--Ah, enfin! vous voilà! s’écria-t-il. Ça n’est pas malheureux.
--Vous voyez, dis-je, je suis de parole...
--Bravo! j’aime qu’on soit de parole, moi!... Par ici!... Et votre
bulletin?... Donnez votre bulletin... Allons dépêchons-nous de monter en
voiture... Avez-vous des bagages?... Non... Tant mieux... Par ici!...
M. Lechat saisit un pan de mon pardessus, me fit traverser la gare en
courant, et m’entraîna ainsi jusqu’à sa victoria qui stationnait avec
d’autres voitures, sur une petite place plantée d’acacias.
--Montez, montez, sapristi! me cria-t-il.
Et, s’adressant au cocher, il commanda:
--Toi, marche, et rondement... Et tu sais!... si je suis dépassé par un
de ces imbéciles, je te flanque à la porte... Au château! vite...
Les chevaux piaffèrent, dansèrent un instant sur leurs jambes fines, en
encensant de la tête, puis la voiture vola sur la route. Agenouillé sur
les coussins, penché sur la capote, M. Lechat surveillait attentivement
les autres voitures qui, derrière nous, filaient, l’une après l’autre,
et faisaient de petits nuages de poussière.
--Attention! disait-il de temps en temps au cocher, attention, nom d’un
chien!
Mais nous marchions grand train, à droite et à gauche, la campagne
semblait emportée dans une course folle... Au bout de quelques minutes,
les voitures rivales ne furent plus qu’un petit point gris sur la
blancheur de la route, et le point gris lui-même s’effaça.
Tranquillisé, M. Lechat s’assit et poussa un soupir de soulagement.
--Je ne veux pas être dépassé, déclara-t-il, en posant sa grosse main
sur mes genoux, je ne le veux pas... Comprenez-vous cela?
--Parbleu! fis-je, si je comprends cela!
--Tiens! vous êtes rond, vous! Bravo! J’aime qu’on soit rond, moi!...
C’est vrai aussi, ils sont là deux ou trois méchants hobereaux qui n’ont
pas seulement vingt mille francs de rentes, et qui voudraient lutter
avec mes trotteurs!... Regarde... Tu permets, hein?... Regarde mes
trotteurs... Dix-huit mille balles, mon vieux, dix-huit mille...
Il retourna encore la tête et n’apercevant plus rien sur la route, il
ordonna au cocher de modérer l’allure des chevaux... M. Lechat me serra
les genoux très fort.
--Écoute, reprit-il, tu vas voir... Avant-hier hier... Mais ça ne
t’ennuie pas que je te tutoie?...
--Pas du tout! au contraire...
--Bravo! J’aime qu’on se tutoie, moi!... Avant-hier je revenais de
Sainte-Gauburge, par les bois... Le chemin est étroit et praticable
seulement pour une voiture... Qu’est-ce que j’aperçois, à quarante pas,
devant moi?... Le duc de la Ferté... un grand serin... Je ne veux être
dépassé par personne, surtout par le grand serin de duc de la Ferté...
Je dis au cocher: «Dépasse, nom d’un chien!»--«Il n’y a pas de place»
répond le cocher.--«Alors, bouscule et jette-moi duc, voiture, chevaux
dans le fossé...» Non, mais tu vas rire!... Le cocher lance ses
chevaux... Patatras!... Le duc d’un côté, moi de l’autre, le cocher à
dix mètres dans le taillis!... Quelle marmelade!... Je ne perds pas la
carte... prestement je me remets sur pied, dégage les chevaux, relève la
voiture et je passe... pendant que le duc, les quatre fers en l’air...
ha! ha! ha!... Voilà comment je les traite moi, tes ducs!... Qu’est-ce
que tu dis de cela?
--C’est admirable!
--N’est-ce pas?... Dame! c’est juste!... J’ai quinze millions... Et le
duc, qu’est-ce qu’il a, lui?... A peine deux pauvres millions... Et les
moutons? Faut voir comme j’écrase les moutons!... J’ai aussi écrasé des
enfants, des enfants de pauvres... Qu’est-ce que cela fait?... Je paie.
Et M. Lechat se frotta les mains.
--Avec ces manières-là, lui demandai-je, vous devez être joliment
populaire dans votre pays?
--Si je suis populaire?... Tu verras cela aux élections, mon petit...
Sais-tu comment on m’appelle? ajouta-t-il en se rengorgeant... On
m’appelle Lechat-tigre... c’est chic, hein?... Lechat-tigrrre!...
Pendant quelques minutes, les yeux arrondis, les lèvres écartées,
hérissant sa maigre moustache, il imita grotesquement les chats en
colère, puis, tout à coup il me dit:
--Tout ce que tu vois, à droite, à gauche, devant toi, derrière toi,
tous ces champs, toutes ces maisons, toutes ces prairies, et, là-bas,
tous ces bois, tout cela c’est à moi... Et encore tu ne vois rien!... Je
suis sur trois chefs-lieux de canton, quatorze communes... J’ai six cent
soixante-dix-sept champs... D’ailleurs tu verras tout cela sur mon plan,
dans le vestibule de mon château... Il faut vingt-deux heures pour faire
le tour de ma propriété, vingt-deux heures... à cause des détours...
mais tu verras tout cela sur mon plan... c’est épatant... Tu verras mes
vaches aussi, mes cinquante-sept vaches, tu verras mes cent
quatre-vingt-dix bœufs cotentins, tu verras mes viviers... Enfin, tu
verras tout... Ah! tu ne vas pas t’embêter!...
Il se renversa sur le dossier de la victoria, allongea les jambes,
croisa les bras, et souriant d’un sourire béat, il contempla ses champs,
ses prairies, ses bois, ses maisons qui défilaient, fuyaient derrière
nous. Des paysans en nous voyant passer, levaient la tête, s’arrêtaient
de travailler et saluaient très bas, mais M. Lechat n’y prêtait aucune
attention.
--Vous ne saluez jamais? lui dis-je.
--Ces gens-là? me répondit-il avec dégoût et en haussant les épaules.
Tiens, voilà ce qu’ils me font faire.
D’un coup de poing il enfonça son chapeau sur la tête et il miaula
férocement...
* * * * *
Petit, vif, très laid, les yeux fourbes, la bouche lâche, tel était, au
physique Théodule-Henri-Joseph Lechat, de l’ancienne maison Lechat et
Cie: _Cuirs et Peaux_, maison célèbre dans tout l’ouest de la France. Au
temps de la guerre, Lechat avait eu cette idée de génie de fabriquer,
pour l’armée, des cuirs avec du carton, des chiffons et de vieilles
éponges. Il en était résulté que vers 1872, il se retira des affaires
industrielles, décoré de la légion d’honneur, riche de quinze millions,
et qu’il acheta le domaine de Vauperdu, afin de se vouer tout entier à
l’agronomie, ainsi qu’il disait pompeusement.
Le domaine de Vauperdu est un des plus beaux qui soient en Normandie.
Outre le château, imposant spécimen de l’architecture du seizième
siècle, et les réserves considérables en bois, herbages, terres arables
qui l’entourent, il comprend vingt fermes, cinq moulins, deux forêts et
des prairies, le tout d’un revenu net de quatre cent cinquante mille
francs.
Après avoir vendu ses tanneries et corroyeries, M. Lechat vint
s’installer à Vauperdu, avec sa femme qu’il avait épousée, n’étant
encore qu’un pauvre ouvrier--de quoi il se repentait furieusement
aujourd’hui. Mme Lechat, au même degré que M. Lechat, manquait
d’élégance, d’orthographe et de grâces mondaines, mais, sous la robe de
soie et le chapeau à la mode gauchement portés, elle était restée la
paysanne simple, honnête, de bon sens, d’autrefois, et M. Lechat, dans
sa transformation subite de tanneur en gentilhomme terrien souffrait
beaucoup, quoiqu’il affichât des opinions républicaines très avancées,
de l’infériorité sociale de sa femme, et il s’irritait de ce qu’elle
marquât trop la naissance peuple et le passé de roture.
On ne possède pas, dans un pays, quatre cent cinquante mille francs de
rentes en terre, sans qu’une grande notoriété ne s’ensuive. Lechat était
donc le personnage le plus connu de la contrée, étant le plus riche, et
il ne se passait pas de minutes qu’à dix lieues à la ronde, partout, on
ne parlât de lui. On disait: «Riche comme Lechat». Ce nom de Lechat
servait de terme de comparaison forcé, d’étalon obligatoire, pour
désigner des fortunes hyperboliques. Lechat détrônait Crésus et
remplaçait le marquis de Carabas. Pourtant on ne l’aimait point, et,
bien que les campagnards s’empressassent de le saluer obséquieusement,
tous se moquaient de lui, le dos tourné, car il était grossier, taquin,
fantasque, vantard et très _fier_, sous des dehors familiers et des
allures de bon enfant qui ne trompaient personne. Il avait une manière
de faire le bien tapageuse et maladroite, qui déroutait les
reconnaissances, et ses charités, inhabiles à masquer l’effroyable
égoïsme du parvenu, au lieu de couler dans l’âme des pauvres gens un
apaisement, leur apportaient la haine, tant elles étaient de
continuelles insultes à leurs misères. Du reste, trois fois il s’était
présenté aux élections et, trois fois, malgré l’argent follement
gaspillé, il n’avait pu réunir que trois cent voix sur vingt-cinq mille.
Tels étaient les renseignements que j’avais recueillis sur M. Lechat
dont le nom, sans cesse, revenait dans les conversations du pays.
Un jour, je l’avais rencontré par hasard. Ce jour-là, M. Lechat ne me
quitta pas et me prodigua toutes les vulgarités de sa politesse. Il
voulait me recevoir à Vauperdu, me faire les honneurs de ses
exploitations agricoles, et comme je prétextais de ma sauvagerie, de mes
goûts sédentaires, de mes occupations...
--Ta!... ta!... ta!... m’avait-il dit, en me tapant sur l’épaule... Je
vois ce que c’est... vous ne pouvez me rendre mon hospitalité, hein?...
C’est cela qui vous gêne?... Eh bien, vous me revaudrez cela, en parlant
de moi, dans les journaux!
Le tact exquis de M. Lechat m’avait vaincu.
* * * * *
La voiture roulait sur une large avenue, plantée d’ormes magnifiques, au
bout de laquelle, dans le soleil, le château de Vauperdu montrait ses
toits inclinés aux arêtes historiées, et sa belle façade de pierres
blanches imbriquée de rose.
--Ah! nous sommes arrivés, mon vieux, s’écria M. Lechat... Eh bien!
qu’est-ce que tu dis de mon coup d’œil?