neveu. Que ceci

soit une excuse auprès de votre sévérité, Madame, et de votre _gratin_,

pour la _combinazione_ qui installait chez la veuve un consolateur

inavoué! Durant cette courte oraison funèbre, le Napolitain avait eu

d'ailleurs une tenue incomparable. Les bouffées de sa cigarette étaient

montées vers le plafond avec componction, et le silencieux dégoût du

_gentleman_, froissé dans sa délicatesse la plus intime, contracta son

visage expressif quand le libre citoyen des États-Unis répondit en

français, avec un accent qui ajoutait au comique de son observation:

--«_Well!_ Cela, Madame, est le prix du tableau pour vous, qui vendez.

Cela n'est pas son prix pour moi, qui achète.»

Je reconnus à cette réponse qu'en dépit de ses élégances vestimentaires

et de ses acquisitions artistiques, M. Ralph Kennedy appartenait à la

plus grossière variété des millionnaires de son pays. Il n'y a guère de

milieu, dans cette étrange coterie des magnats du dollar. Ils se

raffinent ou ils se brutalisent à l'excès. La marquise Ariosti ne parut

pas avoir entendu cette phrase, qui continuait sans doute une

conversation commencée avant notre arrivée. Elle reprit, en s'adressant

toujours à moi:

--«Vous vous étonnerez, cher Maître, de ce que M. Courmansel vous aura

dit sans doute, que, tenant à ce tableau comme j'y tiens, j'aie pu

accepter l'idée de m'en défaire. Il vous aura dit aussi que le défunt

marquis avait créé un Institut technique de dentelle, pour restaurer une

industrie d'art qui fut une des gloires de notre ville. Vous connaissez

bien le point de Milan?... L'avenir de cette fondation était sa constante

pensée, durant sa dernière maladie. Il lui a par son testament attribué

les revenus d'une de nos terres... Cette année-ci a été très pluvieuse.

Une inondation a fait des dégâts qui ont compromis les récoltes... C'est

à ce moment que M. Courmansel a découvert la valeur de ce tableau, dont

nous savions bien qu'il était d'auteur. Nous ne savions pas de quel

auteur. En même temps, il m'a présenté quelqu'un qui m'a fait une offre.

J'ai cru voir là une coïncidence qui n'était pas uniquement naturelle...

Vous allez rire, mais nous autres Italiens--que voulez-vous?--nous

restons croyants, très croyants... Ah! ce sera un déchirement que de me

séparer de ce tableau, si je m'en sépare... Mais de tous les hommages que

l'on peut rendre à un mort, ne faut-il pas préférer celui qui s'adresse à

son œuvre, au meilleur de sa pensée et de son âme?...»

--«Je ne m'étais pas permis, Madame la Marquise,» dit Courmansel, «de

répéter à M. Monfrey ces raisons qui font tant d'honneur à votre

sensibilité.»

Le coquebin scientifique était de bonne foi en collaborant ainsi à ce que

j'ai su depuis être une effrontée comédie. Une voix répéta, comme un

écho:

--«Tant d'honneur...»

C'était celle du fumeur de cigarettes, du subtil San Cataldo qui jugea

sans doute,--à quels signes? je me le demande--que je n'étais pas

suffisamment ému par l'hommage rendu aux mânes de l'époux. Car il

interrompit cette moderne matrone d'Éphèse en ajoutant:

--«Mais, Marquise, le temps de M. Monfrey est précieux. Si vous le

permettez, je le mènerai voir la peinture...»

--«Non, Berto,» répondit Mme Ariosti. «J'irai bien moi-même...»

Elle se leva. Nous la suivîmes dans un salon plus petit, aux murs duquel

étaient suspendus plusieurs tableaux, dont un, voilé d'un rideau de soie

noire. La marquise vint à lui d'un pas presque religieux. De sa fine main

blanche, elle tira doucement ce rideau, et elle dit avec solennité:

--«Le voici.»

La dame qui a perdu son peintre · 第 14 / 83 题