Seule dans le grand salon, la fenêtre ouverte, madame Jeanne
additionnait des colonnes de chiffres. D'ordinaire, c'était une joie
pour elle de régler ses comptes de ménage ou d'établir le bilan d'une
année commerciale. Elle aimait le calcul, dont elle avait eu le goût
très jeune. Elle s'était réservé le contrôle de la comptabilité chez
son fils. Et, précisément, elle établissait, en ce moment,
l'inventaire annuel.
Mais elle le faisait avec inquiétude. Elle n'était pas sûre: elle
soupçonnait seulement un résultat mauvais. Déjà, les deux dernières
années s'étaient soldées en perte. Elle avait espéré que les affaires
du moulin à huile se relèveraient. Guillaume paraissait assez content.
Les chiffres semblaient indiquer cependant une mauvaise année. Les
deux rides, au coin des lèvres de madame Jeanne, se creusaient. Elle
relevait la tête, par moments, lasse, et, pour se reposer, regardait
les ondes mouvantes des arbres, vaguement.
«Encore une illusion de mon fils, pensait-elle. L'année va être
mauvaise, si elle n'est pas désastreuse. Ah! le pauvre enfant, qui ne
se doute pas où nous en sommes! S'il le savait! Mais j'ai mieux fait
de le lui cacher. Il a assez de ses chagrins. Le commerce, pour lui,
est une manière d'oublier, une occupation qui le force à ne plus
songer. C'est tout... Et ce n'est pas assez pour réussir. Il aurait
fallu mon mari.»
La physionomie austère de M. Jobic L'Héréec lui revenait en mémoire.
Elle revoyait cet homme dont elle n'avait pas seulement pris le nom,
mais les goûts, les habitudes, la manière de voir et d'agir, qu'elle
interrogeait encore de souvenir avec vénération, dans les cas
difficiles, contente au fond et immuable en ses résolutions, dès
qu'elle était convaincue d'avoir fait ce qu'il eût fait lui-même. Oui,
il eût fallu la grande expérience, l'esprit méthodique et réfléchi de
M. Jobic, pour se tirer d'une situation comme celle-là. Il aurait eu
la décision, l'énergie persévérante de l'effort, tandis que
Guillaume...
Des mots de ce monologue intime étaient prononcés à demi-voix, sans
suite. Ils tombaient dans le silence de la vaste salle blanche, dont
un bourdon égaré faisait le tour en ronflant.
Puis elle se remettait à parcourir les colonnes de chiffres. Sa plume,
posée en travers, suivait, d'un mouvement régulier, l'absorption des
chiffres dans la mémoire de la calculatrice. Mais c'était une sorte de
travail machinal, qui n'interrompait point, chez madame Jeanne, la
rêverie commencée.
«Je ne vois pas d'issue. Lui parler à lui? A quoi bon? Il fait ce
qu'il peut. Le commerce n'était pas son affaire. Et puis les
chagrins... Oh! c'est bien sa faute à elle, si nous allons à cette...»
Le mot s'arrêta aux lèvres. Et elle s'arrêta aussi un moment, madame
Jeanne. Bien qu'elle fût seule, une rougeur légère, un peu de sang
venu du cœur troublé, mit une tache sur ses maigres joues. Elle
sentait la réprobation de la longue suite de bourgeois patients,
économes, qui avaient fait la fortune, et qui la voyaient prête à
sombrer, du fond des tombes, au pays de Tréguier.
Dehors, le soleil chauffait les fleurs. Un parfum violent sortait des
glycines, qui levaient leurs secondes fleurs au ras de la fenêtre.
Elle se pencha de nouveau.
Tréguier! Comment avait-elle fait pour quitter Tréguier, elle,
Trégoroise depuis des siècles, attachée par des habitudes de race et
par tous les liens de près de cinquante ans de vie à ce coin de sol
breton? Elle se demandait cela encore quelquefois. Et la question se
présenta de nouveau à son esprit, avec le cortège des réponses
tristes, usées, que l'on revoit l'une après l'autre. Oui, le malheur
avait commencé là... Au dedans de son cœur, le nom de Tréguier
sonnait comme celui d'une noblesse dont elle avait été et dont elle
n'était plus.
Tomber de Tréguier à Lannion! Pour elle, la chute avait été
pressentie. Oui, elle savait d'avance qu'elle ne s'accoutumerait
jamais dans la ville folle, comme elle l'appelait, que le séjour des
Espagnols et des gouverneurs débauchés avait remplie d'une population
avide de plaisir, et légère, et folle de cœur. Entre elles deux, il y
avait une de ces haines de canton que la Bretagne nourrit, sous des
apparences rigides et froides. Quand elle pensait à Tréguier, elle
revoyait la splendeur épiscopale de l'ancienne cité; son air de pudeur
farouche; la cathédrale, où un peuple aurait tenu, haute de voûte,
couverte de moisissures qui verdissaient glorieusement le granit, avec
ses longues files de chevaliers de pierre couchés dans les niches, ses
inscriptions, son cloître, ses tours, ses rosaces découpées par le
génie bizarre et poétique des aïeux. Elle revoyait sa place à
l'église, sous les rayons atténués des vitraux, sa maison aux murs de
forteresse, autour de laquelle une rue tournait. Elle nommait les
bourgeois et les nobles qui la saluaient, les visites qu'elle avait
reçues lors de la mort subite de M. Jobic L'Héréec. Vingt fois le
jour, encore maintenant, son esprit pleurait l'homme énergique,
entendu aux affaires, dominant et digne, qui l'avait faite la première
bourgeoise de Tréguier, par l'immutabilité de sa fortune, de son
caractère et de ses habitudes.
Quand il avait fallu quitter Tréguier, elle avait eu le sentiment que
sa vie à elle était finie. Elle avait lutté. Pourquoi partir? Pourquoi
abandonner cette usine médiocre et sûre qui avait un canal sur le
port, où les goëlettes venaient s'approvisionner d'huile? M. Tanguy
Morel, l'associé, suffisait à mener l'affaire. Guillaume, après la
mort de son père, pouvait vivre honorablement, presque sans travail,
assuré de l'avenir... Il avait fallu l'amour insensé pour cette
Lannionnaise... Et tout quitter, la ville, l'usine, les amis, la paix,
le paysage, si bien entré dans les yeux qu'il ne s'efface plus,
renoncer à mourir là... et venir tomber à Lannion, parmi les filles
aux cheveux blonds, qui ont les joues roses et la rage de la danse au
cœur!
Tout cela repassait au travers des colonnes de chiffres, aussi net
qu'au premier jour, aussi douloureux. Le reste, tout ce qui avait
suivi cet arrachement au pays natal, ne lui revenait qu'en bloc, comme
une conséquence logique, fatale, prévue: la brouille lente du ménage,
les reproches, les dépenses inconsidérées d'une tête folle de petite
ambitieuse, l'acquisition désavantageuse du moulin sur le Guer, les
froissements nouveaux engendrés par la gêne, la séparation, la vie
nouvelle, alors, où son fils et elle s'étaient retrouvés seuls, mais
assombrie, préoccupée, atteinte par le souci d'argent et rongée de
souvenirs.
Dix ans de lutte contre soi-même.
Elle était devenue blanche de cheveux, madame Jeanne L'Héréec. Elle
avait beaucoup travaillé, comme un homme, comme le vrai chef de la
maison «Veuve L'Héréec et fils». Le chagrin d'avoir quitté Tréguier la
tenait toujours. Devant son fils, elle se contenait. C'était une sorte
d'abîme entre eux, cette question du passé. Ils le regardaient chacun
de leur bord, et tristement tous deux. Mais quand elle était seule à
travailler, madame Jeanne laissait parler les vieilles déceptions de
sa vie, amassées au fond de son cœur. Et elle concluait souvent: «Si
j'étais un homme, je retournerais à Tréguier, et j'y referais ma
fortune!»
Madame Jeanne, ce jour-là, n'eut pas le temps de conclure.
La sonnette qui, mêlée aux feuilles de la glycine, agitait en remuant
tout un système de branches, rendit un son étouffé. L'heure était
morte.
Madame Jeanne entendit une voix qui demandait son fils. Elle crut, à
travers dix années, la reconnaître. Ses pommettes sèches pâlirent
subitement. Elle posa la plume, et tendit l'aile de son bonnet. La
domestique répondait que monsieur était à l'usine. Il y eut un
silence. Puis, deux ombres coulèrent sur le bourrelet de verdure, au
ras de la fenêtre. Gote ouvrit la porte du salon, et une femme en
deuil entra.
Avant même que madame Corentine eût relevé sa voilette, madame Jeanne
la reconnut. Elle demeura surprise, renversée par cette audace, dans
son fauteuil jaune, ses yeux gris fixés sur Corentine et éclairés
jusqu'au fond par la lumière de la fenêtre. La jeune femme, debout à
contre-jour, ne trouvait pas une parole de son côté. Une émotion trop
forte l'avait saisie, en mettant le pied dans cette maison qui était
la sienne: le sentiment de la fragilité de ses espérances, du peu de
chance qu'avait sa démarche d'être accueillie. Après dix ans, elle
retrouvait les yeux, l'attitude, la raideur de cette femme, dans le
même décor immobile du salon jaune. Elle baissa les yeux, comme devant
un juge. Madame Jeanne se leva à son tour.
--Que venez-vous faire ici?
Madame Corentine reprit un peu de courage, et dit très doucement:
--Je venais voir mon mari.
--Vous n'en avez plus le droit.
--Oh! madame, après si longtemps... et quand on souffre...
--Vous souffrez?
--Oui... beaucoup...
--Nous aussi, madame, nous avons souffert, chacun a eu sa part... Et
la nôtre a été large... Guillaume n'est pas ici...
--Je le savais... Gote m'avait dit...
--Il est inutile de le voir... Mon fils a pris son parti de notre
solitude... Que lui vouliez-vous?
Corentine fut sur le point de répondre: «Lui demander pardon.» Les
mots lui vinrent à l'esprit. Mais elle ne répondit pas. Madame Jeanne
la tenait sous ce regard de mépris et d'invincible obstination qu'elle
connaissait. Et ce fut la vieille femme qui reprit:
--Personne ne vous a demandée.
--Non. Je suis venue de moi-même, madame, et, je vous assure, par un
bon mouvement... parce que j'étais à Perros... en passant... chez mon
père... et que je ne voulais pas m'en aller sans avoir essayé... Ah!
tenez, madame, ne me repoussez pas...
Elle s'avança jusqu'au près de la table où travaillait madame Jeanne.
--Je suis malheureuse... Je ne suis plus celle que vous avez connue...
Il me semble que si vous étiez bonne, si vous vouliez m'aider...
Guillaume peut-être me donnerait son pardon!
Sa main se tendait un peu en avant, tremblante, sur le bois de frêne
noueux, prête à soutenir un corps qui s'agenouillait.
--Vous oubliez que je suis difficile à tromper, dit madame Jeanne en
se reculant. Vous avez trop peu manifesté, pendant dix ans, le désir
de savoir même des nouvelles de votre mari, pour que je croie
aujourd'hui à ces attendrissements. Je crois plutôt à d'autres motifs.
Elle toisait du regard, en disant cela, sa belle-fille, et considérait
la toilette modeste, presque pauvre, que la jeune femme avait mise,
afin de mieux faire voir, justement, qu'elle n'était plus, comme
autrefois, toute folle d'élégance.
--Vous venez mendier! continua madame Jeanne.
La petite main de madame Corentine se releva d'un geste brusque, comme
pour repousser l'injure... Puis, rouge de honte, mais assez forte pour
ne rien répondre, la jeune femme se détourna, et quitta rapidement le
salon, tandis que madame Jeanne, implacable, ses yeux clairs poussant
l'étrangère dehors, la suivant dans l'ouverture de la porte, par la
fenêtre dans l'allée du jardin, disait:
--Vous autres séparées, on est sûr de vous revoir, à un moment ou à un
autre. Vous quêtez quand la famine vous a réduites. Vous n'avez pas
honte. Allez, allez! Le moment est mal choisi: il n'y a pas de pain
pour vous!
Madame Corentine n'entendit pas ces derniers mots. Elle avait déjà
traversé le jardin, elle ouvrait la porte, d'un coup nerveux de la
main sur le loquet en forme de trèfle, qu'elle écoutait sauter avec un
battement de cœur, autrefois, quand Guillaume rentrait.
Elle fuyait suffoquée, indignée. Cependant, quelque chose de plus fort
que sa honte, de plus puissant que la colère qui l'avait une première
fois entraînée hors de cette maison, lui faisait, en ce moment,
accepter l'injustice. Était-ce le conseil profond et muet de ces
objets frôlés par sa vie passée: elle sentit qu'elle ne pourrait
quitter Lannion sans avoir revu au moins celui pour qui elle était
venue.
Hâtivement, la voilette baissée, elle suivit la pente de la rue du
Pavé-Neuf, laissa sur sa gauche la promenade plantée d'ormeaux, tourna
près du café du pont de Viarmes, le long du quai au sable, descendit
encore jusqu'au coin d'un vieil hôtel tout enveloppé de poiriers en
pyramides, où elle avait joué, enfant, quand son père était mandé par
l'armateur. Et elle se trouva sur l'allée de la Corderie, qui borde le
Guer jusque très au delà de Lannion.
Toute jeune, les premiers soirs de son mariage, elle s'était promenée
là, les yeux perdus dans le feuillage des ormes, et souriant aux
choses passionnées qu'il disait...
Elle ne pleurait pas, elle était seulement très triste. Son espérance
n'était plus de reprendre la vie d'autrefois,--l'avait-elle même
formée?--mais elle pouvait encore le voir, lui, se faire pardonner,
lui dire: «Je vous aime encore!» Après cela, qu'adviendrait-il? Peu
importait. Elle partirait plus contente, plus forte, elle aurait obéi
à cette impulsion qui la poussait ainsi, humiliée, troublée, vers
celui qui était tout près, et qui ne se doutait pas... Même, l'injure
qu'elle avait reçue la rejetait vers lui. Elle pensait, sans savoir
pourquoi, très sûre pourtant, que si Guillaume avait été là, l'accueil
eût été autre...
Elle allait, sans plus se hâter, regardant, de l'autre côté du chenal
à peu près vide, la touffe d'arbres d'où s'élevaient une cheminée, un
toit long couvert de tuiles: l'usine. Il était là. Elle n'irait pas le
trouver là-bas, à cause des ouvriers, des anciens employés qui avaient
tout su, hélas! Elle attendrait l'heure où M. L'Héréec, chaque soir,
revenait en traversant le Guer... Dix coups de rames... Le bateau
était amarré, à demi hors de l'eau, écrasant la boue molle de la rive
opposée. Sur l'arrière, plongé dans le courant, des lettres à demi
effacées disaient le nom du canot... _Corent_... Les dernières
avaient péri. La rivière se vidait avec rapidité, bue par la mer
lointaine. Et les herbes du fond, ployées, ondulaient comme des
cheveux de femme qu'on peigne, avec des reflets blonds.
Madame Corentine comparait son attente humiliée d'à présent à ses
promenades triomphantes dans cette même allée, quand, toute jeune
femme, au bras de son mari ou de quelque amie qu'elle allait prendre
au passage, elle emmenait Simone, et que l'enfant courait devant, dans
le clair soleil.
Elle était si lasse, qu'un peu au delà du point où le bateau était
attaché elle s'assit, et s'appuya le long d'un arbre. Plusieurs fois,
elle crut entendre une voix qui donnait des ordres, et reconnaître la
voix de son mari. Illusion, mais qui lui faisait lever les yeux, et la
secouait d'un frisson. Elle avait l'air d'une pauvre fille honteuse
qui attend son amant. S'il était passé quelqu'un, elle aurait fui.
Personne ne longeait la promenade qui ne mène à rien. La fatigue
l'endormit.
Quand elle se réveilla, elle eut peur qu'il ne fût trop tard. Mais
non. La marée remontait, couvrant les vases, soulevant le canot qui
roulait, collé à la rive. L'usine travaillait encore: une fumée de
vapeur jaillissait au-dessus d'elle, avec un bruit régulier. Madame
L'Héréec se leva. Elle se cacha presque entièrement derrière l'arbre.
Quelqu'un était sorti par la porte du chantier, là-bas. Elle n'eut
pas de doute, malgré l'éloignement et l'ombre déjà commencée. Elle
reconnut le geste amical qu'il avait, en prenant congé d'un de ses
employés. Bientôt, défaillante, elle le vit tout à fait, dans l'espace
découvert qui séparait l'usine de la rivière. Il venait par le sentier
du pré, la tête basse, songeant à des affaires, sans doute. Elle
aurait voulu l'appeler, et elle avait peur de lui, peur du premier
regard. Il allait lentement, droit vers elle. Dans une minute, il
aurait détaché l'amarre, poussé le canot, abordé là... Elle n'eut plus
la force de voir. Elle ferma les yeux... Puis, n'entendant plus rien,
elle vit qu'il avait brusquement tourné le long de la rive, et qu'il
remontait par le sentier de halage, pour rejoindre le pont de Lannion.
Un moment, elle courut, et puis elle s'arrêta... Ce n'était plus la
même chose. Le rencontrer en ville, dans une rue? Non. L'occasion
était perdue. Si l'entrevue pouvait amener un pardon, c'était à la
condition de n'avoir pas de témoins... Il fallait même éviter de le
rencontrer... Et elle demeura immobile, regardant diminuer la forme de
ce passant, sur la levée, parmi les premières maisons.