ANGELINETTE

La tête appuyée contre la poitrine de l’homme, la figure levée vers lui,

d’une pâleur bleutée, de grands cercles autour des yeux fermés, le haut

chignon blond filasse orné de peignes et d’épingles d’écaille blonde

incrustés de pierreries, elle était entraînée dans les lourds bras du

matelot danois, en une valse tournoyée que soufflait un orchestrion

mécanique.

De temps en temps le matelot se penchait et baisait la figure décolorée,

qui alors ouvrait des yeux pervenche pâle. Ses pieds touchaient à peine

terre; lui, le matelot, faisait toute la besogne; ses énormes pieds

chaussés de jaune exécutaient consciencieusement les pas: son fardeau ne

lui pesait guère. Quand la danse fut finie, il la souleva tout à fait et

la porta à leur table, où les verres d’alcool, à moitié vidés, les

attendaient.

--Là, tu danses comme un ange: on ne te sent pas.

--J’aime la danse et, appuyée contre toi, ça va tout seul.

Elle se glissa sur les genoux de l’homme et, un bras autour de son cou,

elle lui murmura de douces ordures dans la figure.

Elle était menue, fragile, flexible; elle ignorait le dégoût de l’homme;

elle préférait les grands, parce qu’elle pouvait s’appuyer contre eux en

dansant et se faire porter; les petits l’agaçaient, elle n’y trouvait

aucun refuge, et sa fatigue était harassante. Au lit, elle se laissait

manier et la flexibilité nerveuse de son corps insensible à la volupté

se pliait et s’incrustait contre l’homme, de manière que tous en étaient

dupes et la croyaient douée pour le plaisir. Il n’y avait que l’alcool

qui lui répugnait, elle le buvait en frissonnant; mais il ne l’enivrait

pas, il la rendait plus pâle et plus creusée, et d’un abandon plus

pliant.

Elle portait des bas invisibles, des souliers de peau blanche à hauts

talons, une robe jusqu’aux genoux en mousseline blanche, le corsage

kimono décolleté, les manches au-dessus des coudes, une ceinture de

satin mauve: toilette de petite fille, d’un rare goût pour l’endroit.

Le patron avait fini par la laisser faire: n’importe sous quel

attifement, elle était sa meilleure pensionnaire.

Sa grand’mère avait été la première pensionnaire, quand la maison avait

été fondée, il y avait quarante ans, par le grand-père du patron actuel;

elle y était entrée en sortant de la Maternité, avec son enfant sur les

bras. La petite y avait grandi; sa mère l’avait laissé aller à l’école

jusqu’à quinze ans. Elle n’avait jamais voulu faire le métier dans la

maison et, au sortir de l’école, elle était partie avec un pilote qui

l’avait mise en chambre, pour l’y abandonner au bout de deux ans.

Cependant _La ville de Stockholm_ restait sa maison d’origine; mais il

fallait que sa mère l’entretînt entre deux lâchages et elle décampait

dès qu’un homme voulait l’emmener. Elle eut Angelinette d’un fils de

famille tombé dans la basse crapule, puis disparut avec un capitaine de

navire, après avoir confié l’enfant à sa mère, pour quelques heures,

avait-elle dit.

La grand’mère garda la petite Angelinette. Elle avait de l’argent: le

bruit courait qu’elle vidait les poches des matelots quand elle les

avait enivrés et que cet argent-là, elle l’avait toujours placé.

Maintenant elle ne travaillait plus que les jours de grande presse,

quand ça manquait de femmes et que toute la clientèle, entraînée en une

bordée inconsciente, ne se rendait plus compte de la marchandise qu’on

lui fournissait. Pour ne pas devoir quitter, elle avait placé de

l’argent dans la maison. Elle était encore nourrie et se rendait utile

aux femmes et au patron, qui lui confiait l’établissement quand il

allait faire du canotage ou des excursions à la campagne avec l’une ou

l’autre donzelle qui n’était pas du quartier, car, chez soi, il faut de

la tenue si l’on veut se faire obéir. Ce principe, son père le lui avait

inculqué et il en avait compris l’efficacité.

La petite Angelinette grandissait à son tour. Elle avait fait le métier

naturellement, dès qu’elle avait été en âge. Son père venait la voir de

temps en temps pour la taper. On l’annonçait de loin; les femmes, sur

les portes, dès qu’elles voyaient poindre sa silhouette branlante,

criaient: «Angelinette, voilà le seigneur!»

Et il arrivait.

Quand Angelinette avait une robe à son goût:

--On voit bien que tu es ma fille: ta toilette est parfaite.

Et pour la millième fois il lui répétait:

--Tu es tout à fait ma plus jeune sœur, comme elle apparaissait aux bals

donnés par mes parents: non, je ne pourrais te renier.

«Ma sœur, aussitôt mariée, a pris des amants; l’un comme l’autre lui

était bon, elle y apportait la même indifférence que toi; puis, pour

payer ses dettes de toilette, elle a pris des protecteurs; maintenant

elle en est à ses valets. Elle avait des robes de rien du tout, comme

celle que tu portes en ce moment, mais qui lui coûtaient des mille et

des mille.»

Et il suivait Angelinette des yeux, abandonnée sur la poitrine d’un

matelot, soulevée en un tourbillon aux accords de l’orgue mécanique.

--Puisque tu n’aimes pas l’alcool, invite-moi à ta table, je viderai tes

verres.

Il vidait même des fonds de verre des tables voisines, pendant que les

couples dansaient. Le patron le tolérait aussi longtemps que les clients

ne disaient rien, mais, quand il y avait des réclamations, il le

poussait dehors.

C’était l’heure avant la coiffure qu’Angelinette préférait: ni lavée, ni

peignée, elle voisinait. Elle faisait le tour du quartier pour faire la

causette avec les femmes. Elle traînait son corps las, son esprit

engourdi, sa volonté défaillante; la fatigue ne la quittait jamais, mais

quand un homme l’avait laissé dormir quelques heures, elle souriait à

travers sa lassitude et trouvait la vie bonne.

Elle préférait à tout aller bavarder chez la vieille Hélène: la belle

Hélène, comme on l’appelait dans sa jeunesse.

Elle la trouvait toujours dès le midi coiffée et en toilette, assise

devant la fenêtre, culottant une pipe en écume de mer. Elle en tirait de

larges bouffées, puis la regardait longuement en la tournant dans tous

les sens. Quand une pipe était culottée à son goût, elle en faisait

cadeau à l’un ou l’autre capitaine de navire, client de jadis, qui

l’aidait encore quand elle se disait dans la dèche. Actuellement elle

avait une petite boîte à elle, et même des économies, et la spécialité

des collégiens et des mousses de navire: son vaste corps leur était le

paradis. Elle était haut coiffée et avait ses doigts gourds ornés de

bagues en toc, cadeaux des petits.

--Ah! te voilà! Tu n’engraisses pas: fatiguée?

--Mais cela existe-t-il de n’être pas fatiguée?

--Moi, je ne le suis jamais.

--Tu ne danses pas. Il est vrai que tu bois sec, mais rien ne te touche.

--Manquerait plus que cela, j’ai la clientèle la plus gourmande qui

soit. C’est une bonne clientèle: obéissante et commençant toujours par

vider ses poches.

Angelinette riait.

--Tu iras jusqu’à cent ans.

Piquée, Hélène voulait répondre: «C’est pas comme toi, tu n’en as plus

pour deux ans.» Mais prise de pitié, et aussi par respect pour sa

grand’mère et sa mère, qui étaient ses amies, elle se contenta de dire

qu’elle voudrait bien vivre jusqu’à cent ans, que la vie en valait la

peine.

Quand l’heure de la toilette approchait, Angelinette devenait de plus en

plus languissante et disait à la vieille Hélène:

--Tout de même, quelle corvée de s’habiller, de danser et de boire!

--C’est ça qui te dégoûte? Les autres, ce sont les hommes qui les

exaspèrent.

--Mais ils sont toujours gentils avec moi: ils croient, quand je me

colle contre eux, que c’est parce que je les aime bien, et c’est

simplement pour faire le moins de mouvements possible, sinon je

m’écroulerais. Papa dit que je tiens ça aussi de sa sœur, car maman

était vive.

--Oh! ta mère n’a pas voulu de la maison. Elle se collait: il n’y en

avait alors que pour celui-là; elle n’a jamais eu qu’un homme à la fois.

Et toi, on ne t’en a jamais connu aucun?

--Pourquoi préférerais-je l’un à l’autre? Ils sont tous les mêmes: ils

entrent, vous empoignent, vous font danser et boire, puis coucher. Les

uns en prennent plus que les autres; moi, je laisse prendre: pour la

fatigue qu’ils me donnent tous, je n’irai pas préférer celui-ci plutôt

que celui-là. Je comprends qu’on préfère une femme à une autre, comme je

te préfère à toutes, parce que tu connais mes mères et que tu ne me

joues jamais de sales tours comme les autres femmes, mais préférer un

homme à l’autre, pourquoi? Il n’y a que le patron qui soit différent:

c’est le seul que je déteste.

--Parce que celui-là, tu le vois dans la vie de tous les jours; les

clients, tu les vois en ribote. Toi, comme je te connais, tu ne

resterais pas huit jours avec un homme si tu devais le voir tel qu’ils

sont tous: égoïstes, exigeants, et, quand ils vous ont eue un petit

temps, vous trompant comme si vous étiez une guenille et vous lâchant de

même. Tandis que les clients arrivent après un embêtement ou après un

jeûne, assoiffés, et doivent repartir avant d’en avoir pris à leur

appétit. Du reste, tous les événements de leur vie, bons ou mauvais,

sont couronnés d’une visite chez nous. A _La toile d’araignée_, il nous

venait de temps en temps une bande de messieurs de la haute: des

professeurs, des magistrats, des musiciens; ils nous amenaient un

bonhomme qui se mettait au piano après le premier verre de champagne et

jouait pendant des heures. Les autres l’avaient amené pour cela, car

nulle part ailleurs il ne voulait jouer. Il ne jouait que dans son

atelier, en composant, et chez nous. Puis il montait avec l’une de nous:

après, il était si vanné qu’il fallait le reconduire.

«C’est nous qui avons le meilleur des hommes: jamais de mauvaise humeur;

du moment que l’on ne s’étonne de rien avec eux, ce sont les meilleurs

enfants du monde. Cependant ce n’est plus comme autrefois: la clientèle

se disperse; il y a les bars, beaucoup de femmes clandestines, d’autres

qui marchent pour un chapeau, un chiffon, puis les dancings.

«Je me rappelle un soir où toute une bande de jeunes gens qui venaient

de passer des examens nous sont arrivés. Leur président s’adresse au

patron: «J’ai cinq cents francs, nous voulons les grands spectacles.» Le

patron le renvoya à Mlle Gertrude, la gouvernante; quand elle sut

l’importance de la somme, elle dit qu’elle allait fermer l’établissement

et le mettre à la disposition de ces messieurs, ce qui fut fait. Ils

s’assirent et nous dûmes toutes aller sur l’estrade former des tableaux

vivants. Tu les connais, ces scènes, bien que tu n’en aies jamais été,

étant trop maigre. Quand ils furent tous hors de leurs gonds, ils nous

empoignèrent, et ce furent des galopades dans les escaliers et les

corridors, chacun portant une femme.

«Ces choses-là se voient moins à présent: la haute fête s’est déplacée.

Il est vrai que, dans des boîtes comme la tienne, ça ne se fait guère.»

Elle regarda longuement Angelinette.

--Tout de même, tu m’étonnes: pas de petit homme! Et pourquoi restes-tu

dans cette boîte à matelots?

--Mais c’est ma maison: j’aurais peur ailleurs. Le patron est une rosse,

mais, en fin de compte, il me laisse faire: comme pour mes robes, ma

coiffure et le refus de me farder... puis je suis autant de la maison

que lui et il sentirait aussi bien que moi qu’il lui manque quelque

chose si je n’étais plus là; moi, je serais désorientée.

Et elle s’en allait, les membres engourdis, le teint terreux et les deux

cercles violets lui cernant les yeux.

Elle dînait de viande blanche, de légumes et de pâtisseries, car, rien à

dire, la table était bonne. Puis elle livrait sa tête à la coiffeuse,

mais ne manquait jamais, quand c’était fini, de défaire d’un tour de

main le tout et d’y donner un mouvement qui la coiffait comme personne.

Elle passait alors sa robe-chemise et apparaissait comme une sirène

blanche que les hommes s’arrachaient, parce qu’elle leur donnait

l’illusion d’une enfant.

* * * * *

--Angelinette, mon blanc rêve.

--Que me veux-tu encore, Migemouchi?

--Prête-moi quelque argent; il lui faut du lait, il ne peut plus digérer

autre chose.

Et la petite prostituée japonaise s’agenouilla sur le tabouret de pied

d’Angelinette et mit ses petites mains gourdes, jointes, sur ses genoux.

--Mais, Migemouchi, je n’ai pas d’argent: la grand’mère est féroce, elle

m’a répondu qu’elle l’a gagné trop durement et que ton Karatata n’a qu’à

aller à l’hôpital.

--Oh! Angelinette, il ne veut pas, et la Compagnie refuse de lui donner

encore un sou: elle dit qu’il a cherché son mal dans une rixe. C’est

vrai, il a, par jalousie de moi, enfoncé ses doigts dans le nez du

Norvégien, qui l’a envoyé, d’un coup de tête dans l’estomac, à dix pas

de là. Depuis, il crache du sang et ne peut plus faire son métier: pour

être chauffeur sur un transatlantique, il faut de la force.

«C’est toujours moi qu’il prenait quand il abordait à terre: il

prétendait que j’avais gardé sur moi l’odeur des femmes de notre pays et

il se sentait heureux quand, assis à terre, nous buvions du thé dans de

petites tasses. Ici, tout l’offusque. En Amérique, nous avons notre

quartier, tu comprends... Ce jour-là, le Norvégien prétendait passer

avant lui et ne voulait pas me céder... Enfin, Angelinette, donne-moi

quelque argent: il est seul dans cette mansarde à jurer toute la journée

tous les jurons de notre pays et à me dire que, lorsqu’il sera guéri, il

me fera mon affaire parce que je le laisse mourir ainsi.

Et la petite créature ne faisait plus, sur le tabouret d’Angelinette,

qu’un paquet de hardes, dont sortaient des sanglots d’enfant.

--Mais, Migemouchi, je n’ai pas d’argent: j’ai acheté des souliers de

velours bleu à porter avec ma robe de mousseline.

--Oh! Angelinette, ma colombe argentée, mon lis parfumé, je n’ai plus

que lui, il n’a plus que moi dans ce pays hostile.

--Enfin, tu aimes plus celui-là qu’un autre... C’est curieux... nous qui

sommes excédées d’hommes... je ne comprends pas... il n’y a que les

malpropres et les infirmes qui me gênent, mais préférer... C’est parce

qu’il est de chez toi?

--Oh non! Angelinette, c’est parce que c’est lui!

--Mais tu dis qu’il t’engueule et te mécanise de toute façon?

--C’est vrai, mais il souffre... Ah! si ce n’était lui, si ce n’était

que c’est plus fort que moi! Alors évidemment... Quand, moi, j’étais

malade, il est monté, il m’a regardée, a fait le tour de la chambre, m’a

encore regardée, puis il m’a dit: «On m’attend», et il est parti. Alors

il est allé près de toi, n’est-ce pas? C’est parce que tu es mignonne:

il exècre ces grandes femmes d’ici. Qu’est-ce qu’il t’a donné comme

cadeau?

--Un beau peigne que j’ai perdu, puis il m’a envoyé des fleurs: c’est

bien la première fois que cela m’est arrivé.

--Dans mon pays, on nous entoure de fleurs... n’empêche que, lorsque

j’étais guérie, il est revenu auprès de moi.

--Oh! tu sais bien qu’avec moi il ne courait aucun danger. Si je voulais

me coller...

--Je sais; aussi je t’aime bien... Moi, je le préfère à tous. Il me dit

toujours que, moi et la Migemouchi qu’il a de l’autre côté de l’eau,

nous lui suffisons; qu’il changerait plutôt de ligne--entre Frisco et le

Japon par exemple--que de se contenter des femmes grossières d’ici.

Leurs voix surtout lui déplaisent: toi, tu as la voix douce,

Angelinette. Je ne suis à l’aise qu’avec toi... je mourrais plutôt de

faim que de leur demander aide, à elles. Angelinette, prête-moi quelque

chose...

--Mais, Migemouchi...

--Je suis venue de Marseille ici parce que c’est sur sa nouvelle ligne,

mais on ne m’aime pas, je suis la risée ei le jouet de tous.

--Pauv’Migemouchi, là, attends un instant.

Elle revint, portant à la main ses souliers de velours bleu.

--Tiens, porte-les au Mont-de-Piété et rapporte-moi la reconnaissance:

tu ne pourras tout de même jamais me rendre l’argent.

* * * * *

Angelinette était assise sur le seuil de sa porte, sa blonde coiffure

flambant au soleil, ses fines jambes, dans des bas de toile d’araignée,

croisées hors de la jupe qui remontait au-dessus des genoux.

Elle était entourée d’enfants et leur faisait des fleurs de papier.

Chaque fois qu’elle en avait achevé une, elle la piquait sur un d’eux,

soit dans les cheveux, au-dessus de l’oreille, soit sur la poitrine.

--Voilà pour toi.

Et un bébé, comme un magot, à grosses joues et petites menottes fines,

jubilait en une voix susurrée, d’outre-mer.

--Là, pour toi.

Et une petite flamande rousse à la peau nacrée, en des cris discordants,

s’emparait de la délicate fleur et, la brandissant au-dessus de sa tête,

se mettait à danser.

--Viens, Patatje.

Et un enfant safran, aux grands yeux dolents, entre le rire et les

pleurs, pressait la fleur sur sa poitrine.

--Là, maintenant jouez.

Et les petits se prirent par la main et, en rond, les uns dansant

sauvagement, les autres en se balançant doucement, chantèrent une

vieille ronde flamande, chacun avec la voix de ses ancêtres: douce, rude

ou dolente. Angelinette chantait avec eux, tout en regardant au loin la

silhouette d’un homme qui s’approchait. Les femmes, sur les portes,

l’appelaient en des langues diverses; lui venait tout droit vers

Angelinette. Quand il fut tout près, elle se leva: il la suivit dans la

maison.

Les enfants continuaient la ronde, ornés de leurs belles fleurs de

papier.

* * * * *

C’était vers la brune. Les clients ne donnaient pas encore. Angelinette

se chiffonnait une garniture de rubans bleus de rechange pour sa robe de

mousseline blanche: la mauve se fanait, trouvait-elle. Entra, en coup de

vent, Clémence, une femme d’une autre maison: trente ans, grande, brune,

déhanchée, les yeux très noirs et très ouverts, les pommettes un peu

saillantes, un nez droit à larges narines palpitantes, une grande bouche

aux dents superbes, le teint basané. Elle se planta devant Angelinette,

les yeux flamboyants, les mains dans les poches de sa robe, le corps en

avant, frémissante en toute son allure d’apache femelle, de femme mâle.

--Tu m’effraies toujours avec ta manière d’entrer comme un ouragan.

--C’est que je ne viens jamais ici qu’affolée.

Angelinette se leva pour s’en aller; mais l’autre la repoussa rudement

sur sa chaise et la secoua par les deux épaules.

--Sale gamine, vas-tu encore longtemps me torturer ainsi?

--Allons, voyons, je t’ai dit que non, et c’est non! et non!

--Angelinette, voyons.

Et ses mains devenaient insinuantes, caressaient les cheveux, la nuque

d’Angelinette.

--Ah! j’ai quelque chose pour toi: tu as perdu ton beau peigne, je t’en

apporte un autre.

Et elle sortit de sa poche une boîte avec un peigne en celluloïde blond,

incrusté de strass et de faux saphirs.

--Vois, on dirait que j’avais deviné la couleur des rubans que tu as

choisis pour ta robe. C’est que je te sens, mon Angelinette; c’est que

tu es toujours devant moi, avec tes cheveux de fils de la Vierge. Viens,

que je te le mette.

Angelinette, hypnotisée par le beau peigne, se le laissa piquer dans son

haut chignon.

--Si tu voulais, tu en aurais de jolies choses.

--Mais, Clémence, je t’aime bien, mais ce que tu veux n’est pas dans mes

goûts, et les hommes me fatiguent déjà assez.

--Aussi, si tu voulais m’écouter, tu n’aurais plus tant d’hommes. Moi,

je leur ferais face. Nous partirions d’ici; nous nous mettrions en

ménage et tu n’aurais qu’à te laisser vivre et adorer.

--Oui da, Clémence! Et que dirait Zouzou?

Les lèvres de Clémence blêmirent:

--Zouzou! Oh! celle-là, quelle ingrate! Nous faisions ménage ensemble.

Après quatre ans, elle me lâche pour une autre. Elle est ramassée; on

découvre qu’elle est contaminée et elle est mise à l’hôpital. Dans les

commencements, affolée, elle m’écrivait, bien qu’elle fût avec une

autre. Moi, j’allais la voir tous les jours de visite: c’était ma gosse

tout de même. Eh bien maintenant, elle se rend malade chaque fois qu’il

est question de la faire sortir, et ça pour deux passions qu’elle s’est

faites là-bas: une mâle et une femelle, si je puis dire, et moi, et

celle avec qui elle était, nous avons fini! Elle m’écrit: «Maintenant

que tu es dans une maison, tu dois avoir peu de temps, et autant de

femmes que tu veux, ne te dérange pas pour moi.» La garce! Mais je ne

l’aimais pas comme je t’aime: elle m’attirait par sa pourriture, son

dévergondage; toi, parce que tu es une petite oie blanche. J’ai toujours

aimé les petites oies blanches: c’est ce qui m’a perdu. Quand j’étais

dans l’enseignement, j’ai aimé une de mes élèves, on l’a su et on m’a

révoquée, et tout ce que j’ai fait pour être réintégrée a été inutile.

J’ai alors donné des leçons privées, mais j’ai encore commis des

imprudences. On disait «des goûts contre nature». Contre nature! quelle

blague! Où l’aurions-nous pris alors, si ce n’était pas dans la nature?

La seule chose contre nature serait un homme aimant une vieille femme:

aussi cela n’arrive-t-il pas.

«Angelinette, voyons! tu quitterais le quartier, tu verrais un autre

monde, nous prendrions un appartement du côté de la gare, où il y a des

bars, et nous ferions les bars et les dancings. Toi, tu n’en prendrais

que ce que tu voudrais: je soignerais pour tout.»

--Si j’avais envie de quitter le quartier, je le quitterais seule.

--Seule, ma pauvre petite! mais tu te perdrais. Tu as été élevée dans le

quartier comme moi au couvent. Tu ne connais pas le monde extérieur.

Ici, tu es quelqu’un, on te connaît, on t’estime, tu es au premier rang

des femmes du quartier. Tu sais, l’honorabilité, ça va par quartier: ce

qui est du beau monde dans l’un ne l’est pas dans l’autre; ce qui est

honnête dans tel quartier ne l’est plus dans celui à côté. Sors d’ici,

et tu ne seras plus qu’une petite putain que tout le monde rejettera,

fuira, et dont on se méfiera à l’égal d’une voleuse.

--Oui da! fit Angelinette.

--Certes, mon trésor, c’est ainsi. Si tu sors du quartier, que ce soit

avec quelqu’un qui veille sur toi. Ici tu serais protégée, tu es à

l’abri; à l’extérieur, tu serais brisée.

--Mais toi, qui n’en es pas, du quartier, pourquoi y es-tu venue? On ne

t’y protégerait pas.

--Oh, quand Zouzou m’a lâchée, j’ai perdu la tête. Puis j’étais fatiguée

de soucis: elle dépensait trop et me trompait. Alors, pour ne plus

devoir m’occuper de rien, ni du logement, ni de mes toilettes, ni de la

mangeaille, je suis venue ici: ce qui m’entoure ne compte pas; mais j’ai

de nouveau soif de liberté, d’un chez moi, d’un amour. Angelinette?...

Elle lui prit les deux mains, l’attira à elle, voulut mettre sa bouche

sur la sienne. Mais Angelinette se baissa, lui échappa et courut vers le

fond de la salle, près du comptoir où se trouvait le patron.

Les larmes sautèrent aux yeux de Clémence. Elle s’en alla, les poings

fermés, cherchant sur qui assouvir sa déception. Dehors, elle

tressaillit, alla droit vers une impasse où une ombre se dissimulait.

--Ah! tu m’espionnes!

Et elle empoigna la créature qui se cachait.

--Ah! rat écorché, fouine malpropre!

Elle la secoua comme un paquet. C’était une maigre petite femme, brûlée,

noire, consumée, sans ventre ni poitrine.

--Lâche-moi, salope, j’ai autant de droit que toi sur Angelinette, et je

lui fais moins peur que toi. Tu lui rappelles trop les hommes, dont elle

a assez.

--Ah! tu crois! Ah! tu crois! Eh bien nous verrons, et gare à vous deux:

c’est moi qui prendrai le rôle d’espionne.

Elle lança le paquet contre le mur de l’impasse et reprit sa course vers

sa maison.

La petite noiraude se ramassa.

--Si j’ai senti ses coups, elle a senti mon dard. Voir qui a le plus mal

des deux...

Elle s’achemina vers la maison d’Angelinette, qui continuait

tranquillement ses nœuds de satin. Elle ne souffla mot de sa rencontre

avec Clémence, mais Angelinette se méfiait.

--Oh! c’est joli ce que tu fais là, quel goût tu as! C’est pour

rafraîchir ta robe?

--Oui, les rubans mauves se fanent.

--Mais fais-les donc teindre en rose: ça prendra très bien, et tu auras

une nouvelle garniture pour quand celle-ci sera passée. Donne-les-moi,

je sais ce qu’il te faut. Mais ce bleu pâle n’ira pas avec ce peigne

brutal que tu as dans les cheveux. Je t’en avais trouvé un qui ira

mieux.

Elle sortit de sa poche un peigne de celluloïde ivoire, incrusté de

turquoises.

--Regarde, avec tes rubans et tes cheveux doux comme de la paille

fraîche, il est fait pour toi.

Les yeux d’Angelinette s’agrandirent: elle oublia sa méfiance.

--Ah! oui, qu’il ira mieux; mais je ne l’accepte qu’en échange de

celui-ci. Je sais que tu n’as pas de sous: tu pourrais le vendre.

--Oh! si ça t’arrange, je veux bien.

Et elle ôta le peigne brillant des cheveux d’Angelinette et y piqua

l’autre.

--Dieu, qu’il va bien! fit Angelinette en se mirant. Tu es gentille,

tiens.

Et elle l’embrassa. La noiraude ferma les yeux, comme prise de

défaillance.

--Merci, ma douce; puis-je venir demain te dire un petit bonjour? Je

saurai si la teinture peut se faire.

--Mais oui, mais oui, viens donc.

La noiraude piqua le peigne de Clémence dans son chignon et alla

ostensiblement passer devant la maison de celle-ci; mais elle ne la vit

pas.

--Oh! elle l’apprendra d’une manière ou de l’autre; elle me rossera,

mais saura que je suis la préférée.

* * * * *

C’est le soir que les femmes mâles se réveillent, que leurs yeux

brillent, leur être frémit, et alors, comme des louves, que ce soit dans

le monde, dans le lupanar, à l’atelier ou à l’hôpital, elles sortent en

maraude, sont tour à tour agressives ou câlines, souffrent et jouissent.

Angelinette, vers le soir, pouvait toujours compter sur la visite de

deux ou trois de ces louves enfiévrées.

* * * * *

La visite à l’hôpital remuait toujours Angelinette: en se couchant sur

le siège, elle tremblait. Les médecins interrompaient leur bavardage

pour la regarder et s’entre-regarder, mais ne risquaient jamais un mot

qui ne fût strictement en rapport avec leur tâche. Une seule fois, le

chef lui avait levé le menton d’un doigt et dit:

--Vous êtes encore indemne.

* * * * *

--Angelinette, viens avec nous, Annie est revenue de la Maternité avec

son gosse.

Angelinette suivit les deux femmes; elles se donnèrent le bras et, en

leurs jupes étroites et trop courtes, et avec leurs talons démesurés,

elles marchaient comme des infirmes sur les gros pavés inégaux. Elles

appelèrent d’autres femmes sur leur passage et montèrent à six

l’escalier, jusqu’au second étage, où derrière la porte un nouveau-né

vagissait. Elles entrèrent sans frapper.

--Annie, te voilà revenue: nous venons voir ton bébé.

La jeune Anglaise, très blonde, très grosse, à chair molle, venait de

déposer l’enfant sur le lit. Les femmes s’approchèrent.

--Mais il n’est pas trop noir!

--Oh! l’exquis tjoutjou!

--Regarde donc, Angelinette, ses deux petits poings, qu’il a devant la

bouche, et ses cheveux crépus, crépus.

Et délicatement, comme si elle allait toucher un verre mousseline, une

des femmes le baisa sur le front, proéminent comme une demi-pomme.

--Ça s’est bien passé, Annie?

--Dear me, no! Il ne pouvait venir, la tête était trop grosse, on a dû

me le prendre aux fers. Comme je ne savais pas moi-même qu’il serait

noir, j’ai cru qu’on se fichait de moi quand on me l’a remis; je ne

voulais pas l’accepter, mais on m’a assuré que c’était bien là mon

enfant. J’ai pleuré toute la nuit, mais le lendemain, quand il a tété,

j’ai senti qu’il devait bien être à moi et je l’aime comme s’il était

blanc.

Angelinette était devenue toute blême.

--Ça te la coupe, lui murmura Clémence. Si tu voulais, Angelinette, tu

ne t’exposerais plus à ça.

«Au reste, fit-elle aux autres, voyez Mélie, elle a bien un enfant

indien. Ce sont les risques du métier. Mais ton homme, comment a-t-il

pris la chose?

--Il est d’abord devenu tout vert, puis il a dit: «Bah! un enfant est un

enfant, je n’irai pas le renier pour sa couleur.» Et maintenant, il veut

déjà jouer avec lui.

Elles bavardèrent encore un peu, l’enfant se réveilla, et toutes de

s’extasier sur ce qu’il avait les yeux bleus.

--Ces yeux bleus, il les a de moi: il me ressemble donc tout de même un

peu.

--Mais non, fit Clémence, tous les enfants, noirs ou non, et les bêtes

ont les yeux bleus en naissant; ils deviendront vite noirs. Ce qu’il

aura de toi, c’est la bouche fine: il n’aura pas la bouche ignoble du

nègre. Allons, venez-vous, vous autres?

Et elles descendirent l’escalier en devisant sur le cas, qui les

étonnait chaque fois, bien qu’il fût assez fréquent dans le quartier.

Angelinette ne disait rien. En rentrant, elle se mit devant la glace:

«Je suis aussi blanche qu’elle; son enfant est ocre, pire: pain d’épice;

cela pourrait donc m’arriver aussi. Ah non! je ne veux pas. Un homme, ça

vient et ça va: on aurait tort de se dégoûter; un enfant reste. Puis il

serait de ma chair: comment me sentirais-je avec cette créature foncée?

Je n’aime déjà ni les femmes, ni les hommes bruns. Si je dois avoir un

gosse, il doit être blond comme ma grand’mère, ma mère et moi.»

Dès ce jour, elle évinça les hommes de couleur, mais, comme elle n’avait

que l’embarras du choix, le patron ne s’en préoccupait pas.

* * * * *

La vieille Hélène considéra longuement Angelinette:

--En somme, tu n’aimes rien ni personne.

--Si, Hélène, je t’aime, toi: mais autrement, qui aimerais-je? Ma mère

m’a abandonnée, mon père ne pense qu’à me taper, et ma grand’mère, quand

j’étais encore en jupes courtes, m’a poussée dans le métier. Si je sais

chiffonner une robe et un chou de velours, c’est que j’aimais à habiller

mes poupées, mais on ne m’a jamais mis une aiguille en main. De l’école,

tu sais ce que j’en ai eu, et cependant l’argent ne manquait pas à la

grand’mère. Quant aux hommes, n’en parlons pas, n’est-ce pas? Ils

m’excèdent. Du reste, que trouverais-je en fait d’hommes? Un marlou qui

me mécaniserait, me soutirerait le sang, la jeunesse, la beauté et

l’argent, puis me planterait là... Écoute, j’aime ma beauté, les

chiffons et...

Elle s’arrêta comme gênée:

--Et j’aime les petits enfants.

Puis elle rougit.

--Mais c’est pour cela que je ne voudrais pas en avoir... Quant à avoir

un enfant nègre, ou japonais, ou indien, qui marcherait les reins

cassés, je n’en ai plus peur: plus jamais un homme de couleur ne me

touchera.

--Tu es jeune, tu as encore le choix, mais plus tard... J’ai aussi eu

des fiertés, mais j’ai appris à en rabattre.

«Tu sais comment je suis venue ici: presque au sortir des Enfants

Trouvés, où l’on vous élève sans affection, où l’on ne vous apprend

presque rien, où l’on vous traite en quantité négligeable et rebutable,

vouée à la perdition, j’ai débuté par être petite bonne de six morveux

qui saccageaient tout chez eux; le septième, un gamin de seize ans, m’a

engrossée. Quand la mère a su mon état, elle m’a jetée à la rue; avant

cela, elle avait fermé les yeux. Un garçon, un dimanche, m’avait emmenée

danser dans le quartier: je m’y étais plue tout de suite. Une fois à la

rue, j’y suis arrivée toute seule, Dans le premier cabaret où je suis

entrée, on m’a gardée, on m’a fait avorter et je n’ai plus quitté le

quartier. Je n’étais pas jolie, mais bien bâtie, fraîche et saine. J’ai

été dans toutes les maisons du quartier. Mais moi, je savais aimer, et

quand un homme me plaisait et qu’il voulait de moi, je me mettais en

chambre avec lui. Malheureusement, avec un homme, ça ne dure jamais.

Enfin j’ai connu l’amour plusieurs fois: rien, rien ne vaut cela! Puis,

avec l’âge, tous les changements sont venus. J’ai toujours épargné, et

cela m’a épargné, à moi, de devenir la servante des plus jeunes, comme

c’est ordinairement notre sort, et comme la grande Clémence, malgré son

instruction et sa morgue, le deviendra: elle ne fait que gâcher, et son

goût des femmes lui est plus ruineux que le goût des autres pour le

petit homme. Elle tourne autour de toi; ne te laisse pas engluer par

celle-là: elle te démolirait.

--Il n’y a pas de danger.

--Bah! tu fais peut-être bien de te tenir en dehors de tout cela...

Actuellement je ne crains plus rien; je suis à l’abri, même de la

misère, car, le jour venu, je prendrai une rente viagère. Ce n’est pas

que ceux que j’aime ne trouveront rien: si, si, mais je veux d’abord

m’assurer le morceau de pain et le loisir de cesser les affaires quand

je voudrai, car en somme mes gamins ne m’amusent pas tous les jours:

c’est insatiable et, si je n’étais culottée comme je le suis, j’y

laisserais ma peau. Toi, Angelinette, tu es plutôt pour les vieux.

--Ils sont surtout pour moi. Ils me fatiguent moins, sont moins brutaux,

ne prennent pas de ton de maître et paient mieux... Allons, je suis sûre

que la coiffeuse doit être arrivée.

Et elle s’en alla, sautillant sur les hauts talons de ses souliers pas

attachés, la lumière se jouant dans ses cheveux blonds. Hélène la

regarda s’éloigner.

--Si ç’avait été ma gosse, je ne l’aurais pas mise dans le métier.

* * * * *

Angelinette, en sa haute coiffure, sa robe blanche à nœuds mauves, les

jambes nues chaussées de chaussettes et de souliers blancs, était debout

au milieu de plusieurs femmes assemblées chez la vieille Hélène et

racontait:

--Hélène aurait préféré courir de bar en bar aux alentours de la gare;

cela ne me disait rien, je voulais voir les bêtes. Alors, après le

déjeuner avec le seigneur, nous sommes allées au Jardin Zoologique. Dès

l’entrée, j’entendis des clameurs de fauves. Il y en a de nouveaux: on a

remplacé ceux qui ont été tués avant le bombardement. Je dis à Hélène:

«Allons-y, on leur donne sans doute à manger.» Mais ce n’était pas ça.

C’était deux beaux tigres en chaleur qui rugissaient: des bêtes jeunes,

avec une fourrure douce, rayée or et brun; à la gorge, blanc et brun. On

avait ouvert la trappe de communication entre les cages et ils allaient

et venaient, d’une cage à l’autre, le mâle derrière la femelle. Puis,

doucement, la femelle plia les jambes, s’allongea sur le ventre. Le mâle

lui monta dessus et, d’un trait, introduisit. Il la prit délicatement

par la peau du cou, comme les chats, et tous deux se tinrent

tranquilles. Mais, tout d’un coup, la femelle gueule, lui également, et

ensemble ils se mettent à clamer; tous les fauves du palais répondent.

Alors le mâle se leva, la femelle aussi. Elle se mit à marcher

fiévreusement de long en large devant les barreaux et, chaque fois

qu’elle passait devant le mâle, il lui donnait un large coup de langue

sur le dos, comme s’il léchait un caramel. La femelle s’accroupit à

nouveau, le mâle monta, mais il était si troublé qu’il lâcha la nuque,

la reprit, puis la lâcha encore pour la lécher. Ils clamèrent alors

longuement, la tête levée, la gueule ouverte, sans un mouvement. Elle

tournait vers lui une figure de suppliciée et clamait comme une

agonisante. Les fauves y répondirent encore, que le palais en trembla.

Puis ils se levèrent. Elle alla dans l’autre cage et se roula, les yeux

encore mourants; lui s’accroupit dans l’ouverture de la trappe, la

regardant; tout doucement ses yeux se fermèrent et il s’endormit.

--Ils ne faisaient pas de chichis, fit Hélène.

--Et cela n’avait rien de cochon, ajouta Angelinette.

--Oh! des bêtes! fit une femme.

--Et puis?

--Puis nous sommes allées regarder les singes. Devant la grande cage, il

y avait deux dames et un monsieur. Les dames étaient des Françaises,

l’une dit: «Qu’ils sont gentils, il ne leur manque que l’argent.» Elle

était chic, la dame, ni jeune, ni jolie, mais chic, une actrice, je

crois.

--Et puis?

--Nous avons fait encore le tour du jardin. Eh bien, on dit que les

loups ne se mangent pas entre eux, mais les ours s’ôtent très bien le

pain de la bouche. Il y a de nouveau des ours, de beaux ours jeunes,

mais pas grands comme les anciens. Un monsieur jetait des morceaux de

pain dans la cage. L’ours qui était devant les barreaux trouvait sans

doute que cela lui revenait, car il sautait sur son camarade chaque fois

qu’il s’était emparé d’un morceau de pain, et le mordait pour le lui

reprendre, de façon que l’autre n’osait plus approcher et gémissait

piteusement quand un morceau roulait dans la cage.

«Nous sommes alors retournées aux fauves, mais on les avait séparés. La

femelle dormait, roulée en rond, et le mâle était allongé, comme

assommé. On avait bien fait de les séparer: ils ne mettaient pas deux

minutes entre chaque accouplement et recommençaient encore et encore...

Une vieille femme de service entra précipitamment.

--Est-ce que Mike n’est pas ici?

--Non. Qu’y a-t-il?

--Ce sont trois messieurs; l’un d’eux veut absolument avoir la négresse.

Elle n’est pas là, mais il insiste. Il dit aux autres: «Il me la faut,

j’en ai besoin pour me documenter.»

--Un poète, sans doute, qui veut noter ses sensations, fit Clémence, et

ça à cette heure-ci!

--L’un d’eux est d’ici; les deux autres sont des Français. Celui qui

veut la négresse est un gringalet peu ragoûtant.

--Ah! voilà Mike qui passe, fit-elle. Janeke l’a trouvée.

Et elles regardèrent toutes par la fenêtre une grande négresse homasse

accompagnée d’un gamin de douze ans, qui, à grandes enjambées, se hâtait

vers la maison où le client l’attendait.

* * * * *

--Quelle idée avez-vous donc de dire sans nécessité des cochonneries?

Pouah, ça m’écœure.

Et Angelinette sortit.

A la rue, elle vit une petite fille jaune et sale, avec un enfant sur

les bras, qui suçait goulûment ses doigts en pleurant.

--Eh bien, Neleke, tu en as encore une figure d’affamée. Faim?

--Oui, madame Angelinette, et Keeske aussi a faim.

--Il a encore une fois tout bu?

--Oui, tout bu, et personne ne veut plus nous faire crédit d’un pain.

--Allons, viens.

Elle lui acheta deux pains et un morceau de lard, et deux couques aux

corinthes à manger tout de suite, pour la petite et pour Keeske.

--Quand je serai grande, madame Angelinette, pourrai-je venir habiter

avec vous?

--Oui, tu le pourras. Tâche de grandir vite ou tous les petits seront

crevés de faim.

Et elle se hâta vers son bouge, où l’orchestrion boucanait déjà.

* * * * *

Depuis quelques jours, en dépit du patron qui lui faisait grise mine, le

beau Dolf venait, après la coiffure, tourner autour d’Angelinette. Elle

se tenait à distance, un sourire narquois autour de la bouche. Enfin il

arriva à la happer dans la rue, un matin qu’elle allait chez la vieille

Hélène.

--Voyons, tu vois bien que c’est à toi que j’en ai. Tu me peines, une

belle créature comme toi être dans cette boîte! Tu devrais être de la

haute. Tu as tout ce qu’il faut. Si tu veux, on se mettrait ensemble.

J’ai du crédit: je te procurerais un trousseau et des nippes chic. Tu

irais dans les restaurants huppés et, je t’en réponds, tu ferais

fortune.

--Et il faudrait travailler pour le petit homme, n’est-ce pas? fit-elle

en lui riant au nez.

Et elle entra chez Hélène, laissant le beau Dolf tout déconfit sur le

trottoir.

--Tu lui as donné son compte, à celui-là? Tu fais bien. Il suce le sang

à celles qui se laissent engluer. Il les fait travailler jusqu’à

extinction, puis les plante là couvertes de dettes. Avec ça, il n’a qu’à

siffler et toutes accourent, mais toutes ne font pas son affaire. Toi

tout de même, tu m’épates et je te suis avec curiosité. Tu as donc un

caillou à la place du cœur?

--Cœur! cœur! il s’agit bien de cela. Je me sens finie. Je me coucherais

nuit et jour et n’arriverais cependant pas à dormir. Ah! que je voudrais

dormir seule dans un lit bien frais!

* * * * *

Il était entré un soir avec plusieurs bateliers attirés par le boucan

endiablé de l’orchestrion. Les autres avaient empoigné une fille et

s’étaient mis à tournoyer. Lui, tout de suite, s’était trouvé pris de

timidité devant Angelinette, et sa réserve s’était accentuée lorsqu’il

l’eut vue frissonner devant le verre d’alcool. Et, quand il remarqua les

cercles bistrés qui s’agrandissaient autour des yeux, il fut pris de

pitié.

--Si vous préférez boire autre chose, du lait bien chaud, par exemple?

Voulez-vous que je le demande pour moi? J’ai une petite sœur qui n’est

pas forte et ne digère, comme boisson, que du lait bien chaud: alors je

connais ces petits oiseaux-là.

Ce _vous_, et ce ton d’intérêt étonnèrent Angelinette. Elle le regarda.

--Si vous le préférez, nous resterons ici dans ce coin et je dépenserai

assez pour que le patron soit content.

Bien qu’il fût très jeune, elle comprit qu’il connaissait les habitudes

de leurs établissements et le lui dit.

--Oh! nous autres bateliers, nous vivons dans les ports.

Ils causèrent. Il était batelier, encore chez ses parents; leur ligne

était Anvers-Rotterdam. Il était Hollandais, Frison. S’il était venu

dans le quartier, c’est que son frère avait besoin d’aller en ribote, et

qu’alors ce garçon si calme perdait la tête et cherchait noise à tout le

monde: c’était pour cela qu’il l’accompagnait toujours. Quant à lui,

Wannes, il préférait rester sur leur barque et jouer de la flûte.

Angelinette souriait à l’entendre si communicatif; elle observait ses

manières douces, écoutait sa voix persuasive, puis elle le regardait

encore. Quel grand diable, quel bon regard, et comme cette forte touffe

de cheveux cendrés et ondulés retombait gentiment sur sa tempe! Il avait

un large pantalon et un ample veston, avec, en dessous, un tricot de

laine bleue échancré très bas, et, quand il se mouvait, elle apercevait

dans l’entrebâillement du tricot, au delà de la gorge hâlée, un peu de

chair blanche et tendre; mais l’idée de l’embrasser là ne lui vint pas.

Un homme âgé était entré, visiblement un bourgeois de la ville; il

s’était assis dans un coin et avait échangé un regard avec Angelinette.

Les camarades du batelier qui, un à un, avaient disparu avec une femme,

maintenant revenaient et s’asseyaient, devenus tranquilles et parlant

bas. Quand ils furent tous là, ils se levèrent. Wannes quitta à regret.

Angelinette souriait et, dès qu’il fut dehors, alla s’asseoir à côté du

vieux client. Ils disparurent bientôt; on leur monta du champagne et à

souper.

Le patron était satisfait. Wannes avait fait plus de dépenses que s’il

était monté avec Angelinette, et maintenant le vieux client... Cette

Angelinette, quelle chèvre à lait!

Wannes revint le lendemain soir seul: Angelinette était accaparée. Il

revint encore souvent, mais après la coiffure, avant que les clients ne

donnassent. Jamais il ne la tutoya, ni ne se départit de sa réserve.

--Angelinette, lui dit-il, un après midi, en tenant sa main dans la

sienne, ne voudriez-vous pas partir d’ici? J’ai de quoi, vous seriez

contente. Nous avons cinq barques; chacune est dirigée par un de nous et

nous faisons de grosses affaires, par ce temps de prix élevés.

Angelinette fut évasive. Elle aimait bien ce grand garçon doux et

respectueux, qui ne cherchait jamais qu’à être assis à côté d’elle et à

lui faire boire du lait chaud; mais si leurs rapports devaient changer,

elle savait qu’alors il lui deviendrait à charge comme les autres.

--Je ne quitterai jamais ma grand’mère, fit-elle un jour, en réponse à

ses instances.

Il ne revint pas pendant une semaine; puis, en accentuant sa réserve, il

lui demanda si elle ne voulait pas devenir sa femme; il dit qu’il

recevrait une barque de ses parents, qu’ils quitteraient la ligne

d’Anvers et iraient en Frise: la ligne Harlingen-Amsterdam était bonne.

Il ajouta qu’il ferait bien céder les siens devant son obstination et

que, s’ils ne cédaient pas, il avait de sérieux bras pour la besogne et

trouverait partout à gagner leur pain.

Quand il eut parlé, elle leva les yeux vers lui, puis les abaissa

aussitôt.

--Les vôtres ne m’accepteront pas.

Et s’ils acceptaient, elle ne pourrait vivre dans une barque. Non, elle

ne se sentait pas faite pour cela, et il y aurait des mécomptes et des

déboires.

--Je hais ma vie, mais ne puis m’en arracher: le quartier me tient, j’ai

peur d’en sortir et ne le quitte jamais qu’accompagnée.

--Mais vous seriez accompagnée, je ne vous quitterais jamais.

--Voyons, ami, non, je sais que je ne suis pas faite pour vivre sur

l’eau.

Elle n’osait dire: pour un homme.

--Mais vous n’êtes pas faite non plus pour vivre ici: vous y laisserez

votre peau.

Il s’en alla de mauvaise humeur.

Le lendemain, après la coiffure, assise sur un tabouret à la porte, elle

faisait des fleurs de papier, entourée d’une kyrielle d’enfants.

--Cette rouge sera pour moi, madame Angelinette?

Elle regarda la petite blonde:

--Non, je t’en ferai une bleue pour tes cheveux clairs, Voilà, la rouge

est pour Fifi, qui est brune comme une noix.

--Quand nous aurons tous des roses, tu chanteras avec nous, madame

Angelinette?

--Oui.

Lorsque tous les enfants eurent une rose, elle les fit se prendre par la

main et former une ronde; puis ils chantèrent:

«La Sainte Vierge montra son fils et dit: Ils l’ont mis sur la croix

hideuse; ils lui ont percé le sein; mes pleurs n’ont pu le ranimer, mais

l’amour pour les pécheurs l’a ressuscité. Il vit! Il vit! il faut

l’adorer à genoux.»

Aux mots «Adorer à genoux», ils se laissèrent tous tomber à genoux. Ils

se relevèrent, et la ronde recommença.

Angelinette, absorbée, n’avait pas vu venir un homme et une femme. Tout

d’un coup ils se trouvèrent devant elle. C’était un énorme batelier, et

une énorme batelière en serre-tête d’or frison et bonnet de dentelles à

bavolet: un frère et une sœur de Wannes.

--C’est à vous que nous voudrions parler.

Angelinette rentra. Ils demandèrent deux verre de bière et, sur un ton

posé, sans s’animer, lui dirent ce qui les amenait. Eux la tutoyèrent:

--Tu dois bien comprendre qu’il est impossible que tu entres dans notre

famille: elle a toujours été honorable et entend le rester.

--Du reste, fit la sœur, sur un ton âpre, les parents ne lui donneraient

pas un «dubbeltje». Ils vendraient plutôt les barques et jetteraient

l’argent aux vagues: et, sans le sou, tu ne le voudrais pas.

Angelinette n’avait pas dit un mot. Elle devint livide, ses lèvres

blêmirent, son nez se pinça, les cercles autour des yeux envahirent ses

joues, son regard devint aigu, et le corps penché, les deux poings sur

la table, elle siffla d’une voix haletante:

--En voilà assez! je vous conseille de vous en aller ou je réveille le

quartier.

Il y avait tant de froide rancune dans sa physionomie délicate qu’ils se

levèrent, payèrent et partirent, la tête et le dos rentrés, comme s’ils

craignaient une chute de tuiles.

Elle ne revit plus Wannes. «Je savais bien que le courage lui

manquerait, murmurait-elle quelquefois, après des songeries. Je suis

rivée ici.» Elle recherchait alors les enfants, dont elle s’occupait de

plus en plus:

«La Sainte Vierge montra son fils et dit: Ils l’ont mis sur la croix

hideuse; ils lui ont percé le sein; mes pleurs n’ont pu le ranimer, mais

l’amour pour les pécheurs l’a ressuscité. Il vit! Il vit! il faut

l’adorer à genoux.»

* * * * *

Angelinette, perchée sur ses hauts talons blancs, habillée d’une

robe-chemise de linon bleu pastel, ses nattes comme des torsades de miel

étagées sur sa fine tête, les cernures lui entourant les yeux comme une

peinture de khôl, un sourire ineffable sur toute sa pâle figure, se

tenait près de la charrette du marchand de crème à la glace et

distribuait des cornets de glace à une douzaine de gosses exultant de

joie:

--Oh! bon, madame Angelinette! Oh! bon, bégayait un gamin chocolat, à la

bouche garnie de grands crocs blancs.

--Là, Pietje; voilà, Janeke; et toi, Leentje, en as-tu?

--Oui, madame Angelinette.

--Tu es notre marraine, n’est-ce pas, madame Angelinette?

--Oui, votre marraine à tous. Viens, Titatje.

Elle assit l’enfant sur le bord de la charrette et, avec une cuillère,

lui mit de petits tas de glace dans la bouche.

--Doucement, Titatje: c’est très froid pour tes petites dents; mais

c’est bon, dis, par cette chaleur.

Le quartier puait la charogne, la bière sure, les moules, les frites

écœurantes, et le soleil suçait la sueur des gens et des choses.

Angelinette ne put plus résister à la tentation de prendre une glace,

bien que cela lui donnât des crampes.

--Bah! je soignerai les crampes: après la bordée de la nuit, je suis

comme roussie en dedans.

Et elle avala un grand cornet de glace.

--Là, êtes-vous contents? Embrassez-moi tous et allez jouer à l’ombre de

la Halle aux viandes.

Elle se baissa pour chaque petit: il y en avait qui se haussaient sur la

pointe des pieds, d’autres qui levaient leurs petits bras, et encore

ceux qu’elle soulevait et embrassait goulument par toute la figure.

--Là, voilà! vous êtes mes chéris, et je resterai votre marraine à

friandises.

Et elle partit, de son pas pavanant d’oiseau de race, son exquis sourire

lui embaumant le visage.

* * * * *

Quand sa grand’mère mourut, Angelinette ne fit qu’une bouchée de

l’héritage. Elle invita le seigneur et la vieille Hélène à faire un

voyage en bateau.

--Alors, fit le seigneur, nous devons le faire en Hollande: là, on peut

se promener en bateau dans les villes.

Ils loueraient une barque, qui les conduirait par l’Escaut, les canaux

de la Hollande et le Zuiderzee.

Hélène ferma sa boîte. Ils emménagèrent. Angelinette dut partager une

couchette avec Hélène; ça l’ennuyait à cause de sa grosseur: «c’était

pire que deux hommes...»

Sur l’eau, au large de l’Escaut, Angelinette devenait ivre de joie. Elle

se promenait dans la barque, seulement habillée de son petit pantalon;

elle défaisait ses cheveux filasse, s’asseyait le dos contre le bord et

les laissait traîner dans les vagues; elle se retournait de temps en

temps pour les regarder dans l’eau verte, où ils étaient déployés comme

une plante marine en fils d’argent. Quand le jeu l’avait assez amusée,

elle appelait Hélène pour qu’elle lui tordît les cheveux, puis s’étalait

sur le pont, sa chevelure étendue autour d’elle, et se laissait cuire.

Angelinette · 第 3 / 60 题