Les autres mangeaient et buvaient: «à quoi voulez-vous passer le temps?»

A Rotterdam, Hélène voulait aller dans les «maisons»:

--J’ai des connaissances dans toutes.

--Ah! non.

--Ça ne t’intéresse pas de voir comment les autres s’arrangent, font

leurs affaires?

--Non! Non! J’en ai soupé du métier. Je ne veux pas: j’aime mieux

regarder les moulins. On doit trouver ça comme joujou, ces moulins: je

veux en rapporter pour les enfants du quartier.

Au centre de la ville, ils en achetèrent une cargaison.

A Amsterdam, elle se laissa cependant entraîner dans le quartier du

Zeedyk et de l’Ouwerkerke. Quand elle vit, sur un canal sombre, une

fenêtre tamisée de rideaux de tulle, éclairée d’une lampe à abat-jour

orange, un lit dans le fond de la chambre, et une femme en blanc, assise

sans un mouvement, qui attendait, elle eut un étonnement.

--Ce n’est pas mal: on dirait un aquarium. La robe manque de chic, mais

l’abat-jour et les rideaux de tulle, ça n’est pas mal.

--Tu vois, fit le seigneur, le métier ne chôme nulle part, et il n’y a

pas de grève non plus.

--Cet abat-jour et ces rideaux, je m’en souviendrai, pensa Hélène.

--Grève, fit Angelinette, vois-tu une grève dans notre métier? Qu’est-ce

qui arriverait? Cependant, ce serait juste que nous nous concertions

pour faire grève: qu’avons-nous? à manger et des dettes, et, sans la

générosité privée des clients, nous n’aurions jamais un sou.

--Mais essaye donc! une vraie grève ne durerait pas vingt-quatre heures:

patrons et clients mettraient les pouces.

Dans le Zuiderzee, ils abordèrent à l’île de Marken. Le seigneur la

connaissait: il y avait été dans sa jeunesse, quand il vivait encore

dans son monde. Hélène, bien qu’ayant vécu toute sa vie avec des

exotiques, n’en revenait pas. Angelinette était au comble de

l’étonnement et de l’extase. Les enfants surtout la ravissaient: elle

les embrassait, les palpait, touchait leur peau et admirait leur teint

délicatement anémié. Elle les fit pivoter dans tous les sens, pour mieux

admirer les détails de leurs vêtements. Elle était toujours en avant des

autres, dans les petits chemins qui serpentent entre les fossés le long

des champs. Elle demanda à monter dans les canots qui transportent le

foin par les détours des fossés.

Elle connaissait cependant les hommes de mer, mais devant ceux-ci, avec

leurs larges culottes courtes, leurs petites cravates en cotonnette à

pendeloques de perles de couleur, leurs casquettes, qu’ils n’ôtent

jamais, à petite floche sur la visière, et leurs courtes pipes de terre

à couvercle de filigrane de cuivre, elle restait ébahie. Elle ne voyait

pas ces êtres-là avec une femme, malgré leur regard paillard qui

l’inspectait. Et quand ces hommes les eurent introduits dans leurs

maisons de bois sur hauts pilotis, et qu’ils virent les lits à literies

brodées dans les alcôves, les plats de Delft aux murs, les tapis de

toutes couleurs à terre, la théière sur un petit réchaud à pétrole, la

bible à côté, et la matrone en haute mitre de toile blanche arrondie du

haut, une frange de cheveux sur le front et deux boucles qui tombaient

le long des joues, avec son plastron bariolé et l’amas de ses jupes,

alors Hélène et Angelinette se crurent devant une autre espèce de gens

qu’eux. Hélène n’osait pas y aller de ses familiarités et Angelinette

avait une sensation qu’elle ne pouvait définir--était-ce antipathie ou

sympathie?--mais certes quelque chose qu’elle n’avait jamais senti pour

d’autres êtres humains. Il n’y avait que le seigneur qui gardait son

sang-froid devant la voix douce des femmes et le ton cauteleux des

hommes: il les connaissait pour être rapaces et sans scrupules quand il

s’agissait de tondre l’étranger.

Il fallut à Angelinette un costume complet de femme; elle s’en vêtit,

et, quand elle se vit dans la petite glace haut pendue et penchée en

avant, elle fut saisie de stupéfaction.

--C’est moi, ça? c’est moi, ça? cet air de sainte nitouche, c’est moi

qui ai ça? Si je portais ce costume dans le quartier, il n’y en aurait

que pour moi. Mais Dieu, que ce serait embarrassant, ce plastron

hermétique et cet amas de jupes, maintenant qu’on en est à être à peau,

pour ainsi dire! Ote-le moi vite, j’y étouffe; je le porterai au

carnaval.

Ils payèrent un prix exorbitant ces quelques hardes; ils burent du thé

dans des petits bols et sucèrent la boule de sucre candi avec les

pêcheurs. Puis un des hommes les reconduisit en canot par les fossés, en

poussant de la gaffe.

--On ne voit presque rien dans cette île, fit Angelinette, tant il y a

de brouillard.

Ce brouillard était une buée dorée qui enveloppait toute l’île, rendait

tout indécis et donnait la sensation de vivre dans une nue qui eût

flotté sur l’eau.

--Sont-ils drôles! sont-ils drôles! répétait Hélène.

--Tout de même, ils sont comme nous, pensa Angelinette; je l’ai vu dans

leur regard quand ils se concertaient pour nous carotter.

Leur barque prit le large. Hélène fut contente d’entendre leur batelier

aboyer le flamand; Angelinette fit une grimace, comme si on l’eût

choquée.

Ils voguèrent autour du Zuiderzee et accostèrent dans d’autres îles,

mais Angelinette ne retrouvait plus sa première impression et préférait

rester en mer.

Ils reprirent les canaux, les rivières et les fleuves, où les barques,

voiles déployées, louvoyaient et que bordaient des moulins à vent et des

prairies, pleines de vaches au dos noir et au ventre blanc qui

paissaient en troupeaux. Et, de méandre en méandre, ils revinrent dans

les eaux de l’Escaut.

* * * * *

Par une brûlante journée de juillet, ils firent échouer la barque sur un

banc de sable dans le Bas-Escaut. Quand la marée fut tout à fait basse

et la barque à sec sur un îlot de sable blanc argent, marqueté de

coquilles de toutes nuances serties dans le sable comme des gemmes, ils

se dévêtirent. Le seigneur avait promis aux femmes de les faire nager.

Hélène apparut en courte chemise de mousseline, envolantée de dentelles;

les plis de son cou et de son ventre faisaient cascade. Le seigneur lui

offrit galamment la main pour descendre la petite échelle. Angelinette,

toute nue, sauta du bord dans les bras du seigneur.

--Je ferai d’abord nager Hélène.

Il voulut l’entraîner, mais, dès qu’elle sentit l’eau, elle poussa des

cris et il n’y eut pas moyen de la faire aller plus loin. Alors il

l’assit dans le sable, la maintint et laissa venir sur elle deux à trois

vagues.

Angelinette, les cheveux attachés au sommet de la tête, le teint rougi

par le soleil, les yeux flamboyants et la bouche humide d’allégresse,

riait en un rire trillé qui s’égrenait dans le bruit des vagues. Elle

courait et sautait autour d’eux, la peau et les formes si fines que le

seigneur lui cria:

--Mais, Angelinette, tu es transparente: prends garde, tu vas perdre ton

corps et n’être plus qu’une ombre.

Et elle courait d’un bout à l’autre du banc de sable, sa chair enfantine

faisant à peine saillie sur la charpente flexible. Une buée

l’enveloppait si délicatement qu’on ne savait plus où elle commençait et

où Angelinette finissait.

--Allons, viens toi maintenant.

Elle sauta à califourchon sur lui, les jambes autour de ses reins, et,

d’un plongeon, ils disparurent. Il remonta en nageant, Angelinette

accrochée sous sa poitrine. Elle suffoquait, soufflait.

--Ah! Ah! Ah! bougre!

Et, d’une main, elle le gifla.

--Tu ne t’attendais pas à ça, hein? là, laisse-moi te prendre autrement.

Et il la détacha de lui en la tenant autour des reins.

Elle s’était remise à rire, rassurée de se sentir en des mains si sûres.

Ses cheveux s’étaient dénoués: ils la suivaient comme une queue

déployée.

--Quand tu en auras assez, tu le diras.

--Oh! alors, va: on dirait que je suis où je dois être. Ah! si l’on

pouvait faire dodo sur ces vagues!

--Dodo, tu ne pourrais le faire qu’au fond, et pour tout de bon.

--Dieu! sortons, ta vieille carcasse n’aurait qu’à être prise d’une

crampe.

Elle émergea de l’eau, nacrée comme le sable qui scintillait maintenant

de millions d’étincelles, et elle s’encourut, ses cheveux en torsade lui

battant les mollets. Elle s’arrêta, se frotta les yeux, puis courut vers

le bord extrême du banc et fixa ses regards sur des silhouettes, là-bas

sur un autre banc de sable. Confondues et comme suspendues entre ciel et

eau, des formes vagues, en pantalon, le torse nu, escrimaient en des pas

savants. D’autres étaient arrêtées sur le bord et, des jumelles en

mains, regardaient Angelinette; ils appelaient ceux qui escrimaient, et

tous, les uns après les autres, prenaient les jumelles pour la regarder

et lui faisaient des signes.

Elle, tranquille en sa nudité, mit ses deux mains en conque devant la

bouche et cria, soulevée sur la pointe des pieds:

--Tas de figues, n’avez-vous jamais vu une femme à peau?

Puis elle se sauva et, en courant, demanda au seigneur ce que c’était

que ces gens-là.

--C’est une société d’escrimeurs de la ville qui viennent faire ici des

poules.

Elle se fit donner un sac et choisit dans le sable les plus jolis

coquillages.

--Oh! vois donc celui-ci, il est mauve à petites dents, ah! que c’est...

vois, c’est la même couleur que les bouts de mes seins.

Et elle les compara en tenant la coquille à côte.

--Oui, c’est bien ça, fit le seigneur.

--Puis, regarde, celle-ci est comme les ongles de mes pieds, et celle-là

comme mon oreille. Dis, seigneur, je suis une coquille presque vidée. Je

vais m’incruster dans le sable et tu me ramasseras.

Elle se coucha sur le sable, et en riant, il l’enterra à moitié.

--Enterre-moi les pieds et laisse mes ongles à nu: tu les ramasseras

comme des coquilles.

Il obéit et fit le geste de ramasser chaque ongle, en la chatouillant un

peu.

Ravie, elle cria:

--Laisse voir! Laisse voir!

Et il lui montra des coquillages roses et ronds, en l’assurant que

c’étaient les ongles de ses pieds.

--Là, mets-moi des coquilles sur le ventre et sur la poitrine.

Puis, sérieuse:

--Est-ce que j’y ressemble, dis?

--Gosse, tout de même! gosse, tout de même!

--Maintenant, ramasse-moi et rince-moi comme un coquillage que nous

voudrions mettre dans le sac.

Il la souleva par un bras et une jambe, et alla la rincer dans la vague.

--Allons, vous autres, allez-vous venir, le dîner est prêt!

Ils se mirent nus à table et mangèrent abondamment, puis se couchèrent

dans le sable et firent une longue sieste. Hélène, en son énorme

graisse, semblait un vieux phoque échoué sur le banc. Angelinette,

endormie, redevenait pâle; les cercles violets de ses yeux envahissaient

ses joues; elle respirait à peine et paraissait une petite chose jetée

là et qui n’aurait pas la force de se relever; ses cheveux faisaient

corps avec le sable et la couvraient en partie. Après la sieste, ils se

firent apporter le café. Les bateliers les servaient comme des larbins

bien stylés par l’appât du gain et à qui le coulage rapportait gros.

C’est eux qui allaient aux provisions: jamais ils n’avaient été à

pareille fête.

Hélène prit sa pipe, le seigneur un havane à manchette et Angelinette

des cigarettes ambrées à bout doré. Hélène parla affaires:

--Tout de même, si Angelinette voulait s’en occuper un peu! Dans les

villes, les hommes la suivent à la piste: elle n’aurait qu’à vouloir,

nulle part les occasions ne manquent. Ici même, sur ce banc de sable, si

on voulait faire venir ces escrimeurs, on ferait de brillantes affaires.

--Toi, Hélène, tu ferais des affaires avec les poissons: ce que tu dois

en avoir un magot! Et pour qui tout ça? Tu es seule, puisque tu es une

enfant trouvée.

--Mais si ce n’était que pour te le laisser, petite fille...

Et elle regardait Angelinette avec une infinie tendresse.

--D’ici là, tu seras devenue sage, et tu pourrais commencer une belle

affaire pour ton compte, quelque chose de bien moderne, car il faut

marcher avec son temps.

Angelinette se tordit.

--Moi, devenir sage! Moi, une affaire! Ah la la, Hélène, je boulotterais

tout!

--Voilà le danger avec toi: j’aurai travaillé toute une vie...

--Tais-toi, grosse bête!

Et elle sauta sur les cuisses d’Hélène et la couvrit de baisers.

--Tu es une honnête créature tout de même, ma vieille chérie.

Hélène s’adressa au seigneur.

--Une femme qui aurait de l’argent et le sens des affaires pourrait

s’acheter une barque comme celle-ci: on tendrait les cabines de

mousseline Liberty.

--Oh! ça existe au Japon: on les appelle des bateaux de fleurs.

--Eh bien, pourquoi personne n’a-t-il encore tenté cela ici, dans une

ville maritime? Moi, je ne le savais pas, et maintenant je suis

vieille...

Angelinette s’était désintéressée de la conversation; elle avait cherché

du fil et enfilait des coquillages. La marée montait, la barque oscilla,

ondula et se remit à flot.

Ils voguèrent encore pendant dix jours sur l’Escaut et se firent tous

les jours échouer.

Les matins de brume, Angelinette apparaissait, dans sa nudité enfantine,

comme une perle sortant d’une huître entr’ouverte, qui, dans

l’éloignement, se refermait et l’absorbait toute; et alors, prise de

peur de se sentir enveloppée de cette chose impalpable, elle appelait:

«Hélène! Seigneur!» et ne se sentait à l’aise que lorsqu’ils

répondaient.

Ils retournèrent à Anvers quand ils n’eurent plus le sou, et

n’oublièrent pas le sac de coquillages et les petits moulins à vent.

Angelinette les distribua aux enfants du quartier et elle raconta aux

femmes son voyage.

--Il y avait...

Et toutes, bouche bée, comme des enfants, écoutaient.

* * * * *

Elle eut de la peine à se remettre au métier. Le premier verre d’alcool

la fit frissonner de haut en bas; puis elle étouffait dans le quartier:

ça manquait d’air. Sa maigreur s’accentua; elle devenait boudeuse; son

indifférence s’accrut; la fatigue la paralysa lentement, jusqu’à ce que

le patron lui dît:

--Écoute, il te faut des soins, nous avons trop d’ouvrage. Vas à

l’hôpital: quand tu seras guérie, tu reviendras.

Elle y fut, accompagnée de la vieille Hélène. On la mit dans un lit

blanc. La nuit, la sœur de ronde l’entendit murmurer:

--Être seule dans un lit, je ne savais pas quel délice c’est. Oh! quel

délice!

Quand la vieille Hélène revint, elle la trouva souriante:

--Eh bien, petite?

--Oh! quel délice d’être seule dans un lit, de faire dodo sans qu’on

vous réveille pour recommencer encore et encore! Oh! quel délice!

--Mais tu n’avais pas le dégoût.

--Non, mais c’était comme si l’on me coulait la fatigue dans les

membres. Et maintenant, être seule dans un lit... je ne connaissais pas

ça.

Elle s’informa de la maison: «le patron n’était pas encore venu; et le

seigneur, ne l’avait-on pas vu? elle était tout de même sa fille.» Puis

elle lui donna la clef de sa malle et la pria d’y prendre les portraits

de sa mère et de sa grand’mère et de les lui apporter. La vieille Hélène

ne voulait pas lui dire que le patron, sûr qu’elle ne reviendrait plus,

avait déjà ouvert sa malle, et qu’Adèle se promenait dans sa robe

blanche à ceinture mauve, et que cela lui donnait une allure d’acrobate

habillée à la vierge.

Puis Angelinette revint encore sur le bonheur d’être seule dans un lit.

--Pas de peau chaude qui vous touche, pas de ronflements, pas d’haleine

puante de genièvre qu’on vous souffle au visage ou dans la nuque. Aucune

odeur qui traîne et tout l’espace pour soi. Quel délice! Quel délice!

Et elle écarta les bras et les jambes.

--Tu vois, tu vois, je ne rencontre que le drap frais.

La vieille Hélène se leva bouleversée, la prit dans ses bras et la tint

longtemps contre elle.

--Tu me les apporteras, dis, les portraits? Puis informe-toi du

seigneur: je suis tout de même sa fille.

Quand la vieille Hélène revint le dimanche d’après, Angelinette était

morte depuis la nuit. La sœur lui remit quelques lettres de matelots,

pas ouvertes, trouvées sous son oreiller, et lui dit qu’elle était morte

en disant: «Quel délice d’être seule dans un lit! Quel délice!»

Angelinette · 第 4 / 60 题