Je n’ai pas osé aller m’installer à la campagne cette année, et, comme
je ne sais où aller tous les jours pour faire ma promenade--on ne peut
traverser l’Escaut sans passeport--je retourne toujours au jardin
zoologique. Hier, j’ai observé longuement la grue couronnée du Sénégal.
Peu de bêtes sont plus aristocratiques qu’elle, en ses couleurs sobres,
discrète en ses mouvements et gestes et en son allure futile et
spirituelle. Elle est gris fer, le plumage long et effilé, pas tassé;
haute sur de fines pattes sèches, ciselées; un cou qu’elle allonge et
raccourcit à volonté et dans tous les sens, en des ondulations souples,
et qu’elle penche de côté, avec sa tête comme piquée au bout, pour
regarder de son œil latéral le ciel, quand il tonne ou qu’un aéroplane
passe. Elle écoute et observe, en ce même mouvement, les feuilles qui
bruissent sur les arbres, les moineaux qui passent. Elle abaisse le cou,
et son œil de nacre mouvant suit les mouches par terre. Comme elle a dû
tendre le cou et plonger son œil scrutateur vers le ciel pendant le
bombardement, quand les obus fendaient l’air en mugissant; elle est
cependant habituée à des cris étranges dans ce jardin zoologique, mais
ça...
La tête est fine, à bec noir; deux plaques de chair nue en forme
d’écusson, la moitié du haut rose pâle, celle du bas rose vif, lui
encadrent la figure comme deux bijoux d’émail rose; sous le menton un
médaillon de même; une huppe courte de peluche noire descendant jusque
sur le bec; sur l’arrière du crâne, une touffe hérissée et éparpillée en
un goupillon de brindilles d’or. Le corps ovale, la poitrine grise, les
ailes grises, les sous-ailes de côté blanc ivoire, les plumes extrêmes
brun roux profond: le tout s’harmonisant délicatement. Dans une cour de
grues, je me la représente grande d’Espagne. Elle s’ébroue en étendant
les ailes, fait des bonds, puis des pas comme de contre-danse, se
becquète en tortillant son cou sous les plumes pour s’ôter la vermine;
elle se lisse, se secoue, s’ébouriffe en des grâces et des gestes de
toute élégance.
Ces bêtes n’ont rien d’humain: le public, la galerie, n’existent pas
pour elle; tous les appels et «pst, pst» pour attirer son attention sont
inutiles. Elle ne connaît que son gardien et, quand elle daigne
s’occuper d’autre chose que de se bichonner, de faire des grâces ou de
fureter le ciel autour d’elle, c’est pour tendre le cou obstinément dans
la direction d’où il doit venir lui apporter sa pitance.
Tout d’un coup, le bec droit, les ailes étendues, les deux plaques
d’émail se gonflant et s’abaissant comme des soufflets, elle clame, en
des sons cuivrés, des appels de ralliement, dirait-on, et je m’étonne de
ne pas voir toutes les grues du jardin voler au rendez-vous pour se
rendre à un sabbat, loin dans les airs. Elle se tait, recommence sa
toilette, retire une patte sous elle, tourne son cou en torsade sur le
dos, fourre son bec sous les plumes d’une aile, et posée sur une patte,
comme sur un socle de fer forgé, elle reste immobile, isolée de ce qui
se passe autour d’elle, sa couronne d’or scintillant, son œil latéral
scrutant le ciel.