II

Un vieil homme à barbe grise, voûté, toussant, qui, les mains croisées

derrière le dos, se promenait sur le perron, de long en large, se

précipita à notre rencontre. Respectueusement il aida M. Lechat à

descendre de voiture.

--Eh bien! père la Fontenelle, as-tu été chercher le vétérinaire, pour

la vache?

--Oui, monsieur Lechat.

--D’abord, ôte ton chapeau... Est-ce dans ton monde qu’on apprend aux

domestiques à parler aux maîtres la tête couverte?... C’est bien... Et

qu’est-ce qu’il a dit, le vétérinaire?

--Il a dit qu’il fallait abattre la vache, monsieur Lechat.

--C’est un serin, ton vétérinaire... Abattre une vache de cinq cents

francs!... Tu me feras le plaisir, mon père la Fontenelle, de conduire

la vache, toi-même, tu entends!... toi-même, au rebouteux de

Saint-Michel... et tout de suite... Allons, hop, monsieur le comte!

Le vieil homme salua, et il allait s’éloigner, quand Lechat le rappela

par un _psitt_, comme on fait pour les chiens.

--Je permets, lui dit-il, que tu remettes ton chapeau sur la tête, et

même ta couronne, si tu ne l’as pas vendue avec le reste... Décampe

maintenant.

Et, se tournant vers moi, ce farceur de Lechat m’expliqua que le vieil

homme était son régisseur, qu’il s’appelait authentiquement le comte de

la Fontenelle, et qu’il l’avait ramassé, ruiné, sans ressources, pour le

sauver de la misère.

--Oui, mon vieux, conclut-il, c’est un noble, un comte!... Voilà ce que

j’en fais, moi, de tes comtes!... Oh! elle en voit de rudes, chez moi,

la noblesse!... N’empêche qu’il me doit la vie, ce grand seigneur,

hein?... Entrons.

Le vestibule était immense, un escalier monumental, orné d’une rampe à

balustres de vieux chêne, conduisait aux étages supérieurs. Des portes

s’ouvraient sur des enfilades de pièces, dont on apercevait les meubles

vagues, recouverts de housses, et les lustres emmaillotés de gaze

métallique. En face de la porte d’entrée, le plan du domaine, énorme

carte, teintée de couleurs voyantes, occupait tout un panneau.

--Tiens, me dit Lechat, le voilà, mon plan. Mes champs, mes forêts, tu

les vois comme si tu te promenais dedans... Ces carrés rouges, ce sont

mes vingt fermes... Amuse-toi à regarder, pendant que je vais prévenir

ma femme... Tu sais, ne te gêne pas, regarde tout... Veux-tu te

débarrasser de ton chapeau?... A gauche, là-bas, le porte-manteau... ne

te gêne pas... Dis donc, ne vas pas te figurer que ma femme soit comme

les dames de Paris... C’est une paysanne, je t’avertis, elle manque

d’usage. Et ce qu’elle me nuit... non, ce qu’elle me nuit, c’est

effrayant... Enfin, ça y est... C’est comme ça!... Vois-tu ça, noir?...

c’est ma distillerie... Veux-tu t’asseoir?... ne te gêne pas.

Autour de moi, peu de meubles, de grandes armoires d’acajou, des tables,

des fauteuils d’osier, des banquettes en cuir et quelques tableaux de

chasse, mais sur les armoires, sur les tables, au-dessus des tableaux,

partout, des oiseaux empaillés en des attitudes dramatiques, qui

portaient, pendues à leur col, des plaques de cuivre sur lesquelles

étaient gravées des inscriptions comme celle-ci:

HÉRON ROYAL

tué par

M. THÉODULE LECHAT,

propriétaire du domaine de Vauperdu,

dans sa prairie du Valdieu,

le 25 septembre 1880.

Je remarquai aussi, dans une jardinière de marbre qui se creusait au bas

d’une grande glace, des sabots, des pantoufles, des socques de

caoutchouc, tout un pêle-mêle d’objets bizarres et affreux.

Lechat ne tarda pas à revenir accompagné de sa femme. C’était une

personne petite, grosse et souriante, qui roulait plutôt qu’elle ne

marchait. Elle avait des yeux qui ne manquaient ni de finesse, ni de

franchise, et un bonnet immense que surmontaient des fleurs en paquet et

dont les brides larges battaient à ses épaules comme des ailes. Mme

Lechat fit deux révérences, et me dit d’une voix un peu rauque:

--Vous êtes bien aimable, Monsieur, bien aimable d’être venu voir

Lechat... Ah! il a dû vous en raconter des histoires et des histoires,

mais il ne faut pas faire attention à ce qu’il dit, allez!... Il n’y a

pas de plus grand blagueur, de plus grand espiègle... Ça lui nuit quand

on ne le connaît pas, et, dans le fond, il est bien moins mauvais qu’il

le paraît... C’est une manie qu’il a comme ça de parler à tort et à

travers... Il ne sait quoi inventer, mon Dieu!... Quand ça le prend, il

va, il va, il ne s’arrête pas...

Lechat balançait la tête, haussait les épaules et me regardait en

clignant de l’œil, sans doute pour m’engager à ne pas écouter les

sornettes de sa femme.

--Vous avez là, dis-je à Mme Lechat, afin de détourner le cours de la

conversation, vous avez là une propriété superbe.

Mme Lechat soupira.

--C’est trop grand, voyez-vous... Je ne peux pas m’habituer dans des

bâtisses si grandes... On s’y perd... Et puis ça coûte bien de l’argent,

allez!... Lechat s’est mis dans la tête de cultiver lui-même... Il ne

veut rien faire comme personne... C’est des inventions nouvelles, tous

les jours, des machines à vapeur, des expériences!... Ah! l’argent file

avec tout cela, ce n’est rien que de le dire... Je sais bien que le blé

ne se vend pas... le monde n’en veut plus et ce n’est point avantageux

d’en récolter... Mais, voilà-t-il pas que Lechat s’est imaginé de semer

du riz à la place! Il dit: «Ça pousse bien en Chine, pourquoi ça ne

pousserait-il pas chez moi?» Ça n’a point poussé, comme de juste... Et

pour tout, c’est la même chose.

Un domestique entra.

--Eh bien! mon garçon, le déjeuner est-il prêt? interrogea-t-elle.

Et se retournant aussitôt vers moi, elle me demanda: Vous devez avoir

faim, depuis ce matin que vous êtes en route?... Ah! dame, chez nous, à

la fortune du pot!... à la guerre, comme à la guerre!... Parce qu’on est

riche, ce n’est point une raison de ne manger que des truffes et de

gaspiller la nourriture... Allons déjeuner!... Dis donc, Lechat, ce

monsieur boit sans doute du cidre?

--Certainement qu’il boit du cidre, affirma résolument Lechat qui

m’entraîna dans la salle à manger, en me répétant, tout bas à l’oreille:

--Ne fais pas attention à la patronne; elle n’a pas d’usage... Ce

qu’elle me nuit!...

Le déjeuner fut exécrable. Il ne se composait que de restes bizarrement

accommodés. Je remarquai surtout un plat fabriqué avec de petits

morceaux de bœuf jadis rôti, de veau anciennement en blanquette, de

poulet sorti d’on ne savait quelles lointaines fricassées, le tout

nageant dans une mare d’oseille liquide, qui me parut le dernier mot de

l’arlequin. Cinq ou six bouteilles de vin, à peu près vides, étaient

rangées sur la table, devant Lechat qui, de temps en temps, les

égouttait dans mon verre, en ayant soin, chaque fois, de déclarer qu’il

ne «débouchait» le vin fin que le dimanche et seulement en semaine,

quand il avait du monde.

Abasourdi par ce que, depuis une heure, je voyais et entendais, je ne

savais, en vérité quelle contenance me donner. Devant ces deux pauvres

êtres, égarés dans les millions par une inquiétante ironie de la vie,

une grande mélancolie m’envahissait, et, en même temps, la puanteur de

la richesse malfaisante et sordide me soulevait le cœur de dégoût. A

cela venait s’ajouter l’amer sentiment de l’inanité de la justice

humaine, de l’inanité du progrès et des révolutions sociales qui avaient

pour aboutissement: Lechat et les quinze millions de Lechat! Ainsi,

c’était pour permettre à Lechat de se vautrer stupidement dans l’or

volé, dans l’or immonde, que les hommes avaient lancé aux quatre vents

des siècles les semences de l’idée, et que la rosée sanglante était

tombée, du haut des échafauds populaires, sur la vieille terre épuisée

et stérile! Et par la baie ouverte de la salle à manger, qui encadrait,

comme un tableau, la fuite douce des pelouses vallonnées et les massifs

des futaies bleuissantes, il me semblait que je voyais s’acheminer, de

tous les points de l’horizon, les cortèges maudits des misérables et des

déshérités, qui venaient se broyer les membres et se fracasser le crâne

contre les murs du château de Vauperdu. Je restais silencieux, aucun mot

ne m’arrivait aux lèvres.

Tout à coup, Lechat s’écria:

--Quand je serai député... Oui, quand je serai député...

Il acheva sa pensée, en faisant tournoyer sa fourchette, au-dessus de

lui. Sa femme le regarda d’un air de pitié, haussa les épaules à

plusieurs reprises.

--Quand tu seras député, répéta-t-elle... Député, toi!... Ah! oui,

député!... tu es bien trop bête!...

Puis elle me prit à témoin.

--Je vous le demande, monsieur... Est-ce raisonnable de dire des choses

comme ça? Tel que vous le voyez, il s’est porté trois fois... Et les

trois fois, il n’a pu attraper que trois cents voix!... J’en aurais eu

honte, moi, à sa place, bien sûr! Mais savez-vous ce que ces trois cents

voix nous ont coûté?... Six cent mille francs, monsieur, aussi vrai que

cette bouteille est là... Oh! j’ai fait le compte, allez!... C’est six

cent mille francs et pas un sou de moins... c’est-à-dire que ça remet la

voix, l’une dans l’autre, à deux mille francs. Et il parle de se porter

encore!... Tenez, vous ne pourriez jamais vous imaginer ce qu’il a

inventé, à la dernière fête du 14 juillet, comme manifestation, à ce

qu’il dit... Eh bien! il a fait peindre en tricolore tous les troncs des

arbres de l’avenue...

Lechat souriait, se frottait les mains, semblait heureux qu’on rappelât

un de ses hauts faits, une de ces idées supérieures, comme il lui en

sortait quelquefois du cerveau. Il cherchait dans mon regard une

approbation, un enthousiasme.

--C’est un coup, ça, hein? me dit-il... mais est-ce que les femmes

entendent quelque chose à la façon dont on doit mener le peuple...

Écoute-moi, mon vieux... Cette fois-ci, je serai nommé, et ça ne me

coûtera pas un centime... J’ai un plan de combat, tu verras mon plan!...

Je me porte comme agronome socialiste... Je suis le candidat de

l’agronomie radicale! Plus d’armée, plus de justice, plus de

percepteurs, je biffe tout cela... Plus de pauvres, tous

propriétaires!... Tu verras mon plan, plus tard, au moment des

élections... Non, mais ce que ça va leur couper la chique aux curés...

Ah! j’oubliais, plus de curés non plus!... car c’est les curés qui m’ont

empêché de passer, parce que je suis libre-penseur, moi; parce que je ne

mange pas de leur bon Dieu, moi!... Ah! ils riront, avec mon plan de

combat, les calotins!...

A ce mot, Mme Lechat s’emporta et cria:

--Tais-toi... Je te défends d’appeler les prêtres ainsi et de dire du

mal de la religion devant moi, tu entends... Mon Dieu! avec lui, c’est

pire qu’avec les enfants!... Ne croyez pas qu’il soit irreligieux,

monsieur... mais quand il se trouve en compagnie, c’est plus fort que

lui, il faut qu’il se vante... Aussi, dès qu’il a le moindre bobo, tout

est perdu, et vite, vite un prêtre! Si on l’écoutait, ce pauvre monsieur

le curé serait tout le temps chez nous, en train de l’administrer, quoi!

Pour dissimuler la gêne où le mettaient les reproches de sa femme,

Lechat tambourinait sur le bord de son assiette, suivait, au plafond, le

vol d’une mouche, et négligemment sifflotait un air. Puis il toussa, et

brusquement changea la conversation.

--C’est dommage, me dit-il, que tu ne sois pas venu au château, il y a

quinze jours... J’ai dansé le cancan, tu aurais vu si je danse le

cancan! Comme à Paris, mon vieux!

Et, se trémoussant sur sa chaise, il se mit à lancer ses bras en avant,

et à leur imprimer des mouvements grotesques.

--Ah! je te conseille de te vanter encore de cela, soupira Mme Lechat,

car c’est de ta faute, avec ton cancan, si nous n’avons pas nos

chemises... Je vous en fais juge, monsieur... Tous les mois, nous

recevons ces messieurs de la ville... Ce sont des messieurs très

aimables, et leurs dames aussi... M. Gatinel, le conservateur des

hypothèques, surtout, est très gai... Ça, c’est vrai qu’il sait faire

rire les gens... Figurez-vous qu’il joue du piano avec les pieds, avec

le nez, avec tout, et qu’il en joue très bien... Moi, il m’amuse, M.

Gatinel... et puis tout ce qu’il dit est si drôle!... Eh bien, ces

messieurs étaient donc venus et leurs dames aussi, il y a quinze

jours... Après le dîner, on s’est mis à danser... une idée, quoi, qui

leur avait passé par la tête!... Il faisait chaud, si vous vous

souvenez, et, dame, ils suaient! ils suaient! c’était affreux de voir

comme ils suaient... On avait pourtant ouvert les fenêtres... Mais il y

avait un fort orage dans l’air!... Et puis, on se trémoussait aussi...

C’était gentil!... Quand on s’amuse bien, n’est-ce pas, le temps s’en

va, et on oublie tout... Nous avions oublié l’heure du train! Je me dis:

«Mon Dieu, il va falloir coucher tous ces gens-là, ce n’est pas une

petite affaire... On a beau avoir beaucoup de chambres, c’est les draps

souvent qui manquent, et des draps pour seize personnes, c’est à en

perdre la tête!... Tant pis!... Enfin on arrive tant bien que mal à les

caser... Seulement, pensez donc, ce n’était pas le tout... Il fallait

des chemises aussi à tous ces gens-là, car vraiment, leurs chemises à

eux, étaient si mouillées, si mouillées, qu’on aurait dit qu’elles

sortaient de la lessive... Lechat en prête des siennes aux messieurs;

moi, j’en prête des miennes aux dames. Puis, je fais sécher, toute la

nuit, dans le four, leurs chemises à eux, en me disant qu’ils pourraient

bien les remettre le lendemain... Le lendemain les chemises étaient

sèches comme de juste. Mais, si vous aviez vu cela, elles étaient sales,

sales, toutes fripées, de vrais torchons. Il n’y avait pas moyen, pas

moyen... Alors Lechat reprêta des chemises de jour aux messieurs... Et

voilà tout le monde parti bien content!... Eh bien! mon cher monsieur,

il y a quinze jours de cela, et ils gardent toujours nos chemises!...

Vous direz ce que vous voudrez, moi, je trouve que ce n’est pas

délicat... On a beau avoir une forte lingerie, c’est que seize chemises

ça compte dans un trousseau...

Le déjeuner était fini. Nous nous levâmes de table, et Lechat, prenant

mon bras, m’entraîna très vite, en me disant qu’il allait me montrer ses

exploitations agricoles... Et nous partîmes...

* * * * *

Débarrassé de sa femme. Lechat était redevenu gai, vif, loquace et plus

vantard que jamais. Il me supplia de ne pas croire un mot de ce qu’elle

avait raconté pendant le déjeuner et m’affirma sur l’honneur qu’il était

libre-penseur, qu’il ne croyait ni à Dieu, ni au diable, et qu’au fond

il se moquait pas mal du peuple, quoique socialiste... Il me confia

aussi qu’il avait une maîtresse à la ville, pour laquelle il dépensait

beaucoup d’argent, et que toutes les belles filles de la campagne

raffolaient de lui.

--Ah! la pauvre femme, conclut-il, comme je la trompe! comme je les

trompe toutes!

Nous visitâmes les étables, les écuries, la basse-cour, et il ne me fit

grâce ni d’une vache, ni d’une poule, disant le nom de chaque bête, son

prix, ses principales qualités. En traversant le parc, il voulut bien

m’apprendre qu’il possédait douze mille chênes de hautes futaies,

trente-six mille sapins, vingt-cinq mille neuf cent soixante douze

hêtres. Quant aux châtaigniers, il en avait tant, qu’il ne pouvait en

savoir le nombre exact. Enfin, nous débouchâmes sur la campagne.

Une grande plaine s’étendait devant nous, rase, sans un brin d’herbe,

sans un arbre. La terre, unie comme une route, avait été soigneusement

hersée et passée au rouleau; le vent y soulevait des nuages de poussière

qui se tordaient en blondes spirales, et s’échevelaient dans le soleil.

Je m’étonnai de n’apercevoir, en plein mois d’août, ni un champ de blé,

ni un champ de trèfle...

--Ce sont mes réserves, me dit Lechat... Je vais t’expliquer... Tu

comprends, je ne suis pas un agriculteur, moi; je suis un agronome...

Saisis-tu bien la différence?... Cela veut dire que je cultive en homme

intelligent, en penseur, en économiste, et pas en paysan... Eh bien!

j’ai remarqué que tout le monde faisait du blé, de l’orge, de l’avoine,

des betteraves... Quel mérite y a-t-il à cela, et au fond, entre nous, à

quoi ça sert-il?... Et puis le blé, les betteraves, l’orge, l’avoine,

c’est vieux comme tout, c’est usé... Il faut autre chose; le progrès

marche, et ce n’est pas une raison parce que tout le monde est arriéré

pour que, moi, Lechat, moi, châtelain de Vauperdu, riche de quinze

millions, agronome socialiste, je le sois aussi... On doit être de son

siècle, que diable!... Alors j’ai inventé un nouveau mode de culture...

Je sème du riz, du thé, du café, de la canne à sucre... Quelle

révolution!... Mais te rends-tu bien compte de toutes les

conséquences!... Tu n’as pas l’air de comprendre? Avec mon système, je

supprime les colonies, simplement, et du même coup, je supprime la

guerre!... Tu es renversé, hein! tu n’aurais jamais pensé à cela,

toi?... On n’a plus besoin d’aller au bout du monde pour chercher ces

produits... Dorénavant, on les trouve chez moi... Vauperdu, voilà les

véritables colonies! C’est l’Inde, c’est la Chine, l’Afrique, le

Tonkin... Seulement, je l’avoue, ça ne pousse pas encore... Non... On me

dit: «Le climat ne vaut rien...» De la blague! le climat ne fait rien à

l’affaire... C’est l’engrais. Tout est là... Il me faut un engrais, et

je le cherche... J’ai un chimiste, pour qui j’ai fait bâtir, là-bas,

derrière le bois, un pavillon et un laboratoire... C’est lui qui

cherche, depuis trois ans... Il n’a pas trouvé, mais il trouvera...

Ainsi, ce que tu vois là, c’est du riz, tout cela c’est du riz... Moi,

je crois une chose, c’est que les oiseaux qui en ont assez du blé,

depuis le temps qu’ils en mangent, se sont jetés sur le riz et qu’ils

n’en ont pas laissé un grain... Voilà ce que je crois... Aussi, je les

fais tous tuer... Tu peux regarder, il n’y a plus un oiseau sur ma

propriété... J’ai été malin, je paie deux sous le moineau mort, trois

sous le verdier, cinq sous la fauvette, dix sous le rossignol, quinze

sous le chardonneret. Au printemps, je donne vingt sous pour un nid avec

ses œufs. Ils m’arrivent de plus de dix lieues à la ronde... Si cela se

propage, dans quelques années, j’aurai détruit tous les oiseaux de la

France. Marchons... je vais te montrer maintenant, quelque chose de

curieux.

Et faisant tourbillonner sa canne dans l’air, il se mit à arpenter la

rizière à grandes enjambées, se baissant parfois pour arracher un brin

d’herbe, qu’il rejetait, après l’avoir examiné, en disant:

--Non, c’est du chiendent.

Au bout d’une heure de marche sur la terre poussiéreuse et brûlante,

nous arrivâmes devant un vaste champ tout vert qui, partant de la

bordure d’une grande route, montait en pente douce, jusqu’à la lisière

des bois... Et, pareil aux personnages des tragédies classiques, je

demeurai stupide... Sur le fond clair de la luzerne, se détachait en

trèfle, d’un violet sombre, toutes les lettres, nettement dessinées, qui

forment le nom de THÉODULE LECHAT. Le nom était non seulement lisible

sur la nappe verte, mais il semblait vivant. La brise, qui balançait

l’extrémité des herbes, et les faisait onduler, comme des vagues,

parfois agrandissait les lettres du nom, parfois les rétrécissait

suivant sa direction et son intensité. Lechat, épanoui, contemplait son

nom qui frissonnait, dansait et courait, étoilé çà et là de coquelicots,

sur la mer de verdure éclatante. Il jouissait de voir ce nom magique,

étalé à la face du ciel, exposé sans cesse aux regards des passants,

qui, sans doute, s’arrêtaient devant ce nom, l’épelaient et le

prononçaient avec une sorte de crainte mystérieuse... Ravi et charmé, il

murmurait tout bas scandant chaque syllabe:

--Théodule Lechat! Théodule Lechat!

Le visage rayonnant d’une joie triomphante, il se tourna vers moi:

--C’est trouvé, hein?... J’ai fait venir, figure-toi, un jardinier

célèbre de Paris pour semer ce champ, parce que, tu le penses bien,

personne ici n’était capable d’un tel tour de force... C’est flatteur,

n’est-ce pas, de voir son nom écrit comme ça?... On se dit tout de suite

en voyant ce nom: «C’est pas un mufle au moins, celui-là.» Et puis, si

tout le monde signait ses champs, il n’y aurait plus de contestations

dans la propriété?... Oh! j’ai encore d’autres idées plus épatantes!...

Viens par ici.

Nous longeâmes le champ de luzerne, pénétrâmes dans le bois à travers

une jeune taille de châtaigniers, et comme nous atteignions une large

allée, ratissée ainsi qu’une avenue de parc, nous vîmes venir une

pauvresse dont le dos ployait sous le faix d’une bourrée de bois mort.

Deux petits enfants, en guenilles et pieds nus, l’accompagnaient. Lechat

devint pourpre, une flamme de colère s’alluma dans ses yeux et la canne

levée, il se précipita vers la pauvre femme.

--Mendiante, voleuse, cria-t-il, qu’est-ce que tu viens faire chez moi?

Je ne veux pas qu’on ramasse mon bois mort, je ne veux pas, misérable

vagabonde!... Allons, jette ma bourrée... Veux-tu bien jeter ma bourrée,

quand j’ordonne!

Il saisit le fagot par la hart qui le liait, et le secoua si violemment

que la femme roula avec la bourrée sur la route.

--Et qu’est-ce qui t’a permis de fouler mes allées de tes sales pieds,

dis? tu crois peut-être que c’est pour toi que je les fais ratisser,

hein, mes allées, vieille voleuse?... Veux-tu me répondre quand je te

parle!

La femme, toujours à terre, gémissait.

--Mon bon monsieur, je ne vous fais pas de tort. J’avons toujours

ramassé le bois... Et personne, par charité, ne nous a rien dit... Nous

sommes si malheureux!

--Personne, ne t’a rien dit, riposta le féroce châtelain en brandissant

sa canne... Est-ce donc que je ne suis personne, moi? Je suis M. Lechat,

tu entends, M. Lechat de Vauperdu... Tiens, voleuse, tiens mendiante!

La canne tombait et retombait sur la vieille bûcheronne, qui pleurait,

se débattait, appelait au secours, pendant que les petits enfants,

effrayés, poussaient des cris déchirants... Et l’on entendait, entre des

soupirs et des sanglots, la voix de la pauvresse qui disait:

--Aïe! aïe! vous n’avez pas le droit de me battre, méchant homme... Aïe!

aïe! Je vous ferai condamner par le juge de paix. Aïe! aïe! je le dirai

aux gendarmes!

Lechat, au mot de gendarmes, s’arrêta net... Son œil, injecté de sang,

prit une expression subite d’effroi, et son visage empourpré, tout à

coup pâlit. Il tira de son porte-monnaie une pièce d’or, la glissa,

presque suppliant, dans la main de la vieille.

--Voilà vingt francs, pauvre femme, lui dit-il... Tu vois, c’est vingt

francs. Ha! ha!... C’est beau, vingt francs, hein?... Et puis, tu sais,

ramasse du bois tant que tu voudras... Tu as bien vu, dis!... C’est

vingt francs... Quand tu n’en auras plus, tu viendras m’en demander.

Allons, au revoir.

Nous rentrâmes au château, silencieux.

L’heure du départ approchait. Au moment de monter en voiture, Lechat me

dit:

--Tu as vu, la vieille femme dans le bois?... Oui... Eh bien, son mari,

c’est une voix de plus pour moi aux élections!... Qu’est-ce que tu veux?

Aujourd’hui, il faut bien corrompre le peuple.

Et, ricanant d’un rire sinistre, qui lui découvrait les dents, il

ajouta:

--Et le battre!

Contes de la chaumière · 第 27 / 34 题