Cocarel, vivement, remit le papier dans sa poche:
--Messieurs, dit-il d’une voix haute mais frémissante, et en
pâlissant,--je ne puis vous montrer la preuve que j’en ai là, dans mon
portefeuille--mais je puis vous assurer que ce Paulac n’est pas Paulac.
C’est Gaspard de Besse!
Un silence de stupéfaction suivit ce coup de cloche.
--Je m’en doutais un peu, dit froidement le marquis de Mirabeau; mon
fils m’avait fait de cet étonnant Gaspard un portrait fort ressemblant,
ma foi.
--Vive Dieu! s’écria Marin, prompt à se remettre;--jamais fête ne fut
mieux réussie! aux jeux de l’amour et du hasard de M. de Marivaux, nous
avons répliqué ce soir par les jeux du Parlement et de la Police. Ce
Gaspard est vraiment délicieux! Ne nous a-t-il pas envoyé, à plusieurs
reprises, et l’autre jour encore, des voleurs à pendre, et qu’en effet
nous pendîmes, mais que,--sans lui, Gaspard,--nous n’aurions jamais
capturés, ni par conséquent pendus! Gaspard a sa police et sa
juridiction, et l’amour passionné de la justice... Nous ne sommes pas de
taille, messieurs! pas de taille, belles dames! Je tiens que ce soldat
de fortune est homme de génie; et s’il m’avait emprunté, ce soir,
quelque vingt mille livres, ou à tel autre d’entre nous, je n’en serais
pas autrement surpris!
Sur ces mots, le président lança un coup d’œil à Cocarel.
--C’est là en effet, je l’avoue, la somme importante qu’il m’a
empruntée, dit Cocarel piteusement; j’en ai là l’inutile reçu, dont je
viens seulement de lire la signature.
--Ah! le bon billet qu’a la Châtre! s’écrièrent tout d’une voix les
convives, pris, un peu tard, d’un fou rire.
--Montrez-nous sa griffe, Séraphin?
--Non, ma foi! protesta Cocarel, je consens qu’on rie de moi sur mon
aveu spontané, mais non de par sa parole. J’en ai trop de honte en
vérité!
--Eh bien, mon avis à moi, dit la marquise de la Gaillarde, qui avait ri
plus haut que les autres, c’est que nous avons bien vu le vrai M. de
Paulac; qu’il avait eu vent de nos projets de galégeade, et qu’il nous a
rendu la monnaie de notre pièce d’or en signant _Gaspard de Besse_ le
gentil billet de Cocarel.
Et Mlle de Malherbe de s’écrier à son tour:
--Jamais un Paulac quelconque n’aurait eu assez d’esprit ni d’audace
pour se compromettre par une plaisanterie de cet ordre:--ce n’est pas
là, pour un chef de police, une manière d’emprunter; mais, pour un chef
de bandits, c’est bien la plus spirituelle et même la plus aimable façon
du monde. C’est bien à Gaspard de Besse, croyez-moi, que nous avons eu
affaire ce soir, et vous conviendrez qu’il est charmant. On n’est pas
plus adorablement frondeur et, pour moi, j’en raffole!
--Je me range à votre avis, mademoiselle, déclara Lisette.
Toutes les femmes applaudirent.
--J’en raffole aussi, de votre Gaspard, mesdames, dit le président; mais
j’ai tort: je ne suis pas dans mon rôle. Allons! A la santé du vrai
Paulac, messieurs! mais où diable peut-il être, à cette heure-ci?
--Eh! dit gravement Riquetti, il est sans doute en prison, puisque le
monde est renversé.
--C’est bien Gaspard qui nous a donné, ce soir, la comédie, déclara
fermement Marin.
La marquise de la Gaillarde intervint:
--Et pourquoi croyez-vous si délibérément, mon cher président, que votre
Paulac n’était pas Paulac?
--C’est que j’en vois tout à coup la preuve, dit Marin, dans ce fait
auquel je n’avais pris garde: aucun courrier n’a apporté chez moi la
lettre urgente qui lui a permis de nous quitter un peu trop vivement!
Tous les convives s’entre-regardèrent...
* * * * *
Le lendemain, Gaspard de Besse, ayant conté, à M. de Paulac, la soirée
mémorable, le remit en liberté.
M. de Paulac, le vrai, alla voir aussitôt le président Marin. Ils
échangèrent leurs impressions.
--Je vois ce que c’est, dit Marin. Le Parlement, contre mes conseils et
malgré mes efforts, a étouffé l’affaire du meurtre de Teisseire, dont
Séraphin Cocarel est (nous le savons tous) l’auteur principal. Ledit
Séraphin,--prenant Gaspard pour vous, Paulac,--aura tenté de vous
séduire et corrompre. Il y est parvenu sans peine. Gaspard, qui veut sa
tête, lui prend d’abord sa bourse; et, dit-on, ce n’est pas la première
fois! Quel argument nouveau, payé par Cocarel, s’est acquis, contre
Cocarel, cet invincible Gaspard! Tout cela est, il faut l’avouer, d’une
habileté politique vraiment consommée, admirable.
--Étourdissante! dit Paulac en riant; mais vos vingt mille livres?
--Pardieu! Cocarel a trop besoin de ma discrétion pour ne pas me les
rendre... mais je vous conseille amicalement, monsieur, de ne pas faire
de cette aventure le sujet d’un rapport trop exact à Sa Majesté le roi,
ni à Son Excellence le lieutenant général de police. L’histoire est trop
compliquée... Vous n’en sortiriez jamais... ni moi non plus!
--Vous avez raison... mais, sur cette «affaire Cocarel» dont le seigneur
Gaspard, ce matin encore, m’a fait un récit détaillé, en me priant d’en
parler à Sa Majesté, quelle est votre opinion, monsieur le président?...
--Eh! répliqua Marin, mon opinion, à ce sujet, ne peut être que celle de
la justice...
--Ah?
--Celle de la justice; je veux dire celle de Gaspard.
--Diable! s’écria Paulac stupéfait; n’ai-je donc plus qu’à recommander
le bandit bienveillant à la bienveillance du Roi!
--Mon avis bien net, dit Marin, est que, ce faisant, vous ne serez que
juste.