Dans le lit, très haut, drapé d’indienne sombre, le père Dugué, couché
sur le dos, la bouche grand’ouverte, ne remuait pas. A peine si la
pâleur de la mort prochaine teignait son visage bruni d’une lividité
douteuse. Les deux bras, hors des couvertures, s’allongeaient, inertes,
sur les draps de lin gris, et ses mains énormes, aux doigts noueux,
presque noirs, ressemblaient aux racines d’un arbre arraché du sol par
la tempête. Rien ne vivait en lui que ses yeux, ses petits yeux qui
laissaient filtrer, entre les paupières serrées, la flamme mourante d’un
regard dur et colère, comme filtre entre les lames d’une persienne un
reste de jour qui agonise. Quoiqu’il ne bougeât plus et qu’il ne
répondît point aux questions qu’on lui adressait, le moribond se rendait
compte, très nettement, de ce qui se passait autour de lui. Il avait vu
le curé s’approcher de lui, tout à l’heure, il l’avait entendu chuchoter
des prières, parler de Dieu, et l’exhorter à bien mourir; il voyait, par
la porte ouverte, le dernier soir tomber sur la campagne en grandes
averses d’or et de pourpre, les oiseaux se poursuivre sur les branches
du hêtre, et saluer, de leurs roulades sonores, le _de profundis_ du
soleil qu’il ne contemplerait plus; il voyait les voisines s’arrêter sur
le seuil, tendre le cou, marmotter quelques paroles d’une voix basse, et
s’en aller, traînant leurs sabots dans le chemin, mais tout cela ne
l’intéressait pas. Isidore, en veston quadrillé, le chapeau sur la tête,
épluchait les champignons qu’il avait cueillis dans le bois. Fanchette,
les cheveux plus ébouriffés que jamais, tricotait, indolente, une
capeline de laine noire, et la Duguette, très affairée, les manches de
sa robe relevées jusqu’au coude, troussait magistralement un poulet,
pour le repas du soir. Il ne perdait aucun des gestes de sa femme et son
regard--le regard suprême que les mourants s’efforcent d’arracher à la
terre pour le plonger au vide des éternités mystérieuses--son regard
allait de sa femme au poulet. Et voilà ce qui l’absorbait tout entier à
cette heure auguste et terrible! Le poulet! Le poulet qui synthétisait
les rancunes de sa vie avare et sans bonté, les amertumes de sa
vieillesse égoïste et délaissée! Aucun souvenir heureux du passé; aucune
terreur de l’avenir dans lequel il entrait. Ni une émotion, ni une
larme, ni un repentir, ni ce besoin qu’ont les plus farouches de sentir
dans leur main qui se glace, la douce chaleur d’une main aimée, et le
souffle consolateur d’une lèvre chérie sur leurs lèvres qui se referment
à jamais. Il n’eut même pas une pensée pour la terre, «la tè» qu’il
avait quittée et qu’il allait retrouver, «la tè» qui avait été la seule
affection de sa vie et qui pouvait être le pardon de sa mort. Ne lui
avait-il pas dit adieu, un soir, dans le jardin? Et cet adieu le
séparait pour toujours de ce que son âme avait contenu de bon, de grand,
d’humain... On dit que les anges viennent, les ailes éployées, au chevet
des moribonds recueillir leur dernière prière pour l’emporter aux cieux.
Son ange à lui c’était le poulet, le poulet vorace et barbare qui lui
crevait les yeux, lui mangeait le cœur, lui rongeait le foie!... Il
essaya de rassembler ce qui lui restait de forces, afin de pousser un
cri de colère, mais le cri avorta dans une plainte si faible qu’à peine
on l’entendit.
--Donne donc eune cuillerée de potion à ton pè, dit la mère Dugué à
Fanchette, attendiment que j’vas mett’ l’poulet à la broche.
Fanchette tenta vainement d’introduire la cuiller entre les dents
serrées du père Dugué, et le liquide se répandit, coula de chaque côté
de la bouche, jusque dans le cou et sur la poitrine. Elle l’essuya
doucement avec le coin du drap, et ensuite elle regarda son père. L’œil
du vieillard qui se fixait sur elle était, en ce moment, si hideux et si
effrayant qu’elle s’enfuit aussitôt, secouée d’un frisson.
La nuit arrivait. Par la porte toujours ouverte, on n’apercevait plus,
au-dessus des masses sombres des arbres, qu’un pan de ciel limpide, où
déjà s’allumaient les étoiles. En rentrant chez eux, les gens
s’arrêtaient devant la maison, demandaient des nouvelles, et dans le
chemin passaient des profils vagues d’hommes et de bêtes. La chambre
n’était éclairée que par la flamme de la cheminée qui faisait danser aux
murs et au plafond de grandes ombres fantastiques, projetait sur le lit
une clarté rouge et mouvante. A plusieurs reprises, un chien jaune vint,
en rampant, flairer le poulet et la Duguette fut obligée de le chasser à
coups de torchon.
L’agonie commença. D’abord, ce fut un petit râle, un ronflement doux et
profond comme un ronron de chat, puis, pareil à un soufflet de forges,
le bruit s’enfla, coupé de sifflements et de hoquets. Le père Dugué,
allongé dans la même position, demeurait immobile; seules ses grosses
mains remuaient, se tordaient, grattaient la toile, avec des mouvements
crispés. Une sueur glacée ruisselait sur son visage qui se contractait
et prenait des tons terreux de cadavre. Isidore et Fanchette se tenaient
près du lit, et la mère Dugué allait sans cesse du chevet du mourant au
poulet qu’elle arrosait du beurre grésillant de la lèchefrite. Bientôt
les râles s’affaiblirent, cessèrent, les mains reprirent leur
immobilité. C’était fini. Le père Dugué n’avait pas bougé, et son œil
qui ne voyait plus et qui conservait dans la mort son regard méchant et
cruel, était fixé, démesurément agrandi, sur le poulet qui tournait au
chant de la broche et se dorait au feu clair.
--Il est mô! dit la mère Dugué, après avoir posé la main sur la poitrine
de son mari... Fanchette, passe-mé l’miroir, que j’y mette tout d’même
sous l’nez.
La glace ne se ternit pas.
--Il est ben mô, répéta la mère Dugué.
Isidore et Fanchette se penchèrent un peu sur le cadavre de leur père et
soulevèrent, l’un après l’autre, ses bras qui retombèrent lourdement.
--Oui, dirent-ils, il est bien mort.
Tous les trois, très embarrassés, ils restèrent, pendant quelques
minutes, silencieux.
--J’créiais pas qu’y passerait si vite, reprit la mère Dugué, hochant la
tête. Enfin, y n’était point c’mode, ben sûr, l’pè Dugué, mais ça fait
tout d’même du chagrin.
Et montrant le cadavre, elle ajouta d’un ton presque respectueux:
--J’souperons dans la pièce à couté.