22 mai 1915.

Je n’ai pas osé aller m’installer à la campagne cette année, et, comme

je ne sais où aller tous les jours pour faire ma promenade--on ne peut

traverser l’Escaut sans passeport--je retourne toujours au jardin

zoologique. Hier, j’ai observé longuement la grue couronnée du Sénégal.

Peu de bêtes sont plus aristocratiques qu’elle, en ses couleurs sobres,

discrète en ses mouvements et gestes et en son allure futile et

spirituelle. Elle est gris fer, le plumage long et effilé, pas tassé;

haute sur de fines pattes sèches, ciselées; un cou qu’elle allonge et

raccourcit à volonté et dans tous les sens, en des ondulations souples,

et qu’elle penche de côté, avec sa tête comme piquée au bout, pour

regarder de son œil latéral le ciel, quand il tonne ou qu’un aéroplane

passe. Elle écoute et observe, en ce même mouvement, les feuilles qui

bruissent sur les arbres, les moineaux qui passent. Elle abaisse le cou,

et son œil de nacre mouvant suit les mouches par terre. Comme elle a dû

tendre le cou et plonger son œil scrutateur vers le ciel pendant le

bombardement, quand les obus fendaient l’air en mugissant; elle est

cependant habituée à des cris étranges dans ce jardin zoologique, mais

ça...

La tête est fine, à bec noir; deux plaques de chair nue en forme

d’écusson, la moitié du haut rose pâle, celle du bas rose vif, lui

encadrent la figure comme deux bijoux d’émail rose; sous le menton un

médaillon de même; une huppe courte de peluche noire descendant jusque

sur le bec; sur l’arrière du crâne, une touffe hérissée et éparpillée en

un goupillon de brindilles d’or. Le corps ovale, la poitrine grise, les

ailes grises, les sous-ailes de côté blanc ivoire, les plumes extrêmes

brun roux profond: le tout s’harmonisant délicatement. Dans une cour de

grues, je me la représente grande d’Espagne. Elle s’ébroue en étendant

les ailes, fait des bonds, puis des pas comme de contre-danse, se

becquète en tortillant son cou sous les plumes pour s’ôter la vermine;

elle se lisse, se secoue, s’ébouriffe en des grâces et des gestes de

toute élégance.

Ces bêtes n’ont rien d’humain: le public, la galerie, n’existent pas

pour elle; tous les appels et «pst, pst» pour attirer son attention sont

inutiles. Elle ne connaît que son gardien et, quand elle daigne

s’occuper d’autre chose que de se bichonner, de faire des grâces ou de

fureter le ciel autour d’elle, c’est pour tendre le cou obstinément dans

la direction d’où il doit venir lui apporter sa pitance.

Tout d’un coup, le bec droit, les ailes étendues, les deux plaques

d’émail se gonflant et s’abaissant comme des soufflets, elle clame, en

des sons cuivrés, des appels de ralliement, dirait-on, et je m’étonne de

ne pas voir toutes les grues du jardin voler au rendez-vous pour se

rendre à un sabbat, loin dans les airs. Elle se tait, recommence sa

toilette, retire une patte sous elle, tourne son cou en torsade sur le

dos, fourre son bec sous les plumes d’une aile, et posée sur une patte,

comme sur un socle de fer forgé, elle reste immobile, isolée de ce qui

se passe autour d’elle, sa couronne d’or scintillant, son œil latéral

scrutant le ciel.

Angelinette · 第 38 / 60 题