Comme quoi M. de Paulac, tout représentant qu’il fût de M. le lieutenant
de la police royale, n’hésita pas à recevoir, de Séraphin Cocarel, une
somme fort honorable, en échange d’un service qui ne l’était pas.
--Ami Sanplan, reste quelques minutes dans cette galerie; quand tu me
verras quitter mes appartements et rentrer dans les salons, fais seller
aussitôt ou selle toi-même nos trois chevaux, et reviens m’apporter
ostensiblement la lettre que je t’ai donnée d’avance, pour leur jouer la
scène finale de notre comédie. Est-ce compris?... Tu as la lettre?
--C’est compris, et j’ai la lettre.
--Bien et sois adroit. Préviens Bernard. Nous quitterons ces lieux dans
un quart d’heure,--et au galop!
Là-dessus, il rejoignit dans sa chambre le Cocarel.
--Monsieur, lui dit Cocarel, le maître de cette maison était homme à
comprendre la situation d’un joueur qui a perdu sur parole. La somme est
prête. La voici, dans ce secrétaire, divisée en plusieurs parts, bien
enveloppées chacune, pour votre commodité. Il y a vingt mille livres.
--Je viens de donner des ordres à mon majordome, monsieur, afin d’avoir
un prétexte à quitter sur l’heure cette maison. J’entends mettre sans
délai en lieu sûr cette petite fortune tombée du ciel ou plutôt venue du
diable. Vous voudrez bien nous aider, je vous prie, à la transporter
dans les fontes de nos chevaux, puisque tout ceci doit rester secret. Je
vais vous donner des reçus.
Il s’assit devant le secrétaire, et il écrivit quelques lignes.
Il n’en lut, à voix haute, que le début:
«_Je déclare avoir reçu de M. Séraphin Cocarel_, etc. _la somme de
20 000 livres et cætera, et cætera..._»
Il signa, parapha, frappa sur cire, à côté de son paraphe, un cachet
royal, plia la feuille, la ferma et la scella avec le propre cachet de
Cocarel que celui-ci portait suspendu à la large chaîne de sa montre.
--Vous daignerez m’accompagner jusqu’au seuil de cet hôtel, monsieur; et
là--(donnant-donnant)--en échange de vos sacs d’écus, je vous livrerai
mon reçu.
--Tout cela témoigne, dit Cocarel avec humeur, d’une certaine méfiance.
--Je vous ai déjà fait observer, répliqua Gaspard, qu’entre gredins
cette méfiance est bien naturelle.
Il mit le papier dans sa poche; et les deux complices rentrèrent dans
les salons.
A peine Gaspard y parut-il, que Marin en personne annonça d’une voix
solennelle: _Monsieur le marquis de Paulac est servi._
Au même instant, le faux secrétaire, Bernard, venait présenter à ce M.
de Paulac une missive de forme imposante. L’ayant ouverte aussitôt,
Gaspard s’écria d’un ton de surprise mécontente:
--En vérité, messieurs, c’est jouer de malheur! Que d’excuses et de
regrets, mesdames! L’avis qu’on me donne, par les présentes, doit rester
secret, mais non pas l’ordre qui s’ensuit et qui est de me rendre sur
l’heure à Marseille!
Un murmure de déception répondit à ces paroles.
--Adieu, monsieur l’hôtelier. Je ne tâterai pas de vos gibiers
regrettés. Je baise toutes vos mains, mesdames. Monsieur de Mirabeau, je
suis votre valet.
Gaspard sortit, salué de tous, précédé de Bernard et suivi du seul
Cocarel.
Et comme plusieurs personnages, dont Marin, le voulaient accompagner:
--Je ne le souffrirai pas. N’en faites rien. Vous me désobligeriez,
messieurs... Vous me pardonnerez, car je suis l’esclave et un peu la
victime du devoir; et je vous prie très sérieusement de ne me point
importuner; j’ai d’ailleurs quelques derniers mots confidentiels à
échanger avec M. de Cocarel.
Dans la galerie, Sanplan, qui l’attendait, lui dit:
--Tout est prêt en bas.
--Monsieur Cocarel, voici mon secrétaire et mon intendant prêts à vous
suivre. Confiez-leur ce que vous savez.
--Suivez-moi, leur dit Cocarel.
Vingt mille livres en métal, or et argent, dans plusieurs petits sacs,
furent descendues par les trois hommes, et enfouies dans les fontes,
d’où les pistolets furent retirés pour être accrochés aux ceintures,
sous les habits des cavaliers.
Deux laquais qui tenaient en main les chevaux, ayant été remerciés et
généreusement traités par Gaspard, celui-ci, du haut de son cheval,
présenta son reçu à Cocarel, sous la lanterne qui versait une suffisante
clarté.
--Reconnaissez-vous votre cachet, monsieur?
--Je n’y aurais pas regardé sans y être invité, répliqua galamment
Cocarel, mais je le reconnais.
Et il empocha le papier. On se salua.
Le galop des trois chevaux retentit et s’éloigna sur le pavé du Roi
René.
Quand Cocarel reparut parmi les invités, on gagnait la salle à manger.
Les convives ayant pris place:
--Ce bon M. de Paulac, nous l’avons bien agréablement joué! dit le
président Marin. Je regrette que son brusque départ nous ait retiré le
plaisir de nous en égayer plus longtemps. Allons! à vos fourchettes,
messieurs! Tous égaux par le ventre! Soupons, sans souci du lendemain,
laquais ou grands seigneurs; et, comme on dit aujourd’hui,--après nous
le déluge!...--Que pensez-vous de ce Paulac, Riquetti?
--Je pense, répondit le marquis de Mirabeau, que sa fonction et son
langage ne vont pas d’accord. Nous vivons en un temps bien étrange, si
le Roi a de pareils conseillers! mais j’incline à croire que ce
marquis-là n’est point ce qu’il veut paraître; et il se pourrait que,
croyant jouer Paulac, vous ayez été mystifié par lui ou par quelqu’autre
intrigant!...
--Et par qui donc, et dans quel intérêt?
--Cela, je l’ignore.
Ces paroles éveillèrent une inquiétude dans l’esprit de Cocarel; il prit
dans sa poche le reçu cacheté; et, soupçonnant, tout à coup, que
l’inconnu, si c’était un faux Paulac, avait pu, sous prétexte de le
signer, y ajouter quelque impertinence, il rompit la cire, et lut: «Je
soussigné, déclare avoir reçu de M. Séraphin de Cocarel, assassin, la
somme de vingt mille livres qu’il m’a remise en bel or; et je m’engage,
mais seulement en qualité de marquis de Paulac, représentant de M. le
lieutenant général de police,--à ne pas faire poursuivre ledit Séraphin
pour le meurtre du nommé Teisseire.
«En foi de quoi... j’ai signé de ma main...»
Et, au milieu d’un paraphe, compliqué à plaisir comme un encadrement
ironique, ce nom: