III

Le propriétaire actuel de la tendre Cassandra dei Rangoni porte un nom,

Madame, que vous connaissez peut-être, pour avoir rencontré à

Saint-Moritz quelqu'un de ses neveux ou cousins. Il s'appelle le comte

Andrea da Varegnana. Il descend en très droite ligne d'un Andrea

Varegnana, décapité sur la place publique de Ferrare, le 12 du mois

d'août de l'année de grâce 1662, en compagnie de Giovanni Ludovico Pio di

Carpi. Ils avaient comploté d'assassiner le duc Borso d'Este. L'héritier

de ce tragique personnage est un homme de soixante et onze ans

aujourd'hui, dont la haute mine n'aurait pas déparé la cour du tyran que

voulut tuer son aïeul. Tel je l'avais quitté, voici un quart de siècle,

tel je le retrouvai quand je lui eus fait passer ma carte de visite. Tel,

ou presque. Il est tout blanc maintenant, mais il se tient si droit et il

reste si mince. La congestion guette son teint trop chaud, d'innombrables

rides plissent son visage, mais il conserve cette noblesse de traits qui

donne à ces têtes Italiennes, lorsqu'elles ont vraiment de la race, une

beauté indestructible. Si je maniais la plume comme le crayon, je vous

dessinerais un fier croquis de ce grand seigneur dans le cadre de ce

vieux palais, rempli de trésors hérités. Ce n'est pas de lui que vous

diriez, comme de mon pauvre ami Michel Mayence et de sa collection, quand

nous la visitâmes et qu'il était ivre de vous montrer ses Primitifs: «Il

n'est pas le propriétaire de son musée. Il en est le portier.»... Je

rectifie. Le palais Varegnana n'est pas très vieux,--pour l'Italie. Il

date de 1625 et il a été construit par le plus célèbre architecte

milanais, Francesco Maria Richini, dans un style d'un baroque hardi et

vigoureux. L'escalier énorme tourne sous un plafond auquel sont appendus

plusieurs chapeaux de cardinaux. Les Varegnana en ont eu cinq ou six dans

leur famille. Des bas-reliefs antiques s'encastrent partout dans les

murs, et, sur la rampe, de place en place, surgissent des vases de

marbre. Les domestiques abondent, attestant la large vie du comte,

dépensée tout entière entre ce palais, sa villa de Varese et ses immenses

domaines. Venu lui-même au-devant de moi, il se tenait sur le palier du

premier étage, avec cette politesse un peu cérémonieuse des vieilles gens

de son pays. Les larges portes des salons en enfilade, ouvertes derrière

sa haute silhouette, laissaient voir la profusion de tableaux, de

statues, de meubles rares, de tapisseries qui décorent cet appartement,

où il habite à même ses admirables objets, solitaire, car il ne s'est

jamais marié. Mais j'imagine qu'il aura eu, dans ce facile Milan, quelque

liaison à l'Italienne, fidèle et passionnée. Si le comte Andrea n'est pas

un personnage de roman, qui donc en est un? S'il n'a pas connu de secrets

et profonds bonheurs, d'où viendrait cette expression songeuse, comme

répandue sur cette physionomie si mâle, à laquelle un nez en bec d'aigle

donnerait aisément un accent altier? D'où cette douceur attendrie dans

ces yeux bruns qui lancent si vite d'impérieux éclairs? Et puis, s'il

n'avait pas été le prisonnier d'une intimité trop chère, n'aurait-il pas

cherché un autre emploi à ses facultés qui sont grandes? Tout son travail

aura consisté à classer les trésors amassés dans sa maison par plusieurs

générations de riches patriciens, amateurs d'art, à éliminer les douteux,

à compléter l'ensemble, et à écrire ou faire écrire sur eux un livre qui

n'est pas dans le commerce. J'en ai extrait la petite notice citée plus

haut. Elle a été recueillie dans une note d'un manuscrit de la

_Biblioteca Estense_ à Modène. Ce petit détail a son importance, vous

allez voir. Et maintenant, Madame, que je vous ai présenté le digne

possesseur du Léonard,--vous aviez raison, certains collectionneurs

outragent par leur seule existence les tableaux qu'ils ont achetés de

leur argent,--j'arrive tout de go à notre entretien du premier jour. Je

vous passe les compliments, qu'en sa qualité d'hôte, le comte Varegnana

crut devoir me faire à l'infini, sur l'illustration de mon nom, ma

cravate de commandeur, ma future entrée à l'Institut, mes anciennes ou

nouvelles œuvres, et c'était des excuses infinies de ne connaître tant

de merveilles que par la photographie.

--«Je ne suis qu'un pauvre provincial,» disait-il. «Je ne suis pas allé à

Paris deux fois depuis que vous êtes venu ici tout jeune homme. Ce n'est

pas d'hier.»

--«Comme je vous comprends!...» lui répondis-je. «C'est moi qui ne

voyagerais jamais si j'avais votre palais, vos tableaux, votre ciel...»

Le Milanais hocha sa tête, modestement. Les Italiens sont ainsi. Ces

éternels païens ont-ils peur, en se vantant, de provoquer ce mauvais sort

que leur ancêtres personnifiaient dans Némésis, l'exécutrice de la

jalousie des dieux? Redoutent-ils l'envie plus certaine des hommes? J'ai

observé qu'ils ont toujours un recul devant l'éloge excessif. Dans ce

cas, ils déprécient humblement ce qu'ils possèdent, et dont, au fond, ils

sont si fiers.

--«Mon palais?» dit Varegnana, «mais il tombe en ruines!... Ce ciel bleu?

mais Milan, l'hiver, c'est la Sibérie!... En été, c'est le Sahara!... Mes

tableaux? je les ai tant vus, et ils sont bien ordinaires!...»

--«Et votre Léonard? Vous osez prétendre que votre Léonard est

ordinaire?...»

J'eus à peine prononcé cette phrase destinée à hâter ma visite dans les

salons, et mon pèlerinage au portrait de la Dame qui vous ressemble; je

crus discerner le passage d'une ombre sur les traits et dans les yeux de

mon interlocuteur. Sa main,--il l'a très belle et il la montre

volontiers,--se crispa sur un des bibelots posés près de lui, un large

poignard de miséricorde à poignée ciselée, d'or et d'acier. Sans doute,

ma question sur le Léonard lui était pénible, car mon regard ayant suivi

son geste, il dit:

--«Ah! ce poignard vous intéresse?» Et, me le tendant: «J'avoue que lui,

du moins, n'est pas ordinaire. C'est une _langue de bœuf_ donnée par

l'empereur Charles-Quint, après Pavie, à un Varegnana qui s'était

distingué dans la bataille...» Puis, après un silence, et brusquement,

comme quelqu'un qui juge puéril de ne pas aller droit au fait, si pénible

soit-il: «Mon Léonard? On ne vous a donc pas raconté que ce n'est plus un

Léonard?...»

--«Ce n'est plus un Léonard?...» demandai-je. Ma surprise, qui n'était

pas jouée, parut procurer à l'aimable homme une impression de

soulagement.

--«Alors,» fit-il, «on ne vous en a pas encore parlé?... Cela viendra...

D'ailleurs,»--et son visage traduisit la détermination douloureuse du

collectionneur trop épris de ses objets pour ne pas les vouloir tous

authentiques.--«D'ailleurs, c'est mieux ainsi. Du moment que je sais,

moi, que ce n'est pas un Léonard, qu'est-ce que cela me fait que tout le

monde dise: c'est un Léonard?... Et ce n'en est pas un, hélas! Tenez,

jugez-en vous-même, maintenant que je vous ai parlé...»

Il s'était levé, et, de son pas demeuré alerte, il me conduisait à

travers son appartement. Nous autres peintres, nous avons tous plus ou

moins la mémoire des yeux. Je me rappelais, après tant d'années, la

distribution des pièces, avec assez d'exactitude pour m'en rendre compte:

Varegnana avait changé le portrait de place. Il l'avait exilé du chevalet

où il figurait dans ce qu'il appelait sa _tribune_. Vous êtes allée à

Florence, Madame. Vous vous rappelez, aux _Offices_, la salle octogone

qui porte ce nom, où rayonne, dans la splendeur dorée de sa nudité, la

Vénus couchée du Titien. C'est là que les ducs de Toscane avaient réuni

les joyaux de leur galerie. Le comte, lui aussi, a des merveilles dans sa

tribune: un Francesco Francia, entre autres, qu'il sera pourtant

difficile de débaptiser. Il est signé: «_Vincentii Desiderii

Votum--Francie Expressum Manu_...» Mais il ne s'agit ni du Francia ni de

la tribune du palais Varegnana. Il s'agit du Léonard--ou ex-Léonard. Son

chevalet,--une merveille de lutrin pieusement adaptée à ce profane

usage,--portait son deuil sous la forme d'un vieil infolio relié en

maroquin noir et clouté d'argent. Le tableau lui-même était relégué dans

la dernière chambre, un réduit plus obscur où s'entassaient pêle-mêle des

bibelots de second ordre,--pour cette collection. Le panneau, que je

reconnus aussitôt, était appendu au mur, à contre-jour. Ah! c'était bien

le profil délicieux dont je me souvenais, et il me parut plus délicieux

encore, à cause de son air de famille avec une autre dame, celle dans la

compagnie de laquelle j'entendais chanter,--pas beaucoup de jours

auparavant:

... Puisqu'ici-bas toute âme

Donne à quelqu'un

Sa musique, sa flamme,

Ou son parfum...

La ligne fine du front si intelligent, du nez si délicat, de la bouche si

souple, si tendre, se détachait sur un fond très sombre, une paroi

revêtue d'un tapis d'un vert noir dans laquelle s'ouvrait une étroite

fente. Un paysage, immense et miniaturé, s'apercevait par cette baie. Il

se composait d'une rivière sinueuse entre des châteaux, avec des glaciers

bleuâtres tout au fond. Les perles de la résille luisaient dans les

cheveux sombres, massés comme ceux d'Aréthuse sur les médailles

syracusaines. D'autres perles mêlées à des rubis, brodaient le velours du

corsage. Une chaude couleur pâle et ambrée, celle qu'a depuis cherchée

Henner, était répandue sur la chair du visage et sur celle des mains.

J'eus de nouveau la sensation du chef-d'œuvre, et je m'écriai, après

quelques minutes de contemplation silencieuse:

--«Je vous affirme qu'on vous a trompé. De qui voulez-vous que ce soit

ce miracle d'art, sinon du Vinci?...»

--«_Magari!_[1]» répliqua le comte Varegnana avec un soupir. «Mais déjà

mon ami, le sénateur Morelli, m'avait donné des doutes... Vous ne l'avez

pas connu, Morelli? Non?... Mais vous avez entendu parler de ses

livres?... Non encore. Ah! que vous êtes heureux!»

[1] Plût à Dieu!

--«Pourquoi?» interrogeai-je.

--«Parce que vous pouvez admirer tranquillement les œuvres qui vous

plaisent, sans que le démon de la critique vous souffle à l'oreille:

Es-tu bien sûr que ce tableau soit authentique?... Ce Morelli était

d'ailleurs un homme d'infiniment d'esprit et de goût. Que d'après-midi

exquises j'ai passées avec lui, ici! Je le vois encore, avec son sourire

caustique perdu entre une moustache et une barbiche qui lui donnaient

l'aspect d'un officier. Sa thèse favorite était que durant les trois ou

quatre siècles qui nous séparent du Quattrocento et de la Renaissance,

les actes de baptême des tableaux ont dû être falsifiés dans une

proportion énorme. Une famille avait-elle une toile de l'école de Luini?

Pour lui donner une valeur, elle a dû bien vite arriver à dire que la

toile était de Luini. Les marchands qui vendaient des tableaux aux

amateurs ont dû, eux aussi, ennoblir de leur mieux leur marchandise, et

les amateurs insister sur cet ennoblissement, une fois le tableau

acheté. Il m'a fallu tout mon honneur de gentilhomme pour substituer sur

ce cadre un nom à un autre...»

J'observai, en effet, qu'une mince bande de cuivre gravée était appliquée

au bas. On y lisait, au lieu du prestigieux: «Lionardo da Vinci», ces

mots que le comte allait m'expliquer: «Amico di Solario. 1515.»

--«Jusqu'ici rien que de très sage,» continua-t-il, «et rien que de très

sage non plus dans cette autre idée de Morelli que les dessins des

maîtres ont dû, en revanche, être très peu sophistiqués. Ils n'ont été

recherchés que par des connaisseurs qui prisaient d'abord l'authenticité.

Voilà donc un procédé tout trouvé pour vérifier les toiles: les comparer

aux dessins des artistes auxquels elles sont attribuées. Dans ces

dessins, nous saisissons nettement les procédés propres à chaque peintre

et qui sont sa vraie signature, celle qu'aucun faussaire ne saurait

contrefaire: les extrémités d'abord. Il fallait entendre Morelli vous

décrire les mains des personnages de Botticelli, tout osseuses, avec les

ongles coupés carrés!... Et puis il y a les oreilles, les cheveux, les

plis des étoffes... Quand ces particularités, bien observées dans les

dessins, manquent dans les toiles, les toiles ne sont pas du même maître

que les dessins, du moment que nous sommes sûrs de l'authenticité des

dessins. Vous saisissez la force du raisonnement...»

--«J'en saisis surtout la subtilité,» répondis-je. «Un maître peut

pourtant varier ses manières...»

--«Sans doute, sans doute...» répliqua le comte. «Mais jusqu'à un point,

et pas au delà... D'ailleurs, les faits sont les faits. Avec ce principe,

Morelli a renouvelé l'histoire de l'art Italien. Je vous prêterai ses

ouvrages, vous verrez quelle force de logique, quelle pénétration! Il a

eu des élèves bien remarquables aussi, les Venturi, les Frizzoni, les

Berenson... Et puis est venue, comme toujours, la tourbe des imitateurs.

Maintenant c'est une fureur, une maladie. Dès qu'un tableau n'est pas

authentiqué par des témoignages contemporains, absolument indiscutables,

un critique surgit qui en conteste l'auteur. A peine si ces messieurs

laissent à Léonard, pour revenir à lui, la Joconde et deux ou trois

petites œuvres. Plus un Giorgione n'est certain. Les Titien se

transforment tous en des Bonifazio. On a imaginé une dynastie: Bonifazio

I, Bonifazio II, Bonifazio III. J'appelle ces débaptiseurs, moi, des

iconoclastes. Mais,» acheva-t-il sur un soupir, «les iconoclastes ont

quelquefois brisé des statues de faux dieux...»

--«Alors, ce tableau?...» demandai-je en lui montrant le panneau qui

avait servi de prétexte à cette dissertation. Vous m'en pardonnerez le

pédantisme, Madame. Elle était nécessaire pour donner son sens à la suite

de l'histoire. D'ailleurs, vous pourrez, en citant ces quelques noms de

critiques et ces quelques idées, taquiner les _intellectuelles_ de vos

amies qui veulent être dans tous les rapides. Le train serait trop

modeste.

--«Ce tableau était un faux dieu,» répartit le vieux collectionneur. «Le

sénateur Morelli l'avait soupçonné, je vous l'ai dit. Vous noterez des

inexactitudes de dessin. Tenez, dans la ligne du cou, dans la forme de la

tête visible sous les cheveux. Or Léonard avait tant étudié l'anatomie...

L'étoffe est rigide, sommairement traitée. Vous savez comme il a été

préoccupé de la souplesse des vêtements... Fermez les yeux, ici, à cette

distance. Ce modelé n'est pas le sien. Rouvrez-les, ayez une impression

d'ensemble. Il y a du Flamand dans cette peinture. Oui, voilà ce que me

disait Morelli, et puis, je lui rappelais le portrait d'Isabelle

d'Aragon. C'est même pour cette raison qu'il l'a examiné. Il a conclu que

cette femme de l'Ambrosiana était d'un certain Ambrogio de Predis. Mais

cela, jamais, jamais!... Au lieu que celui-ci... Regardez l'inscription

d'abord...»

Il prit entre ses vieilles mains,--elles en tremblaient

d'émotion--l'objet contesté, et, retournant le panneau, il me montra ces

mots écrits sur le bois: _Di Lionardo pitore fiorentino_.

--«Voilà» continua-t-il, «la preuve que Morelli avait deviné juste. Vous

ne vous rappelez certainement pas que dans mon ancien catalogue j'avais

fait transcrire une page empruntée à un manuscrit du notaire Ferrarais

Ugo Caleffino qui se trouve à la _Biblioteca Estense_, de Modène? Il y a

le double au _British Museum_, copié par le même personnage, un certain

Giulio Mosti. Seulement celui du _British_, ce que je ne savais pas, a sa

date: 1581. Suivez-moi bien. La page en question est une note spéciale à

ce manuscrit de Modène. Elle manque à celui de Londres. En examinant de

près ce manuscrit de Modène, on a constaté que cette note n'était pas de

la même écriture que le contexte. Elle est au contraire de la même

écriture que les mots tracés sur l'envers de ce panneau. Donc la note a

été écrite par la même main qui a indiqué Léonard comme auteur du

panneau, et, sans doute, postérieurement à 1581. Quand ces détails

m'eurent été rapportés, je fis faire des recherches dans mes archives et

je retrouvai la lettre par laquelle ce tableau a été offert en 1745, à

mon arrière grand-oncle, le cardinal Varegnana, celui qui a vraiment

fondé ce petit musée. Cette lettre, étudiée à la loupe, a révélé la même

main qui avait tracé le _di Lionardo pitore fiorentino_ et fabriqué la

note du manuscrit de Modène. Pourquoi? C'est trop clair. C'est un

monseigneur Pierotto, un abbé peu scrupuleux, lequel, ayant en sa

possession ce tableau, lui a constitué ainsi un état civil, de bonne foi

peut-être, je parle pour l'attribution, car nous avons aussi découvert

que le portrait était connu à Modène, où il était appelé: _La Sœur de la

Joconde_.»

--«Il peut donc être de Léonard, en dépit de son faux état civil,»

interrompis-je, «et même d'une sœur de la Joconde.»

--«Monna Lisa n'avait pas de sœur,» reprit le comte, «pas plus que

Domitilla dei Rangoni. C'est établi sur les documents les mieux vérifiés.

D'ailleurs voici qui coupe court à tout: il existe à l'Académie de Venise

un dessin de la même tête,--vous entendez, exactement la même,--avec les

mêmes perles, ou presque les mêmes. Les variantes sont insignifiantes.

C'est, sans conteste, une étude pour ce portrait. Or les coups de crayon,

dans ce dessin, vont de droite à gauche, et dans tous les dessins de

Léonard, ils vont de gauche à droite, puisque Léonard dessinait comme il

écrivait, de la main gauche. Si ce n'est pas une démonstration, cela, que

vous faut-il?...»

--«Ce qu'il me faut? Un auteur pour ce chef-d'œuvre...» répondis-je.

«Vous me racontez une histoire d'une ingéniosité surprenante, j'en

conviens, mais je suis peintre. Je sais que les tableaux ne se fabriquent

pas tout seuls, par génération spontanée. Si celui-ci n'est pas du

Léonard qui a fait la _Belle Ferronnière_ du Louvre et l'_Isabelle_ de

_l'Ambrosienne_, de qui est-il? Qu'est-ce que c'est que cet _Amico_ qui

n'aurait jamais peint que cette merveille et puis rien?...»

--«_Amico_ n'est pas un nom,» dit le comte Varegnana. «Un de vos

compatriotes, un jeune critique d'art de grand avenir, M. Courmansel, a

suggéré l'existence d'un artiste, très intimement lié avec Andrea

Solario,--l'ami par excellence de ce peintre. Nous savons que ce maître

fut appelé de Milan en France, sur l'indication de Charles de Chaumont,

pour décorer le château de Gaillon qui appartenait au cardinal d'Amboise.

M. Courmansel a retrouvé ici plusieurs lettres d'Andrea, où celui-ci

parle avec d'extraordinaires éloges, d'un élève, un certain Cristoforo,

qu'il avait emmené avec lui. Or le dessin qui est à Venise présente cette

particularité, qu'inscrit au catalogue sous le nom d'Andrea Solario, il

porte une signature effacée où M. Courmansel est arrivé à déchiffrer un

X. C'était la première lettre des mots _Xofori opus_,--_ouvrage de

Cristoforo_. Ce fut un trait de lumière. Andrea quitta la France en 1509,

pour aller où? A Anvers dont l'école exerçait alors une attraction si

puissante sur les peintres italiens. Son élève était avec lui. Ainsi

s'explique le mélange de finesse lombarde et de précision flamande qui se

reconnaît dans ce portrait, comme aussi dans les tableaux d'Andrea vers

cette même époque, par exemple l'_Ecce Homo_ du Poldi... Lancé sur cette

piste, M. Courmansel s'est demandé si ce Cristoforo qui a pu exécuter un

portrait de cette force n'avait pas produit un certain nombre des œuvres

attribuées à Solario. J'avoue que je ne le suivais pas sur cette voie,

car enfin cet X du dessin était douteuse. Je m'étonnais qu'aucune autre

trace ne se trouvât nulle part... Cette trace, elle existe. Nous avons un

tableau,--et un très remarquable tableau,--qui rappelle beaucoup ma

fausse Cassandra, et celui-là est signé en toutes lettres _Xoforus

Mediolanensis_ et daté, 1517... Il est chez la marquise Ariosti, une de

mes cousines éloignées. Il lui a été légué par un vieux commensal de sa

maison, une espèce de parasite qui servait de tête de Turc à tout le

monde, un comte Francesco Pappalardo. C'était un vieux maniaque qui

dépensait ses quelques sous à des achats de tableaux. Il n'en avait

qu'une douzaine, de premier ordre. Tous sont allés au musée de sa ville

natale, excepté celui-là, un portrait aussi. On l'avait si maltraité chez

mes cousins, qu'il aurait eu le droit de les détester. Et il leur laisse

cette peinture, qui va être d'un prix inestimable maintenant!... Je

m'étonne que vous n'ayez pas entendu parler de cette découverte de M.

Courmansel? Toutes les revues d'art, non seulement de France et d'Italie,

mais d'Allemagne et d'Amérique, ont déjà engagé des discussions

passionnées, non pas sur l'existence de l'_Amico di Solario_,--elle ne

fait plus doute,--mais sur l'étendue de ses travaux. On est en train de

lui donner toute une partie d'abord de l'œuvre d'Andrea: la _Vierge au

coussin vert_ et le portrait de Charles d'Amboise au Louvre, des _tondi_

de Cesare da Sesto, de Marco d'Oggionno, de Boltraffio. M. Courmansel

soutient que le portrait de l'Ambrosiana est de lui. Il me suffit, à moi,

qu'il ait fait ce panneau», ajouta-t-il, et tout en rattachant à son clou

l'image de la fausse Cassandra, il poussa un profond soupir. Puis, avec

cette grâce aisée, et si humaine que les Italiens expriment d'une manière

intraduisible quand ils appellent quelqu'un: _simpatico_: «Bah! A

quelque chose malheur est bon, comme vous dites. Ma pauvre Dame a perdu

son peintre, mais ce jeune Courmansel, lui, a trouvé une femme charmante.

Il est fiancé avec une jeune fille, une mademoiselle Boudron, que le père

ne lui aurait certainement pas donnée, sans sa découverte. Ce Boudron est

un ancien commerçant qui s'est improvisé amateur d'art, fortune faite, et

qui travaille dans les Primitifs,--un original!... Mais vous les

rencontrerez, si vous restez un peu à Milan. Ils y sont. Le jeune

Courmansel y met la dernière main à son livre sur Cristoforo Saronno.

C'est le nom qu'il suggère maintenant. Ses inductions l'ont amené à

croire que son artiste était de cette petite ville. Il en conclut qu'il

avait dû en prendre le nom, comme Andrea avait pris le nom de sa patrie,

Solario, un petit village de la province de Côme. C'est beaucoup

d'hypothèses, mais _sara_!...»

La dame qui a perdu son peintre · 第 12 / 83 题