Ma vie est un cauchemar perpétuel; un pressentiment funeste
m'empêche de respirer. Je ne vis plus, j'ai perdu plus que la vie,
plus que le bonheur, plus que le repos; je suis presque sans
espoir. Je t'expédie un courrier; il ne restera que quatre heures à
Paris, et me rapportera ta réponse. Écris-moi dix pages, cela seul
peut me consoler un peu... Tu es malade, tu m'aimes; je t'ai
affligée, tu es grosse et je ne te verrai pas!... Cette idée me
confond. J'ai tant de torts envers toi que je ne sais comment les
expier. Je t'ai accusée de rester à Paris, et tu y étais malade.
Pardonne-moi, ma bonne amie! L'amour que tu m'as inspiré m'a ôté la
raison: je ne la retrouverai jamais, si tu ne guéris pas de ce
mal-là. Mes pressentimens sont si funestes que je m'abonnerais à te
voir, te presser deux heures contre mon coeur et mourir ensemble!...
Qui est-ce qui a soin de toi? J'imagine que tu as fait appeler
Hortense; j'aime mille fois mieux cette aimable enfant, depuis que
je pense qu'elle peut te consoler un peu. Quant à moi, point de
consolations, point de repos, point d'espoir, jusqu'à ce que j'aie
reçu le courrier que je t'expédie. Je n'ai pas une ligne qui
m'explique ce que c'est que ta maladie, et jusqu'à quel point elle
doit être longue; si elle est dangereuse, je t'en préviens, je pars
de suite pour Paris; mon arrivée vaincra la maladie; j'ai été
toujours heureux; jamais mon sort ne résiste à ma volonté, et
aujourd'hui je suis frappé dans ce qui me touche uniquement.
Joséphine, comment peux-tu rester tant de temps sans m'écrire? la
dernière lettre est du 3 du mois; elle est affligeante pour moi; je
l'ai cependant dans ma poche. Ton portrait et tes lettres sont sans
cesse devant mes yeux.
Je ne suis rien sans toi, je conçois à peine comment j'ai pu
exister sans te connaître. Ah! Joséphine, si tu eusses eu mon ame,
serais-tu restée depuis le 29 au 16 pour partir? Aurais-tu prêté
l'oreille à des amours perfides qui voulaient peut-être te tenir
éloignée de moi? J'abhorre tout le monde, j'en veux à tout ce qui
t'entoure; je te calcule partie depuis le 5, et le 15 arrivée à
Milan.
Joséphine, si tu m'aimes, si tu crois que tout dépend de ta
conservation, ménage-toi; je n'ose pas te dire de ne pas
entreprendre un voyage aussi long et dans les chaleurs. Au moins,
si tu n'es dans le cas de faire la route, va à petites journées;
écris-moi à toutes les couchées; expédie-moi d'avance tes lettres.
Toutes mes pensées sont concentrées dans ton alcôve, dans ton lit,
sur ton coeur. Ta maladie, voilà ce qui m'occupe la nuit et le jour;
sans appétit, sans sommeil, sans intérêt pour l'amitié, pour la
gloire, pour la patrie. Le monde n'existe pas plus pour moi que
s'il était anéanti. Je tiens à l'honneur, parce que tu y tiens; à
la victoire, parce que cela te fait plaisir; sans quoi j'aurais
tout quitté pour me rendre à tes pieds.
Quelquefois je me dis: Je m'alarme sans raison; déjà elle est
guérie, elle part, elle est partie, elle est peut-être déjà à Lyon:
vaine imagination! Tu es dans ton lit, souffrante, plus belle, plus
intéressante, plus adorable: tu es pâle... Mais quand seras-tu
guérie? Si l'un de nous deux devait être malade, ne devait-ce pas
être moi? Plus robuste et plus vigoureux, j'eusse supporté la
maladie plus facilement. La destinée est cruelle, elle me frappe
dans toi; ce qui me console quelquefois, c'est de penser qu'il
dépend du sort de te rendre malade, mais qu'il ne dépend de
personne de m'obliger à te survivre.
Dans ta lettre, ma bonne amie, il faut me dire que tu es certaine
que je t'aime au delà de ce qu'il est possible d'imaginer; que tu
es persuadée que tous mes instans te sont consacrés; que jamais il
ne se passe une heure sans penser à toi; que jamais il ne m'est
venu dans l'idée de penser à une autre femme; qu'elles sont toutes
à mes yeux sans grâce, sans beauté, sans esprit; que tu vis tout
entière, telle que je t'ai vue, telle que tu es pour me plaire et
absorber toutes les facultés de mon ame; que tu en as touché toute
l'étendue; que mon coeur n'a point de replis intérieurs, point de
pensées, qui ne te soient abandonnés; que mes forces, mon bras, mon
esprit, sont tout à toi; que mon ame est dans ton corps, et que le
jour où tu aurais changé, où tu cesserais de vivre, serait celui de
ma mort.............................................. Si tu n'étais
pas tout cela, si ton ame n'en est pas pénétrée, tu m'affliges; tu
ne m'aimes pas. Il est un fluide magnétique entre les personnes qui
s'aiment... Tu sais bien que jamais je ne pourrais te voir un
amant, encore moins t'en offrir un. Lui déchirer le coeur et le voir
serait pour moi la même chose; et après, si je portais peut-être la
main sur ta personne sacrée... non, je ne l'oserais jamais, mais je
sortirais d'une vie où ce qui existe de plus vertueux m'aurait
trompé.
Mais je suis sûr et fier de ton amour; ces malheurs sont des
épreuves qui nous décèlent mutuellement toute la force de notre
passion. ................................................... Mille
baisers sur tes yeux, sur tes lèvres... Adorable femme, quel est
ton ascendant! Je suis bien malade de ta maladie: j'ai encore une
fièvre brûlante....................... Ne garde pas plus de six
heures le courrier, et qu'il retourne de suite m'apporter la lettre
chérie de ma souveraine.
À la Citoyenne BONAPARTE,
rue Chantereine n° 6,
à Paris.
Au quartier général de Pistoa en Toscane, le 13 messidor, an 4e de
la République.
BONAPARTE, général en chef de l'armée d'Italie,